En 1965, François Mitterrand surprend Charles de Gaulle en le mettant en ballottage lors de l’élection présidentielle. En 1974, il s’incline au second tour face à Valéry Giscard d’Estaing dans l’élection présidentielle la plus serrée de la Ve République. Il remporte enfin l’élection suprême en 1981 face au président sortant. C’est le début de l’alternance.
La victoire de 1981
Depuis le Congrès d’Épinay en 1971, François Mitterrand s’est imposé comme premier secrétaire du Parti socialiste. En 1981, il présente son programme en 110 points, symbolisé par le slogan « Changer la vie » et celui, resté dans les annales, de « La force tranquille ».
Il met en avant un programme marqué à gauche (nationalisations, relance de la demande, baisse des heures de travail…), se prononce contre la peine de mort (bien que ce soit impopulaire) et pour une meilleure justice fiscale. Le 10 mai 1981, Mitterrand remporte la présidentielle avec 51,8 % des voix. Le choix de son premier Premier ministre se porte sur Pierre Mauroy, maire de Lille.
1981-1982 : François Mitterrand à l’œuvre
Des mesures sociales
Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau chef de l’État veut mener une grande politique de relance keynésienne. Si celle-ci ne représente que 1 % du PIB, elle est tout de même considérable. Surtout, elle repose sur une fibre sociale. Les allocations familiales augmentent de 20 %, le SMIG augmente de 38 % et la TVA passe de 7,5 % à 5 %.
Le gouvernement augmente l’impôt sur le revenu et met en place un impôt sur le patrimoine. Il baisse le temps de travail de 40 heures à 39 heures (baisse symbolique) et instaure une cinquième semaine de congés payés. De plus, le nombre de fonctionnaires augmente . Une autre mesure très populaire mais coûteuse est mise en place : la diminution de l’âge de la retraite à 60 ans.
Par ailleurs, c’est sous cette primature que la peine de mort est abolie, en octobre 1981. La loi a été portée par le ministre de la Justice, Robert Badinter.
Les grandes nationalisations de François Mitterrand
Commençons par rappeler qu’à la Libération, plusieurs secteurs avaient déjà été nationalisés. C’était le cas de l’électricité et du gaz, des transports (création de la RATP), des assurances et des banques de dépôt.
La politique de nationalisations de Mitterrand a tout de même été massive. Elle concerne la plupart des fleurons industriels (Saint-Gobain, CGE, Thomson-Brandt), une quarantaine de banques (dont les banques d’affaires Suez et Paribas) et des entreprises d’armement, comme Dassault.
Le tournant de la rigueur
Pierre Mauroy et Jacques Delors à la manœuvre
Si la croissance tient la route (+ 2,5 % en 1982), le chômage demeure une épine dont Mitterrand ne parvient à se débarrasser. Non seulement il ne baisse pas, mais il augmente. Surtout, la situation budgétaire commence à devenir intenable, avec un déficit budgétaire (qui triple), commercial et courant. Le franc est dévalué à trois reprises (1981-82-83). Il est vrai toutefois que la politique monétaire américaine n’aide pas vraiment. En effet, en 1979, Paul Volcker a brutalement augmenté les taux d’intérêt de la Réserve fédérale des États-Unis, provoquant une crise monétaire internationale.
Rapidement, François Mitterrand se trouve face à un dilemme. Il doit soit poursuivre la relance Mauroy mais fermer l’économie, ou bien laisser tomber la relance et préserver les engagements financiers de la France. Parmi ses conseillers, Jean-Pierre Chevènement, souverainiste et antilibéral, plaide pour le maintien de la relance. De son côté, Jacques Delors (ministre de l’Économie) et Pierre Mauroy préfèrent une politique de rigueur.
Le Premier ministre s’oppose notamment à la volonté de Mitterrand de sortir du SME (système monétaire européen). Après de longues tergiversations, il décide finalement d’acter la fin de la relance Mauroy. C’est le tournant de la rigueur. Ce tournant libéral s’inscrit d’ailleurs dans un contexte international similaire, avec l’arrivée de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis, même si les différences idéologiques de ces dirigeants avec Mitterrand sont profondes.
