IA

Au regard de l’actualité, une dissertation sur l’IA s’impose tant ce phénomène pourrait devenir central dans les programmes de CPGE. Ce papier a pour but de fournir divers exemples d’auteurs et de données à exploiter en dissertation, ainsi que d’inspirer le lecteur dans sa réflexion concernant les sujets d’épreuves eux-mêmes, car les prochains concepteurs de sujets pourraient mettre cette notion au cœur des concours futurs.

Introduction

En économie, on retrouve l’interdépendance, la politique commerciale stratégique, le protectionnisme éducateur, la croissance endogène, la non-rivalité des idées, les chaînes de valeur mondiales, les effets de domination et la puissance structurelle des firmes.

En géopolitique, la rivalité hégémonique, la souveraineté, la guerre économique, le soft power, la puissance normative, l’autonomie stratégique et les rapports de dépendance entre États.

Le sujet : « L’IA, la nouvelle guerre géopolitique »

Accroche : Le 26 février 2026, quelques jours avant que Claude ne soit mobilisé dans la campagne militaire américaine contre l’Iran, Anthropic refusa d’accorder au Pentagone un droit d’usage illimité de son modèle et maintint deux lignes rouges : ni surveillance de masse des Américains ni armes entièrement autonomes sans contrôle humain.

Car sur les champs de bataille contemporains, l’intelligence artificielle n’est déjà plus une abstraction enfermée dans les laboratoires : elle guide des drones, analyse des images, identifie des cibles, corrige des trajectoires et réduit progressivement la distance entre la décision humaine et la frappe. La machine ne remplace pas encore partout le soldat, mais elle s’interpose désormais entre celui qui donne l’ordre et celui qui meurt.

L’IA apparaît ainsi moins comme un simple instrument technique que comme une nouvelle manière de produire, d’accélérer et de déléguer la violence. La guerre géopolitique de demain ne se mènera donc pas seulement pour contrôler l’IA, mais déjà par elle. De Palantir, devenu un rouage central de l’analyse opérationnelle des armées occidentales, à Aladdin de BlackRock, qui agrège des masses considérables de données financières pour orienter la gestion du risque, l’IA s’insère désormais dans les infrastructures mêmes de la puissance, militaire comme économique.

À lire aussi : Dissertation, les enjeux clés de l’introduction

L’IA : les balbutiements d’une guerre géopolitique

L’intelligence artificielle désigne l’ensemble des systèmes computationnels capables d’accomplir des tâches réputées exiger l’intelligence humaine, et plus spécifiquement aujourd’hui les grands modèles génératifs entraînés sur des corpus massifs, les LLM. La guerre, au sens propre, est l’affrontement armé entre unités politiques visant à imposer sa volonté à l’adversaire par la violence organisée. La géopolitique, enfin, étudie les rapports de puissance entre États tels qu’ils s’inscrivent dans l’espace, les ressources et les flux.

Le sujet, formulé comme une apposition et non comme une question, pose donc une équivalence : l’IA serait la guerre géopolitique nouvelle, c’est-à-dire à la fois le théâtre, l’arme et l’enjeu d’un affrontement entre puissances. L’adjectif nouvelle suppose qu’il en existait d’anciennes, guerres froides, guerres commerciales, courses aux armements, et que celle-ci s’en distingue par nature ou par degré.

Or, l’équivalence est doublement paradoxale. Une guerre, dans son acception interétatique classique, suppose des États belligérants, un recours organisé à la violence, un espace de confrontation et la possibilité d’imposer sa volonté à l’adversaire. La compétition autour de l’IA n’offre, à première vue, ni combats déclarés, ni morts directement imputables, ni victoire aisément identifiable. Ses protagonistes les plus visibles sont des entreprises privées et son territoire est fait de centres de données et de poids de modèles téléchargeables.

Mais cette immatérialité apparente repose sur le socle le plus matériel et le plus concentré qui soit. Car aucun modèle ne s’entraîne sans les puces les plus avancées du monde, et l’écrasante majorité d’entre elles sort des fonderies d’un seul acteur : TSMC, situé sur une seule île, Taïwan, que la Chine considère comme une province à réunifier, au besoin par la force.

L’intelligence la plus désincarnée de l’histoire dépend ainsi de quelques hectares de salles blanches posés sur la ligne de faille géopolitique la plus dangereuse de la planète. La rivalité autour des LLM ne se contente donc pas d’emprunter le vocabulaire de la guerre : elle ravive un risque de guerre au sens le plus littéral, celui d’un conflit dans le détroit de Taïwan dont la première conséquence mondiale serait une crise des semi-conducteurs auprès de laquelle les pénuries de 2021 feraient figure d’avertissement sans frais.

