lithium

Longtemps réduit à son statut d’exportateur de cuivre, le Chili ne veut plus seulement être celui qui extrait, mais celui qui conçoit. Pour Santiago, l’enjeu est de transformer ses ressources naturelles en un véritable levier de croissance économique pour échapper enfin à la volatilité des cours mondiaux. Cette mutation repose sur une volonté de souveraineté stratégique et technologique assumée : il ne s’agit plus de subir les échanges mondiaux, mais de maîtriser l’innovation pour doper la productivité nationale. Du contrôle étatique du lithium à la création d’une intelligence artificielle souveraine, le pays tente un pari historique : troquer sa dépendance minière contre une indépendance technologique durable, capable de porter le pays vers l’économie de la connaissance.

Un pays riche qui a longtemps subi la loi des autres

Pendant des années, le Chili a été ce qu’on appelle un price taker : il produisait des montagnes de cuivre, mais subissait les prix fixés à Londres ou à Shanghai. Il était riche en ressources, mais dépendant des technologies étrangères pour les exploiter. Cette situation créait un échange inégal où le Chili exportait de la roche brute et importait des produits finis à prix d’or.

Le cuivre, son « salaire historique », reste central puisqu’il représente encore environ 10 à 15 % du PIB national et près de la moitié des exportations. Mais c’est le lithium qui change aujourd’hui la donne. Avec 9,2 millions de tonnes de réserves (soit environ 40 % du total mondial), le Chili est la pièce maîtresse du « Triangle du lithium ».

Pourtant, l’essentiel du profit a longtemps été capté par des entreprises étrangères, comme l’américain Albemarle ou le géant chinois Tianqi. Le pays fournissait la matière, mais la valeur ajoutée (les batteries, les puces) se créait ailleurs. Le Chili subissait donc des échanges commerciaux inégaux doublés d’une dépendance forte vis-à-vis du cours des matières premières.

N’hésite pas à aller jeter un coup d’œil à cet article très intéressant qui souligne les enjeux et les limites de l’extraction du lithium.

La fin de la dépendance : remonter la chaîne de valeur

La prise de contrôle par le gouvernement

Pour ne pas rester coincé dans ce rôle de fournisseur de base, le Chili a décidé de « remonter la chaîne ». Le but ? Que le lithium ne quitte plus le pays sous forme de poudre, mais sous forme de composants de batteries. C’est tout l’esprit de la stratégie lancée en 2023 par le président Boric : l’État devient majoritaire (à hauteur de 51 %) dans les nouveaux projets via la compagnie nationale Codelco pour garder le contrôle stratégique.

Ce contrôle n’est pas seulement symbolique : les bénéfices générés sont intégralement reversés au budget de l’État pour financer les services publics et les infrastructures. Ainsi, en réinjectant cette rente minière dans l’éducation et l’innovation, le pays cherche à transformer sa richesse naturelle en un levier de croissance au service direct des citoyens. Cette gestion publique permet ainsi de financer le passage vers une économie de la connaissance, assurant une redistribution plus équitable des gains du progrès technique.

Des accords multilatéraux pour remonter la chaîne de valeur et porter la croissance

Cette volonté d’indépendance se voit aussi dans la diplomatie. Avec l’accord modernisé signé avec l’Union européenne fin 2023, le message est clair : on vous donne notre lithium, mais en échange, aidez-nous à construire nos propres usines et transférez-nous vos technologies. Ce n’est plus un simple contrat de vente, c’est un partenariat pour monter en gamme technologique. L’enjeu est de taille : transformer une tonne de lithium brut (environ 15 000 $) en composants de haute technologie dont la valeur est multipliée par dix ou vingt.

Ce pacte repose sur un troc stratégique : l’accès aux ressources contre la maîtrise technique. Alors que l’Union européenne cherche désespérément à sécuriser son approvisionnement en lithium et en cuivre pour réussir sa transition verte, le Chili utilise ce besoin pour exiger des contreparties concrètes. Bruxelles ne se contente plus d’acheter des minerais, mais s’engage désormais à investir massivement dans les infrastructures locales et à transférer des technologies de pointe, permettant au Chili de sortir de son rôle de simple exportateur de matières premières.

Le point le plus crucial de cet accord reste cependant la clause de transformation locale. En obtenant le droit de maintenir des prix préférentiels pour ses propres industriels, le Chili crée une incitation irrésistible : les entreprises européennes sont poussées à construire leurs usines de batteries directement sur le sol chilien pour bénéficier de coûts de production réduits. C’est une stratégie de relocalisation forcée de la valeur ajoutée qui garantit que le profit technologique et les emplois qualifiés profitent en priorité à l’économie nationale.

Le développement des infrastructures du numérique : Santiago, hub majeur de la donnée

Le Chili capte aujourd’hui plus de 50 % des investissements en centres de données de la région, avec des géants comme Google, Microsoft et AWS investissant des milliards à Santiago. En 2025, la ville compte plus de 20 centres majeurs, portés par une capacité de 100 MW supplémentaires en construction pour répondre à l’explosion de l’IA.

L’enjeu est stratégique : transformer le pays en hub numérique reliant l’Asie et l’Amérique grâce au câble sous-marin Humboldt de 14 800 km. Cette concentration technologique pose toutefois des défis critiques en matière de consommation électrique et surtout de gestion de l’eau pour le refroidissement des serveurs.

Les nouvelles technologies du numérique : un levier de croissance économique et de souveraineté

L’intelligence artificielle au cœur de la mine : le cas Chuquicamata

Le Chili ne se contente plus d’extraire mécaniquement son minerai, il numérise ses infrastructures pour repousser les limites de la productivité.