Dès 1982, le gouvernement commence à prendre des premières mesures. Il abandonne l’indexation des salaires sur les prix. Les taux d’intérêt sont relevés.
Les gouvernements Laurent Fabius (1984-86) et Jacques Chirac (1986-1988)
En 1984, François Mitterrand nomme un nouveau Premier ministre. Il s’agit du jeune Laurent Fabius. Il poursuit clairement le cap de la rigueur, en baissant l’impôt sur les sociétés et en libéralisant le marché des capitaux et le marché bancaire. Sans surprise, les communistes quittent le gouvernement.
Divers plans de restructuration et de délocalisation sont menés. Ceux-ci provoquent des licenciements qui aggravent la crise du chômage et font gronder la rue. Le monde ouvrier a le sentiment d’avoir été trahi par François Mitterrand. Cette colère, ainsi que la proportionnelle introduite par Mitterrand, contribue notamment à l’émergence du Front National de Jean-Marie Le Pen.
En 1986, la droite, menée par Jacques Chirac, remporte les élections. Mitterrand nomme le maire de Paris Premier ministre. C’est la première cohabitation. Si la politique étrangère demeure principalement du ressort du Président de la République, c’est la majorité gouvernementale qui détermine la politique économique.
Le gouvernement poursuit donc la politique libérale, avec d’abord la suppression de l’autorisation administrative de licenciement. S’ensuit la vague de privatisations que mène Jacques Chirac. La plupart des entreprises nationalisées en 1981-82 sont privatisées sous la houlette d’Édouard Balladur, ministre de l’Économie : TF1, Saint-Gobain, Paribas, Société Générale… Ces privatisations s’inscrivent cependant dans un contexte économique plus porteur, avec le contre-choc pétrolier. Par contre, le krach boursier de 1987 va compliquer les privatisations, puisqu’il y a de facto beaucoup moins d’investisseurs.
En outre, le gouvernement Chirac mène une politique durcie contre l’insécurité, ratifie l’Acte unique européen (négocié et porté par Delors) et fait face à une grosse crise en Nouvelle-Calédonie, où les Kanaks exigent l’indépendance.
Mitterrand, le second mandat
L’élan Michel Rocard
En 1988, François Mitterrand s’impose face à Jacques Chirac et remporte la présidentielle (54 %). Son programme est cette fois moins radical. C’est le « ni nationalisations ni privatisations ». Les législatives qui suivent lui donnent une majorité (relative) pour gouverner. Ce second mandat mitterrandien est notamment tourné vers l’Europe et l’international. En effet, il y a la chute du mur de Berlin en 1989, entraînant la réunification de l’Allemagne, puis la chute de l’URSS, et il y a surtout la préparation du projet d’Union européenne et de monnaie unique.
Le président nomme Michel Rocard, qu’il n’apprécie guère et à qui il mène la vie dure, en tant que Premier ministre. Ce dernier, ne disposant que d’une majorité relative, doit utiliser le célèbre article 49.3 de la Constitution à 28 reprises, un record encore inégalé. Pour autant, cet outil lui permet de faire voter des lois qui ont marqué la Ve République. Il crée ainsi la CSA (ancêtre de l’ARCOM), le RMI (revenu minimum d’insertion, voté à l’unanimité), ainsi que la CSG (contribution sociale généralisée, un impôt proportionnel devenu essentiel).
Les Accords de Matignon (1988) permettent de mettre un terme à la quasi-guerre civile en Nouvelle-Calédonie. Ces accords, dont Rocard se dit très fier, prévoient notamment d’inclure la communauté kanake dans l’extraction du nickel. Ils prévoient aussi et surtout la préparation d’un référendum sur l’indépendance pour 1998.
Le budget de l’éducation, géré par le ministre Lionel Jospin, augmente considérablement. À préciser : Michel Rocard bénéficie d’une conjoncture économique clairement favorable (dollar faible, croissance supérieure à 3 %). Les recettes fiscales exceptionnelles lui offrent une latitude confortable pour mener ses projets.