Le paradoxe est alors complet : la guerre de l’IA serait à la fois trop immatérielle pour être une vraie guerre, et trop dépendante d’un territoire disputé pour ne pas risquer d’en provoquer une.

Parler de guerre relève-t-il alors de la métaphore journalistique, ou bien la catégorie de guerre s’est-elle transformée au point d’englober cet affrontement computationnel ? Autrement dit, la compétition mondiale autour de l’IA constitue-t-elle véritablement une guerre géopolitique d’un type inédit et, si elle est bien une guerre, qui la mène, avec quelles armes et qui peut espérer la remporter ; ou reconduit-elle sous un vocabulaire nouveau les logiques classiques de la rivalité entre puissances ?

À première vue, l’IA semble bien être devenue le théâtre d’une confrontation hégémonique sino-américaine qui emprunte à la guerre ses armes et sa grammaire (I). Cependant, cette confrontation paraît échapper aux catégories traditionnelles du conflit interétatique, au point que la notion même de guerre s’y avère inadéquate (II). C’est pourquoi il convient sans doute de déplacer le regard : la véritable bataille n’oppose peut-être pas des blocs mais des conceptions de la souveraineté, et elle se joue autant à Bruxelles qu’à Washington et à Pékin (III).

Dissertation

I) L’IA semble bien être devenue le théâtre d’une sorte de guerre géopolitique

Il est d’abord tentant de lire la compétition autour de l’IA comme la reconduction pure et simple de la rivalité hégémonique classique, et cette doxa n’est pas sans fondements.

Le premier de ces fondements est structurel. Graham Allison a popularisé la notion de « piège de Thucydide » : lorsque l’ascension d’une puissance menace la prééminence d’une autre, leur rivalité se durcit et le risque de conflit tend à s’accroître, comme l’illustre, dans le récit de Thucydide, l’affrontement entre Athènes et Sparte.

L’IA est devenue le terrain privilégié de cette dynamique entre les États-Unis et la Chine, parce qu’elle concentre en elle tous les attributs de la puissance future : productivité économique, supériorité militaire, capacité de renseignement, prestige scientifique.

La course aux modèles de frontière en est la manifestation la plus lisible. Au premier semestre 2026, les laboratoires américains ont enchaîné les sorties de modèles toujours plus capables, dont Claude Fable 5 chez Anthropic et la préversion de GPT 5.6 Sol chez OpenAI, tandis que la Chine répliquait presque terme à terme avec les générations successives de Qwen chez Alibaba et de Kimi chez Moonshot AI, dont les performances sur les benchmarks de raisonnement ont réduit à quelques mois l’écart que l’on croyait structurel après le choc DeepSeek de janvier 2025.

Cette symétrie compétitive, où chaque annonce appelle une contre-annonce, rappelle la logique d’une course aux armements technologique. Elle rencontre, sans s’y confondre, l’intuition de Kindleberger sur la stabilité hégémonique : celui qui fournit l’infrastructure centrale d’un ordre acquiert aussi le pouvoir d’en fixer les règles, car celui qui fixe l’infrastructure fixe l’ordre.

Le deuxième fondement est que cette rivalité mobilise des armes économiques au sens le plus littéral. Chris Miller, dans Chip War (2022), a montré que le semi-conducteur est devenu ce que le pétrole fut au vingtième siècle : la ressource dont le contrôle détermine la hiérarchie des puissances.

Depuis 2022, Washington a transformé sa position dans les chaînes de valeur en arme offensive, ce que Farrell et Newman ont théorisé sous le nom d’interdépendance militarisée (weaponized interdependence, 2019) : celui qui occupe les nœuds d’un réseau, ici les GPU de Nvidia, les machines de lithographie d’ASML, les optiques de ZEISS, l’architecture d’Arm, la mémoire HBM de SK Hynix, Samsung et Micron, les fonderies de TSMC, ou encore la conception électronique de Synopsys, Cadence et Siemens EDA, peut étrangler quiconque en dépend.

