Depuis février 2024, plusieurs pays d’Afrique ont resurgi dans l’actualité internationale en dénonçant les pressions néocoloniales et les ingérences politiques : le Gabon a suscité la controverse en expulsant des ambassadeurs, le Mali entretient encore des tensions avec la France, et le Niger reste en crise institutionnelle. Dans ce contexte, le concept du tiers-monde, né en 1952, paraît à première vue désuet, mais ses fondements résonnent encore fortement aujourd’hui. L’émergence d’un monde multipolaire et la volonté affirmée d’indépendance par de nombreux pays du Sud témoignent de son héritage persistent. Ce double héritage, à la fois utile pour analyser les urgences contemporaines et critiqué pour ses limites conceptuelles, mérite d’être redéployé.
Définition du tiers-monde
Utilisé pour la première fois par Alfred Sauvy dans le journal L’Observateur en 1952, le « tiers-monde » désigne à l’origine l’ensemble des pays n’adhérant pas à un des deux blocs. Effectivement, fort du contexte de la guerre froide, le monde est dans cette seconde moitié du XXᵉ siècle scindé en deux. D’un côté, à l’ouest, les membres de l’OTAN, capitalistes et libéraux dirigés par le géant américain. De l’autre, à l’est, le bloc communiste et soviétique dominé par l’URSS.
En outre, les années 1950 sont également marquées par un mouvement de décolonisation massif. De l’Indochine française et l’Indonésie en 1945 aux Indes britanniques en 1947, en passant par le Ghana en 1957, de nombreux pays aspirent à plus d’émancipation et d’existence sur la scène internationale. Ainsi, cette seconde moitié du XXᵉ siècle semble être marquée par une volonté croissante des pays historiquement dominés et exploités de s’émanciper et de trouver une place sur la scène internationale.
| Date | Événement | Impact / portée |
|---|---|---|
| 1945–1947 | Indochine/Indonésie (1945) & indépendance de l’Inde (1947) | Début du vaste cycle de décolonisations qui nourrira le tiers-monde. |
| 1952 | Alfred Sauvy emploie le terme « tiers-monde » | Concept pour les pays non alignés sur l’un des deux blocs. |
| 1955 | Conférence de Bandung | Affirmation internationale des pays décolonisés ; bases du non-alignement. |
| 1956 | Nationalisation du canal de Suez par Nasser | Victoire diplomatique qui renforce le leadership de Nasser dans le tiers-monde. |
| 1961 | Sommet de Belgrade – création du Mouvement des non-alignés | Institutionnalisation du « troisième pôle » hors blocs. |
| 1964 | Création de la CNUCED | Bras économique des revendications des pays en développement. |
| 1967 | Charte des droits économiques des États | Base normative pour réclamer un ordre économique plus équitable. |
| 1973 | Formation du G77 | Coalition pour un « nouvel ordre économique international ». |
| 1975–1981 | Conférence Nord-Sud & sommet de Cancún | Tentatives de rééquilibrage Nord/Sud et de coopération au développement. |
| 1979–1980 | Arrivée de Thatcher & Reagan | Reflux des projets tiers-mondistes face au tournant libéral. |
| Années 1990 | Fin de l’URSS, crises régionales | Déclin du tiers-mondisme ; montée des cadres régionaux. |
| 2021 | Sommet des non-alignés à Belgrade | Pérennité du mouvement (120+ pays), malgré l’hétérogénéité. |
Le Tiers-Monde et le reste du monde, uniquement un rapport de soumission ?
L’émergence du tiers-monde
Tout d’abord, on peut croire à l’émergence du tiers-monde et à sa capacité à peser dans le jeu des relations internationales du fait de manifestations spectaculaires d’affirmation.
L’entrée de nouveaux acteurs sur la scène internationale après 1945
- On compte de nouveaux pays indépendants issus de la décolonisation : l’Indonésie à partir de 1945, l’Inde en 1947.