1991-1993 : le début du crépuscule
En 1990, le marché unique est mis en place et, en 1992, est signé le Traité de Maastricht, pierre angulaire du renouveau européen incarné par le duo Kohl-Mitterrand. La préparation du projet de monnaie unique commence.
En 1991, au vu des relations exécrables entre Mitterrand et Rocard, le Président demande à son Premier ministre, pourtant populaire, de démissionner et le remplace par Édith Cresson. Cette diplômée de HEC est la première femme à occuper ce poste.
Le départ de Michel Rocard coïncide avec la fin de la croissance. C’est en effet à ce moment qu’éclate la Guerre du Golfe. La réunification de l’Allemagne va également aggraver la situation économique. La Bundesbank augmente en effet ses taux d’intérêt. Dans le cadre du SME, Paris est obligée de suivre.
La politique de rigueur que doit mener Édith Cresson accentue la récession et la rend extrêmement impopulaire. Le chômage remonte en flèche. Au bout de dix mois, elle démissionne et Pierre Bérégovoy lui succède. Également en difficulté et englué dans des affaires médiatisées, il tiendra le cap jusqu’aux élections lourdement perdues par le PS en 1993, même si lui maintient son siège de député. Un mois plus tard, il se suicide.
La deuxième cohabitation
La droite ayant remporté une éclatante victoire en 1993, et Jacques Chirac préférant se concentrer sur la présidentielle de 1995, François Mitterrand nomme Édouard Balladur Premier ministre. Son gouvernement contient notamment Simone Veil, Charles Pasqua, François Bayrou, Nicolas Sarkozy, François Fillon ou encore Michel Barnier.
Dès le début, il s’attaque à l’alarmante situation budgétaire. Il s’attelle à augmenter les impôts, dont la CSG. Il gèle les salaires des fonctionnaires et les allocations familiales et lance de nouvelles privatisations, dont Elf et BNP. De même, il lance un emprunt national qui connaît un franc succès populaire (110 milliards de francs). La Banque de France recouvre son indépendance, conformément au traité de Maastricht.
Édouard Balladur prend un rôle de premier plan suite à l’aggravation du cancer de la prostate de François Mitterrand. Il préside même un conseil des ministres et représente la France lors de réunions européennes. Fin 1994, il joue un rôle crucial lors de la prise d’otages d’un vol Air France en Algérie, qui nécessite notamment l’intervention du GIGN, mené par Denis Favier.
Mitterrand : politique internationale
Inébranlable face aux cohabitations
Malgré les deux cohabitations avec la droite, François Mitterrand a quasiment toujours eu le dernier mot sur le plan international. Par exemple, il décide l’arrêt des essais nucléaires alors qu’Édouard Balladur était contre. Avec Jacques Chirac, la situation était plus compliquée, car ce dernier forçait parfois la main du socialiste. Ainsi, la France était représentée par deux dirigeants lors des sommets internationaux, le Président et son Premier ministre. Pour autant, Mitterrand gardait l’ascendant.
Mitterrand était un grand partisan de la dissuasion nucléaire. Il croyait profondément en cette doctrine. Par conséquent, il s’est opposé à la doctrine américaine de riposte graduée (doctrine McNamara) ainsi qu’à la volonté de Chirac d’introduire une composante terrestre à la stratégie nucléaire de la France. En 1992, il signe enfin le TNP (Traité de non-prolifération nucléaire). Ses prédécesseurs s’y étaient opposés.
Mitterrand et le refus des blocs
Bien que marqué à gauche, François Mitterrand a toujours tenu à refuser l’alignement sur les États-Unis ou l’URSS. Au début de son mandat, il fit de son mieux pour rassurer les Américains, inquiets de l’arrivée de la gauche en France. La position française lors de la crise des euromissiles a rencontré un bel écho de l’autre côté de l’Atlantique.
Mais Mitterrand fit aussi de nombreux voyages à l’Est. Il conclut un important contrat gazier avec l’URSS et s’y rendit en 1984. Refusant la logique des blocs, il n’hésita pas à aborder la question des droits de l’homme lors de cette visite, évoquant nommément Andreï Sakharov. Le président socialiste rejeta aussi toutes les avances de Washington, qui pressait Paris de rejoindre le commandement intégré de l’OTAN. Cette posture mitterrandienne a même été qualifiée de gaulliste. On parlera plus tard de « gaullo-mitterrandisme ».