La séquence 2025-2026 illustre la sophistication croissante de cette arme : après un revirement de l’administration Trump autorisant en décembre 2025 la reprise contrôlée des ventes de certaines puces avancées à la Chine, le BIS a formalisé un examen au cas par cas des licences pour les H200 de Nvidia, assorti d’exigences de vérification et d’un passage obligatoire par les États-Unis qui expose les puces à un droit de douane de 25 %. Le dispositif limite en outre la puissance de calcul exportée vers la Chine en fonction de celle déjà livrée aux clients américains pour les mêmes produits.

En mai 2026, le département du Commerce a rappelé que les exigences de licence s’appliquaient à toute entité dont le siège ou la maison mère ultime était situé en Chine, même lorsque cette entité était installée en Malaisie ou dans un autre pays. L’embargo n’est plus un mur mais une écluse, ouverte et refermée au gré des négociations commerciales : c’est exactement la définition de la guerre économique.

Le troisième fondement, enfin, est que chaque camp assume désormais une politique industrielle de guerre. La Chine applique à l’IA le protectionnisme éducateur théorisé par Friedrich List dans Système national d’économie politique (1841) : protéger l’industrie naissante derrière des barrières le temps qu’elle atteigne la maturité, ce que Made in China 2025, puis les plans quinquennaux successifs ont fait pour Huawei et ses accélérateurs Ascend, dont Jensen Huang lui-même reconnaît la montée en puissance, au point d’admettre que Nvidia avait été pratiquement évincée du marché chinois du calcul destiné aux centres de données.

Les restrictions américaines renforcent paradoxalement cette politique : l’État, Huawei, SMIC et les fabricants chinois d’équipements ont désormais une raison stratégique et un marché garanti pour développer leurs propres solutions. Les États-Unis, symétriquement, pratiquent avec le CHIPS Act et les subventions massives aux data centers, ce que Brander, Spencer et Krugman ont conceptualisé comme politique commerciale stratégique : dans un secteur à rendements croissants et à effets d’apprentissage, subventionner son champion national n’est pas une distorsion, mais un investissement dans la rente future. La grammaire est bien celle de la guerre : blocus, économie administrée, mobilisation des ressources nationales.

À lire aussi : Les chiffres et données en dissertation : ce que tu dois retenir

II) Cette guerre paraît échapper aux catégories traditionnelles du conflit interétatique

Cependant, plus on examine cette prétendue guerre, plus les catégories de la guerre s’y avèrent inadéquates, et c’est cette évidence première qu’il faut maintenant remettre en cause.

D’abord, cette guerre se mène largement sans les États, ou plutôt malgré eux. Les entités qui produisent effectivement la puissance computationnelle ne sont ni le Pentagone ni l’Armée populaire de libération, mais OpenAI, Anthropic, Google, Alibaba, Moonshot, des firmes dont les intérêts ne coïncident que partiellement avec ceux de leur État de rattachement.

Susan Strange avait montré dès States and Markets (1988) que la puissance structurelle, celle qui définit les cadres dans lesquels les autres agissent, migrait des États vers les acteurs transnationaux maîtrisant la finance, la production, la sécurité et le savoir. L’IA porte ce diagnostic à son paroxysme : Nvidia a plaidé publiquement, jusque dans les déplacements de son dirigeant à Pékin, contre les restrictions de son propre gouvernement, tandis que ses comptes pour l’exercice 2026 attribuaient encore 19,7 milliards de dollars de revenus à des clients ayant leur siège en Chine ou à Hong Kong, sur 215,9 milliards au total, soit environ 9 %.

Nvidia précise toutefois que la localisation du siège de son client direct ne révèle pas nécessairement celle de l’utilisateur final ou de la livraison. Quand l’arme principale de la guerre appartient à un acteur privé qui cherche simultanément à commercer avec l’adversaire désigné par son gouvernement, la lecture clausewitzienne ne perd pas son sujet, mais son monopole : l’État demeure stratège, tandis que la firme possède une partie des moyens et poursuit sa propre logique. Schumpeter fournit alors une clé de lecture complémentaire : la rivalité interétatique se greffe sur une destruction créatrice menée par des entreprises en quête de rente, que les États cherchent moins à capturer après coup qu’à orienter sans jamais la contrôler entièrement.

Ensuite, l’interdépendance qui rend l’arme économique possible rend simultanément la guerre totale destructrice pour celui qui la mène. Albert Hirschman avait établi, dans National Power and the Structure of Foreign Trade (1945), que la dépendance commerciale est une arme à double tranchant : elle donne un levier sur le partenaire, mais son usage détruit le levier lui-même.

