mer Baltique

Mer européenne semi-fermée entourée par la Suède, la Finlande, la Russie, les pays baltes, la Pologne, l’Allemagne et le Danemark, la mer Baltique concentre désormais plus de 8 % des flux du commerce international. La guerre froide a été marquée par un intérêt croissant des grandes puissances géopolitiques pour la mer Baltique. Depuis la fin des années 1980 et la démocratisation d’une majeure partie de ses États riverains, la mer Baltique suscite des tensions régionales accrues, notamment au sujet de la fameuse enclave de Kaliningrad (connue historiquement sous le nom de Königsberg) et des détroits de Skagerrak et d’Oresund.

Genèse

C’est en 1703 que l’Empire russe s’assure la domination de la mer Baltique par la création de Saint-Pétersbourg. Toutefois, cette suprématie russe est contestée dès l’unification de l’Allemagne en 1871. La mer Baltique se transforme rapidement en « lac allemand », et ce, jusqu’à la défaite allemande de 1945.

La guerre froide marque un tournant dans la domination russe de la mer Baltique. Elle assoit son influence depuis son propre territoire et ses États satellites (Pologne, RDA). Elle surpasse ainsi numériquement les États riverains appartenant à l’OTAN ou neutres. La donne change à la fin de la guerre froide, avec les indépendances des anciennes Républiques socialistes soviétiques.

Alors que ces nouveaux États intègrent progressivement des organisations occidentales, telles que l’UE ou l’OTAN, la Russie ne dispose plus que de deux ouvertures sur la mer Baltique : Saint-Pétersbourg et l’enclave de Kaliningrad. En 1992, les États riverains se réunissent au sein du Conseil des États de la mer Baltique.

Une géopolitique perturbée par l’acteur russe

La fin de la guerre froide est marquée par une volonté de coopération entre États riverains de la mer Baltique. Elle se poursuit jusqu’en 2006 avec la signature du traité de Riga, établissant des relations de coopération.

Cependant, la stabilité régionale se retrouve rapidement fragilisée par la politique impérialiste du Kremlin. De fait, la mer Baltique devient d’abord un laboratoire des stratégies russes, et notamment de la fameuse doctrine Guerassimov de « guerre hybride ».

Ainsi, dès 2007, l’Estonie fait l’objet de cyberattaques répétées, tandis que des campagnes massives de désinformation sont menées par la Russie contre la Lituanie et la Lettonie. À l’issue des guerres du gaz – qui opposèrent l’Ukraine à la Russie –, la géopolitique régionale se complexifie avec l’avènement du projet Nord Stream, qui institue une coopération russo-allemande.

L’impérialisme régional perturbateur russe s’intensifie avec le projet d’Union russo-biélorusse. Il atteint son paroxysme avec la militarisation progressive de l’enclave de Kaliningrad. Ainsi, en 2016, la Russie y installe des missiles Iskander et des missiles supersoniques Kinjal. En 2021, l’armée russe organise l’exercice militaire Zapad aux frontières russes et biélorusses. Elle renforce aussi sa présence en mer Baltique par le biais d’une coopération militaire avec la Biélorussie, via le corridor Suwalki.

Vers un « lac otanien » ?

La militarisation progressive de l’enclave de Kaliningrad induit pour conséquence principale une course régionale aux armements. Alors qu’en moyenne, les pays de l’OTAN investissent 2 % de leur PIB dans les dépenses militaires, les pays baltes déploient des budgets équivalant à 4 % de leur PIB. Ces derniers étant les plus vulnérables, ils investissent dans leur défense.

Ainsi, l’Estonie a construit, avec l’aide occidentale, un centre de cybersécurité à Tallinn. La mer Baltique se mue définitivement en « lac otanien » en 2022, après l’annonce d’adhésion de la Finlande à l’OTAN, puis en 2024, après celle de la Suède. Poutine réussit là où Hitler avait échoué : les deux « grands neutres » s’alignent.

D’autre part, cette « otanisation » de la région baltique se concrétise par l’organisation d’exercices militaires conjoints. Par exemple, l’OTAN établit le concept de « présence avancée renforcée ». Il se traduit par les exercices navals Baltops réalisés entre les bases polonaises, lituaniennes et lettonnes.

Plus spécifiquement, des acteurs géographiquement extérieurs à la zone s’investissent militairement. Les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et le Canada y organisent des rotations de quatre groupes tactiques multinationaux. Les armées s’entraînent dans le cadre d’exercices conjoints, comme les exercices Baltic Protector.

Qu’en est-il depuis le 24 février 2022 ?

Contre toute attente, l’attaque du 24 février a rebattu les cartes en mer Baltique, avec la stabilisation d’un équilibre de puissances inverse à celui qui s’était établi durant la guerre froide. L’enclave de Kaliningrad joue un rôle mineur dans le conflit opposant la Russie à l’Ukraine. La majeure partie des moyens militaires russes étant mobilisés sur le front ukrainien, les pays baltes et la Pologne reprennent progressivement l’ascendant.

Toutefois, le sabotage des pipelines Nord Stream de 2022 a remis la mer Baltique sous le feu des projecteurs géopolitiques, malgré le mystère qui continue de planer autour de l’initiateur de cet acte.

Nouveaux enjeux

La mer Baltique est désormais au carrefour d’enjeux multiples, en faisant un véritable nœud stratégique. Comme détaillé ci-dessus, la mer Baltique concentre de multiples enjeux militaires et géopolitiques.

Toutefois, elle est également au cœur d’enjeux économiques et géoéconomiques en ce qu’elle constitue une route maritime clé, et ce, notamment dans le transit des ressources énergétiques russes vers l’Europe principalement, via les ports de Gdansk et Saint-Pétersbourg notamment. Elle constitue une condition nécessaire et suffisante à la sécurité des approvisionnements énergétiques européens. De ce fait, l’île suédoise de Gotland, point stratégique pour le contrôle de la route baltique, suscite les convoitises européennes et russes, impliquant de nouveau des enjeux militaires.

Ces enjeux énergétiques et économiques n’ont bien évidemment pas échappé à Pékin. La Chine entend investir cet espace dans le cadre du volet arctique de son projet de Belt and Road Initiative. Elle a ainsi investi dans le port lituanien de Klaipeda par le biais de l’opérateur portuaire China Merchants. L’introduction récente de l’acteur chinois induit des instabilités, à l’image du sabotage de deux câbles en décembre 2024 par un cargo chinois.

Enfin, la mer Baltique n’échappe pas au changement climatique. En tant que plus jeune mer du monde, l’équilibre de ses écosystèmes est fragile. Aujourd’hui, son maintien est compromis en raison des dégradations environnementales irréversibles. La mer Baltique est en effet sujette à un phénomène d’eutrophisation (c’est-à-dire une accumulation de nutriments). Cela favorise une situation de « zone morte », se caractérisant par une prolifération d’algues nocives.

Par ailleurs, la mer Baltique est l’exemple saisissant d’un modèle de transport maritime international peu durable, en témoignent l’intensification croissante du trafic et la moyenne d’une marée noire majeure de plus de 100 tonnes par an.

Conclusion

Corridor énergétique, la mer Baltique est devenue un haut lieu stratégique au croisement d’enjeux économiques, militaires, géopolitiques, énergétiques et environnementaux. Comme d’autres espaces arctiques, le changement climatique pourrait élargir les capacités de navigation en mer Baltique.

Cette mer serait destinée à voir son trafic multiplié par 20 ! Néanmoins, la radicalisation des positions politiques russes se traduit par une intensification des sanctions – énergétiques et commerciales notamment – qui pourraient finalement marginaliser ce corridor si stratégique.