Durant la Guerre du Golfe, les Français s’engagèrent aux côtés des États-Unis. Le contingent français fut même placé sous contrôle opérationnel américain. Pour autant, il se dit réservé quant à l’inclusion des pays de l’Est au sein de l’UE et de l’OTAN.
Le couple franco-allemand
François Mitterrand a été président de la République durant des années qui ont bouleversé le visage de l’Europe. Mais il n’a jamais fléchi dans sa position européiste, malgré les gesticulations de Margaret Thatcher ou la réunification allemande. Il est, avec le chancelier Helmut Kohl, l’un des grands artisans de la nouvelle Europe, née du traité de Maastricht.
Le duo Kohl-Mitterrand a en effet succédé avec succès au duo Giscard-Schmidt. Lors de la crise des euromissiles, Mitterrand fit un discours salué en 1983 au sein du Bundestag. Il s’y est prononcé clairement en faveur du déploiement des missiles Pershing 2 de l’OTAN en Allemagne. Il maintiendra sa position plus tard : « Je suis moi aussi contre les euromissiles, seulement je constate que les pacifistes sont à l’ouest et les euromissiles à l’est. »
En outre, l’image du président français et du chancelier allemand, main dans la main à Verdun en 1984, fut l’un des moments les plus forts de l’histoire du couple franco-allemand. La chute du mur de Berlin créa cependant un froid entre les deux chancelleries. Le président français était en effet méfiant quant à la perspective de la réunification et inquiet de ses conséquences. Il n’apprécia pas non plus le fait de ne pas avoir été informé du plan en dix points annoncé par le chancelier.
Diplomatie du « tiers-monde »
François Mitterrand a souvent défendu les pays dits du tiers-monde (expression courante à l’époque), plaidant pour un rééquilibrage Nord-Sud. Il s’est ainsi souvent prononcé en faveur de l’allégement des dettes des pays en développement lors de la crise des années 1980.
Au niveau du droit international, il déclara à l’ONU : « L’obligation de non-ingérence s’arrête à l’endroit précis où naît le risque de non-assistance », plaidant donc pour des interventions humanitaires lorsque c’est nécessaire. Ce droit d’ingérence fut adopté en 1988.
Les mauvaises habitudes françaises en Afrique se poursuivent sous Mitterrand. La Françafrique est ancrée dans la diplomatie française. Le soutien aux régimes autoritaires est monnaie courante. En 1990, François Mitterrand fit un discours qui marqua les esprits. C’est le Discours de la Baule, que beaucoup virent comme un tournant. Le président français y exige une démocratisation africaine plus rapide. Surtout, il annonce conditionner l’aide au développement à la démocratisation.
Applaudi par certains, décrié pour néocolonialisme par d’autres, ce discours a longtemps divisé. En voici un extrait : « Il y aura une aide normale de la France à l’égard des pays africains, mais il est évident que cette aide sera plus tiède envers ceux qui se comporteraient de façon autoritaire, et plus enthousiaste envers ceux qui franchiront, avec courage, ce pas vers la démocratisation. »
Le rôle de Mitterrand lors de la crise au Rwanda, aboutissant au génocide de 1994, demeure très controversé. Si personne ne peut prouver l’intention de complicité de génocide, de nombreux historiens s’accordent à dire que le rôle de la France a été ambigu. Surtout, il a été tardif, avec l’Opération Turquoise, qui n’a pas pu empêcher le génocide des Tutsis.
Les années Mitterrand : conclusion
François Mitterrand est le seul président français à avoir mené à bout ses deux septennats. Son héritage demeure contrasté, entre le début de son premier mandat, clairement tourné vers la question sociale, et le tournant de la rigueur, qu’une partie de la gauche ne lui a jamais pardonné.
De par sa longévité, il a néanmoins marqué l’histoire de la France. Dans une certaine continuité du gaullisme, sa politique internationale a été celle d’un équilibriste et, surtout, celle d’un Européiste convaincu.
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