La séquence américaine de 2025-2026 en est la démonstration expérimentale : chaque tour de vis sur les exportations accélère la substitution chinoise et réduit l’accès des firmes américaines à un marché qui finançait leur avance, contradiction qui contribue à expliquer les oscillations entre interdiction, autorisation tarifée et restriction ciblée. L’arme économique est ainsi condamnée à s’user lorsqu’elle frappe : plus elle étrangle la dépendance adverse, plus elle apprend à l’adversaire à s’en libérer.

La formule d’Aron sur la guerre froide, « paix impossible, guerre improbable », trouve ici une traduction computationnelle : paix impossible, car la structure de la rivalité hégémonique interdit la coopération confiante ; guerre improbable, car les chaînes de valeur du calcul, de la lithographie néerlandaise à la fonderie taïwanaise en passant par la mémoire coréenne, sont si imbriquées que leur rupture infligerait à tous les belligérants des coûts vertigineux.

Taïwan fonctionne alors moins comme un bouclier de silicium que comme un multiplicateur du prix de la guerre : sa valeur peut dissuader l’invasion qui la détruirait, mais elle peut aussi accroître la tentation de contrôler l’île. Cette vulnérabilité réciproque rappelle la dissuasion, mais non la destruction mutuelle assurée au sens nucléaire. La DMA suppose qu’une première frappe ne puisse empêcher l’adversaire de déclencher une seconde frappe causant des dommages inacceptables ; aucune capacité de représailles équivalente ne garantit ici la symétrie des destructions. Toute opération contre Taïwan détruirait une partie de la puissance que Pékin chercherait précisément à contrôler et provoquerait une crise mondiale qui frapperait également la Chine (en plus des sanctions économiques internationales).

Enfin, cette guerre ne peut pas connaître de victoire définitive, parce qu’une partie décisive de son enjeu est constituée de connaissances non rivales qui, dès lors qu’elles sont publiées, deviennent difficilement réappropriables. Paul Romer a fondé la théorie de la croissance endogène sur la non-rivalité des idées : contrairement au pétrole ou au territoire, une connaissance utilisée par l’un reste intégralement disponible pour l’autre. Or, la puissance en IA repose en partie sur ces idées et sur des poids de modèles qui, une fois publiés, peuvent être copiés sans être retirés à leur détenteur.

Et la stratégie chinoise l’a compris : en publiant les modèles Qwen, Kimi ou DeepSeek à poids ouverts, Pékin et ses champions ne diffusent pas une faiblesse, mais cherchent à éroder l’avantage adverse, puisque tout laboratoire, toute université, toute armée du monde peut de fait construire sur ces fondations accessibles plutôt que dépendre exclusivement d’API américaines payantes. Même LLama, l’IA de Meta, déploie ce plan. Cette stratégie attaque le modèle économique des firmes occidentales, fondé en partie sur la facturation de l’accès à des modèles propriétaires, et met sous pression leurs services agents, de Claude Code à ChatGPT Work.

Le rapport publié par Anthropic en septembre 2026 révèle d’ailleurs l’autre face de cette circulation : Alibaba, Moonshot AI et DeepSeek auraient massivement distillé les raisonnements de Claude, certains allant jusqu’à relayer clandestinement des requêtes de leurs propres utilisateurs vers Opus, preuve que le contrôle des puces ne suffit pas à endiguer le transfert des capacités cognitives. Et la diffusion open weight devient ici une stratégie de puissance, car celui qui renonce à retenir son modèle peut espérer que le monde adopte son écosystème.

Le blocus des puces lui-même n’endigue qu’imparfaitement le flux : des entités liées à l’armée chinoise contournent les restrictions officielles, et le directeur général d’Arm estime qu’un contrôle absolu sur les exportations de puces physiques est impossible à réaliser. On peut conserver une connaissance secrète, mais on ne peut plus assiéger des poids déjà publiés, copiés et dispersés. La métaphore de la guerre, qui suppose la neutralisation durable de l’adversaire et l’appropriation d’un avantage, se heurte à une technologie dont la connaissance se diffuse plus vite qu’elle ne se confisque.

Le contrôle se déplace alors vers les machines, les serveurs et les juridictions qui rendent cette connaissance opératoire. La multiplication des capacités de TSMC en Arizona et à Kumamoto, et la construction de sa fonderie de Dresde, matérialisent la tentative de redistribuer géographiquement la production, sans reproduire immédiatement l’ensemble de son écosystème industriel. C’est sur cette base physique que se déploient les stratégies de souveraineté que l’on va décrire.

