On te propose ici de passer en revue la crise syrienne des Printemps arabes à la chute d’El-Assad et son influence sur les rapports d’influence au Moyen-Orient et les ingérences dans la région, surtout sous la présidence Trump. Cet état des lieux te servira d’exemple dans des sujets portant sur le Moyen-Orient, sur la hiérarchie et la politique extérieure des grandes puissances d’aujourd’hui et de demain. Bonne lecture !

Crise syrienne : Situation critique née de la répression des manifestations de Printemps arabes par le régime d’El-Assad, conduisant à plus de 500,000 morts, 5.5 millions de réfugiés (surtout en Turquie) et 6.5 millions de déplacés à l’intérieur du pays.

Grandes puissances : Renvoie ici aux puissances disposant d’une projection militaire sur le territoire syrien. Les Etats-Unis, la Russie et l’Iran le sont au premier chef mais l’UE et surtout des acteurs locaux comme la Turquie ont eux aussi joué un rôle décisif.

Ainsi, comment expliquer qu’aucune grande puissance n’ait réussi à tirer son épingle du jeu dans la crise syrienne alors même que ces nations avaient le potentiel de s’y affirmer ou que leur statut de grande puissance en dépende ?

I – Les grandes puissances se sont intéressées à la crise syrienne très tôt

A – Les grandes puissances traditionnelles se sont mobilisées pour défendre leurs intérêts dans la crise syrienne

On note l’intervention précoce des Etats-Unis en 2014 dans le cadre de l’opération Inherent Resolve contre l’Etat Islamique (intervention qui culminera avec la libération de Raqqa en 2017) et le début des frappes russes en soutien à El-Assad dès septembre 2015 qui permet de reprendre Alep et Palmyre. La mobilisation française dès 2015 après les attentats du Bataclan rappelle elle aussi l’intervention américaine en Irak (motivée par la défense d’intérêts).

B – D’autres puissances régionales y ont vu l’occasion de gagner en influence sur la scène régionale et ont pu être considérées comme grandes puissances grâce à leur engagement dans la crise syrienne

Dès 2012, l’Iran a été un soutien inconditionnel d’El-Assad pour défendre les intérêts chiites. En opposition à cela, l’Arabie Saoudite a envoyé des armes et tenté d’unifier l’opposition syrienne. Après avoir soutenu des factions rebelles de l’Armée Syrienne Libre, la Turquie s’est engagée en 2016 dans des opérations militaires directes comme « Bouclier de l’Euphrate » pour combattre l’Etat Islamique et les Kurdes. Le Qatar y a joué depuis 2013 le rôle ambigu de financement des rebelles syriens tout en ayant son ambassade sécurisée par les forces syriennes.

C – Les grandes puissances sont toutefois à l’origine de l’échec des initiatives diplomatiques multilatérales dans la crise syrienne

Le plan Annan de l’ONU en 2012 était consensuel mais la Russie et la Chine ont fini par utiliser leur veto pour bloquer les résolutions les plus contraignantes. Les désaccords entre Etats-Unis et Russie ont conduit à l’échec de la première conférence de Genève en 2012. Le refus de la mise en place de mécanismes coercitifs pour les soutiens d’El-Assad ainsi que l’absence de garantie de changement de régime pour les rebelles ont conduit à un statu quo.

II – Les ingérences des grandes puissances ont toutes pris des formes différentes

A – De grandes puissances ont déployé d’immenses moyens pour peser dans l’échiquier

La Russie a investi plus de 500 millions d’euros sur 49 ans dans le port de Tartous et manifeste une volonté de pérenniser sa présence dans la base de Hmeimim. Les Etats-Unis ont dépensé plus de 12 millions de dollars chaque jour pour combattre l’Etat Islamique en soutenant directement les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) et à travers l’opération Inherent Resolve (2014).

B – D’autres grandes puissances ont cherché à garder une distance raisonnable

Le retrait partiel des Etats-Unis en 2018 montre un changement de tendance. La Chine a très récemment commencé à s’intéresser à la question avec une visite du président El-Assad à Pékin en septembre 2023 (sortie exceptionnelle du territoire national). La France et le Royaume-Uni ont-elles aussi participé aux frappes aériennes contre Daech mais leur déploiement terrestre est resté raisonnable. L’Allemagne a quant à elle fourni une aide humanitaire conséquente sans jamais participer directement au conflit.

C – Certaines puissances y voient même une arène leur permettant de devenir de grandes puissances

L’exemple plus marquant est celui de la Turquie qui exerce un chantage migratoire en ouvrant ses frontières des jours de dialogues avec l’UE pour négocier son adhésion. Elle a pour cela souvent révisé sa stratégie avec les opérations Bouclier de l’Euphrate en 2016, Rameau d’olivier en 2018, Source de paix en 2019, sans jamais remettre en cause son soutien actif aux groupes rebelles syriens.

III – La présence de ces grandes puissances continue à aggraver la crise syrienne

A – La crise syrienne est devenue le reflet des alliances des grandes puissances

Le soutien à El-Assad est un élément de clivage entre les grandes puissances occidentales et la Russie, mais aussi entre la Turquie et la Russie dont les objectifs divergent dans la région mais qui se rapprochent diplomatiquement sur d’autres points. L’Arabie Saoudite et le Qatar cherchent aussi à déstabiliser la grande puissance iranienne en soutenant des factions rebelles pour empêcher la formation d’un croissant chiite.

B – La compétition entre grandes puissances alimente les divisions et conflits

Des missiles antichars TOW ont été offerts par l’Arabie Saoudite, la Russie a livré des bombardiers stratégiques, la Turquie a utilisé ses drones Bayraktar. Ces livraisons et ingérences ont contribué à déstabiliser le Sud Syrien de Deraa et le nord-ouest du pays dans la région d’Idlib. La présence américaine dans la zone des champs pétroliers d’Al-Omar et de Conoco a également contribué à cette déstabilisation.

C – Les grandes puissances n’ont jamais su se porter garantes de la stabilité régionale

Le processus de Genève de 2012, les résolutions de l’ONU comme l’UNSC 2254 de 2015, le processus d’Astana de 2017, l’accord russo-turc de Sotchi en 2018 et le cessez-le-feu russo-turc de 2020 n’ont pas permis de maintenir l’ordre dans le pays.

 

Par conséquent, la crise syrienne est pour certains pays un laboratoire de la puissance, pour d’autres un théâtre quelconque permettant d’alimenter la capacité de projection dans la région. Affirmer qu’il s’agit d’une expression par procuration de la puissance de l’ensemble des grandes puissances apparait toutefois exagéré même si cela est vrai pour la Russie et la Turquie. La chute d’El-Assad en date du 08/12/2024 et le retour de Donald Trump laissent planer de nouveaux doutes dans ce terreau déjà fertile d’hostilité.

Retrouve également toutes nos colles de géopo !