L’exemple le plus frappant est la transformation de la mine de Chuquicamata par la compagnie nationale Codelco. En investissant plus de cinq milliards de dollars pour transformer ce monstre à ciel ouvert en une mine souterraine ultra-connectée, le Chili a fait entrer le secteur minier dans l’ère de l’industrie 4.0.

Grâce à des camions autonomes et à des capteurs gérés par intelligence artificielle, l’extraction est désormais optimisée en temps réel, ce qui permet de réduire les coûts d’exploitation de près de 20 %. Ce passage d’une croissance extensive (creuser toujours plus) à une croissance intensive (produire plus intelligemment) est le parfait exemple d’une hausse de la productivité globale des facteurs (PGF).

De l’astronomie au Big Data : un transfert de compétences inédit

Le ciel chilien, considéré comme le plus pur de la planète, a permis au pays de devenir le centre névralgique de l’astronomie mondiale avec des projets colossaux, comme le réseau de télescopes ALMA. Mais au-delà de la science pure, cette présence a forcé le Chili à développer une infrastructure numérique de pointe capable de traiter des pétaoctets de données.

Cette expertise en Data Science et en gestion du Big Data ne reste pas confinée aux observatoires : elle irrigue aujourd’hui l’ensemble de l’économie. Des ingénieurs chiliens utilisent désormais ces algorithmes de pointe pour optimiser la logistique portuaire ou renforcer la cybersécurité des banques nationales. En transformant un atout géographique en un pôle de compétences numériques, le Chili prouve que le progrès technique est le véritable moteur de sa croissance de long terme.

L’innovation de rupture : la FoodTech avec NotCo

Le succès de la start-up NotCo, devenue une « licorne » valorisée à plus de 1,5 milliard de dollars, symbolise la naissance d’un Chili capable d’exporter de la propriété intellectuelle pure. Cette entreprise utilise une intelligence artificielle maison, baptisée Giuseppe, pour analyser la structure moléculaire des aliments d’origine animale et les recréer fidèlement à partir de végétaux.

Ici, la croissance ne repose plus sur l’épuisement d’une ressource naturelle, mais sur le « jus de cerveau » et l’innovation de rupture. NotCo est la preuve par l’exemple que le Chili peut s’extraire de la dépendance aux matières premières en misant sur l’économie de la connaissance, où la création de valeur provient du savoir et non plus seulement de l’accumulation de capital physique.

Les nouvelles technologies au service de la souveraineté

Le projet le plus symbolique est sans doute Latam-GPT. Au lieu de dépendre totalement des intelligences artificielles américaines ou chinoises, le Chili participe à la création d’une IA locale, adaptée à sa culture et à sa langue. Ce projet incarne la volonté du Chili de s’émanciper de la dépendance aux géants technologiques pour stimuler sa croissance de long terme par le progrès technique. En développant un modèle adapté aux spécificités linguistiques et sociales locales, le pays booste sa productivité globale des facteurs (PGF) sans puiser dans ses ressources naturelles.

C’est un levier de souveraineté majeur qui permet de protéger les données nationales et d’éviter les biais culturels des algorithmes étrangers. Face à la polarisation entre les modèles de l’Europe, de la Chine et des États-Unis, Latam-GPT s’impose comme un symbole de résistance numérique.

Cette initiative prouve que l’indépendance stratégique ne se joue plus seulement dans les mines de lithium, mais dans la maîtrise souveraine de l’intelligence artificielle. Le Chili refuse ainsi d’être un simple consommateur pour devenir un producteur de propriété intellectuelle. En misant sur l’innovation (le progrès technique) plutôt que sur la simple extraction, le Chili essaie de prouver qu’une ressource naturelle peut être le tremplin vers une croissance moderne, autonome et décarbonée.

Les dégradations environnementales ne doivent pas être négligées

La croissance n’a-t-elle pas de limites ?

Cette transition technologique cache cependant une « face sombre », analysée par Guillaume Pitron dans La Guerre des métaux rares : l’extraction du lithium et du cuivre génère des externalités négatives majeures. L’assèchement des nappes phréatiques et les nuisances sonores permanentes dégradent les écosystèmes fragiles du désert d’Atacama et menacent directement le mode de vie des populations autochtones.

Pour Santiago, l’enjeu est de transformer ce modèle de croissance extensive en un développement durable, capable de stimuler la productivité globale sans sacrifier son capital naturel. La souveraineté chilienne dépendra ainsi de sa capacité à concilier innovation, protection environnementale et justice sociale. Seul ce progrès technique responsable permettra d’assurer une croissance de long terme véritablement soutenable.

Les nouvelles technologies apportent des solutions pour allier croissance économique et respect de l’environnement

L’objectif est donc de tendre vers une « mine verte ». Ainsi, face aux critiques sur l’impact écologique, le Chili tente de réinventer son modèle extractif en misant sur des technologies de rupture. L’enjeu majeur est l’eau : dans le désert d’Atacama, l’un des lieux les plus arides au monde, les compagnies minières, comme la Codelco, investissent massivement dans des usines de dessalement d’eau de mer.

L’objectif est de cesser de pomper dans les nappes phréatiques pour préserver les écosystèmes fragiles. En couplant ces infrastructures à des parcs solaires géants, le Chili ambitionne de produire un « cuivre vert » et un « lithium propre », faisant de la protection de la biodiversité un argument de compétitivité sur un marché mondial de plus en plus exigeant sur les normes ESG.

De plus, le chili peut aussi compter sur des acteurs internationaux qui réinventent leur modèle d’extraction, comme Eramet qui, avec de nouveaux procédés d’extraction, arrive à recycler 60 % de l’eau utilisée lors de l’extraction.