À lire aussi : Comment travailler son style en dissertation ?

III) La vraie guerre n’oppose peut-être pas des blocs, mais une philosophie de la souveraineté contre celle de l’interdépendance

Si la compétition autour de l’IA n’est ni une paix ni une guerre au sens classique, c’est qu’elle est autre chose : une recomposition mondiale de la souveraineté, dont la bipolarité sino-américaine n’est que la face la plus bruyante.

La première manifestation de cette recomposition est l’émergence d’une troisième voie européenne, qui ne peut encore jouer la masse de calcul à l’échelle américaine ou chinoise et cherche donc à combiner norme, spécialisation et montée en capacité. Consciente que le rattrapage capacitaire ne peut être immédiat, l’UE mobilise ce qu’Anu Bradford a nommé le « Brussels effect » : la capacité du marché européen à exporter ses standards réglementaires au monde entier, l’AI Act jouant pour l’intelligence artificielle le rôle que le RGPD a joué pour les données.

Cette puissance normative, forme juridique du soft power théorisé par Nye, se double désormais d’une ambition capacitaire incarnée par Mistral AI : le champion français, adossé à une doctrine assumée de souveraineté numérique, offre aux États et aux entreprises du continent non pas une indépendance absolue, mais la possibilité de réduire leur dépendance en déployant des modèles ouverts sur des infrastructures choisies, sous leur propre droit.

Le modèle qui figurait plus haut comme instrument de la course capacitaire américaine révèle ici sa seconde fonction. Le 12 juin 2026, une directive américaine de contrôle des exportations a conduit Anthropic à suspendre mondialement l’accès à Fable 5 et Mythos 5, faute de pouvoir vérifier immédiatement la nationalité de chaque utilisateur. Fable a depuis été rétabli mondialement, tandis que Mythos n’a d’abord été restauré que pour un ensemble d’organisations américaines approuvées.

La capacité logicielle peut donc être retirée, puis redistribuée, par une décision juridique extérieure. La souveraineté ne consiste plus à ne dépendre de personne, mais à conserver la faculté de faire fonctionner ses propres modèles, de garder ses données sur son territoire et de changer de fournisseur sans perdre la capacité elle-même. Elle ne se mesure plus seulement en têtes nucléaires, mais en aptitude à faire tourner ses propres poids sur ses propres serveurs sous son propre droit.

La deuxième manifestation est la généralisation de cette logique bien au-delà de l’Europe, sous la forme d’un non-alignement computationnel. Car enchâssement dans l’architecture technologique américaine ou non, les monarchies du Golfe, l’Inde, Singapour ou le Japon investissent massivement dans l’« IA souveraine », multipliant les fonds publics, les clusters de GPU et les projets de centres de données précisément parce que la rivalité sino-américaine a démontré que l’accès au calcul peut être transformé en arme, et qu’une nation sans infrastructure domestique risque de devenir simple importatrice de technologie, avec un effet de cliquet qui approfondit l’engagement une fois amorcé.

François Perroux avait décrit les « effets de domination » par lesquels une économie dominante impose ses structures aux économies dominées sans conquête formelle ; la stratégie des puissances moyennes consiste exactement à s’y soustraire en jouant les fournisseurs les uns contre les autres, puces américaines, modèles ouverts chinois, savoir-faire européen, comme le font certains États africains lorsqu’ils confrontent les offres occidentales, chinoises ou issues du Golfe afin de desserrer une dépendance par une autre. Le monde de l’IA n’est pas bipolaire mais multi-aligné : chacun achète sa dissuasion computationnelle là où elle se vend.

La troisième manifestation, enfin, est que la frontière décisive ne passe plus seulement entre les territoires : elle traverse désormais les systèmes eux-mêmes, dont l’architecture distribue différemment les capacités selon l’identité, la fonction ou la juridiction de l’utilisateur. Le fait le plus révélateur de l’année 2026 n’est peut-être ni une puce ni un tarif douanier, mais le principe même de cette architecture à deux régimes, où un même modèle est diffusé largement ou réservé à des organisations approuvées selon les capacités qu’il ouvre.

Autrement dit, le contrôle des exportations, qui portait hier sur l’uranium et avant-hier sur les machines-outils, s’applique désormais aux capacités cognitives d’un logiciel, et il est opéré par une firme privée exerçant une fonction régalienne de tri entre utilisateurs légitimes et illégitimes. Max Weber définissait l’État par le monopole de la violence physique légitime ; l’ère de l’IA voit émerger, non un monopole computationnel équivalent, mais un partage inédit du pouvoir de définir les capacités légitimes entre États, firmes et instances de régulation.

La question régalienne n’est plus seulement de savoir qui peut employer la force, mais qui peut autoriser, limiter ou retirer une capacité cognitive. La « guerre » géopolitique de l’IA est donc moins une guerre entre nations qu’un conflit de souverainetés enchevêtrées, où se décide qui, de l’État, du marché ou du modèle lui-même, fixera les limites de ce que les machines pensantes peuvent faire et pour qui.

À lire aussi : Dissertation : Comment construire une bonne argumentation

Conclusion : l’IA n’est peut-être pas une guerre géopolitique, mais pas non plus un présage de paix

En définitive, la formule du sujet apparaît à la fois juste et trompeuse.

Juste, car la compétition autour de l’IA mobilise bien l’arsenal complet de la rivalité hégémonique, blocus technologiques, politiques industrielles de mobilisation, course capacitaire entre Washington et Pékin dont les modèles Mythos, Qwen et Kimi sont les munitions symboliques, jusqu’à l’implémentation de l’IA dans les drones ukrainiens.

Trompeuse, car cette confrontation ne satisfait qu’imparfaitement les critères de la guerre : ses acteurs décisifs ne sont pas tous étatiques, son interdépendance renchérit l’escalade sans l’interdire, et la diffusion d’une partie de ses ressources rend la victoire provisoire plutôt qu’impossible. Elle possède les armes, la grammaire et les représentations de la guerre sans encore constituer pleinement une guerre au sens propre.

Reste que le second versant du paradoxe initial n’est pas levé pour autant. Si la guerre de l’IA demeure métaphorique partout ailleurs, elle conserve un point du globe où elle peut redevenir littérale : le détroit de Taïwan, où la concentration des fonderies fait qu’un conflit régional deviendrait immédiatement une crise géopolitique mondiale des semi-conducteurs. La question la plus sérieuse n’est donc pas de savoir si l’IA est une guerre géopolitique, mais si la dépendance matérielle qu’elle impose finira par en déclencher une.

L’IA n’est donc pas tant la nouvelle guerre géopolitique que le révélateur d’une mutation de la géopolitique elle-même, où la puissance se mesure en accès au calcul, en maîtrise des normes et en capacité à organiser ses dépendances, et où la souveraineté se recompose entre États, firmes et modèles. Clausewitz définissait la guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens ; il faudrait peut-être renverser la formule et se demander si, à l’ère des machines pensantes, la politique n’est pas devenue la continuation du calcul par d’autres moyens.

Les fuites de données, le piratage des organismes d’État et même la suspension de Mythos en témoignent tous : à mesure que les LLM deviennent capables de détecter et d’exploiter les vulnérabilités de systèmes entiers, le conflit ne se joue plus seulement autour de l’IA, mais par elle. Derrière la guerre géopolitique de l’IA se profile alors une forme plus immédiate de confrontation : une guerre numérique, potentiellement interétatique, celle de la cyberattaque.

À lire aussi : Dissertation : méthodologie de l’introduction

Que retenir de cette dissertation ?

Cette proposition de dissertation n’a évidemment pas vocation à constituer un corrigé parfait. Elle fait le choix assumé de comprendre l’IA dans son sens devenu dominant, celui des modèles génératifs et principalement des LLM, plutôt que d’embrasser toutes les techniques historiquement couvertes par ce terme.

Une fragilité demeure dans l’ouverture finale, sur la cyberattaque, qui constitue toujours un pari à double tranchant, et c’est pour cela que je l’ai laissée dans la copie. Elle peut donner de la profondeur à la conclusion en faisant passer d’une guerre autour de l’IA à une guerre menée par elle, tout en renouant avec l’accroche militaire et explorant une autre dimension du sujet. Mais, parce qu’elle introduit tardivement un pan qui n’a pas été véritablement traité, le correcteur peut aussi y voir le commencement d’une quatrième partie restée à écrire.

De fait, c’est l’aveu tardif qu’une dimension entière n’a pas été développée. Ces réserves doivent néanmoins être rapportées au niveau et aux conditions de l’exercice (4 heures) : face à un sujet aussi neuf et encore peu balisé, un étudiant d’une vingtaine d’années ne peut mobiliser que les outils offerts par le programme, donc une poignée d’auteurs seulement, puis les appliquer à une réalité que les cours n’ont pas encore stabilisée.