- Mais aussi de nouveaux pays indépendants lorsque les mandats de la Société des Nations (SDN) prennent fin : principalement au Moyen-Orient.
- Et, enfin, il y a la création de nouveaux États : Israël en 1948 et le Pakistan dans une certaine mesure.
Des atouts pour construire un groupe uni
Dans cette perspective, ces derniers semblent avoir les atouts pour se constituer en groupe uni et capable de faire entendre ses intérêts dans les relations internationales.
Tout d’abord, ils sont nombreux, ont la majorité à l’Assemblée générale de l’ONU et ont un réel moyen de faire entendre leur voix. De plus, ils sont aussi détenteurs des matières premières, ce qui est un moyen de peser dans les relations internationales. Ainsi, l’internationalisation en 1951 de l’Anglo-Iranian Company par Mossadegh en est un exemple éclatant.
Des demandes communes
Cette absence des deux grands de la conférence n’est pas anodine. Elle démontre que « ce tiers-monde ignoré, exploité, méprisé, […] veut, lui aussi, être quelque chose », pour reprendre les termes d’Alfred Sauvy. Effectivement, le tiers-monde souhaite exister, aspire à plus d’indépendance et propose, à ce titre, la création d’un « troisième pôle » entre les deux blocs.
Historiquement sous domination occidentale, la colonisation a laissé de nombreuses traces dans ces pays et les nations anciennement colonisées peinent à se détacher véritablement de leur puissance colonisatrice. Entre instabilités politiques et problèmes socio-économiques, les défis sont de taille pour les gouvernements sur place.
Ce sont ces difficultés, principalement économiques, qui semblent constituer le principal facteur d’unité au sein de ce mouvement. À titre d’exemple, les pays présents lors de la conférence de Bandung ne représentaient pas moins de 50 % de la population mondiale, mais détenaient seulement 8 % des richesses.
Le communiqué final est assez pertinent à analyser
Il permet de comprendre les prises de positions communes. En premier lieu, le communiqué réitère l’aide systématique aux peuples qui souhaitent leur indépendance au nom du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». À ce titre, les participants proposent à l’ONU de créer un fonds d’aide pour les pays colonisés (qui aboutira à la création de la CNUCED en 1964). En outre, forts de ce contexte de course à l’armement, les 29 pays prônent également l’interdiction de toute arme nucléaire.
Ainsi, le tiers-monde envoie un message clair au reste du monde. Pour la première fois, des pays colonisés et dominés des siècles durant font leur apparition sur la scène internationale et tentent d’attirer l’attention sur le problème du sous-développement. Le refus d’adhérer à un des deux blocs constitue à lui seul une prise de position hautement symbolique. Il jette les bases d’une nouvelle attitude collective : le non-alignement.
Zoom : La figure de Nasser : véritable leader du tiers-monde
Pour comprendre au mieux ce mouvement, il convient de s’arrêter quelques instants sur le Président égyptien Nasser, véritable figure d’opposition au monde occidental. Né en 1918, Gamal Abdel Nasser, issu d’une famille modeste, fait ses débuts à l’école militaire dans le but de devenir officier. Il participe à la guerre israélo-arabe de 1948 et développe rapidement une conscience nationaliste. Il s’investit vite en politique et fonde à ce titre le Mouvement des officiers libres avec lequel il renversera par la suite le gouvernement monarchique du roi Farouk en 1952. Après l’adoption d’une nouvelle Constitution en 1956, Nasser accède au pouvoir et y restera jusqu’à sa mort en 1970.

En 1956, après des tensions avec les puissances occidentales, Nasser décide de nationaliser la compagnie du canal de Suez. Très vite, le Royaume-Uni et la France mènent une opération commune pour en reprendre le contrôle, mais sont peu de temps après contraints de se retirer suite à la pression des deux grands. Cette victoire diplomatique égyptienne a fortement renforcé la figure de Nasser aux yeux du tiers-monde. Il apparaît comme l’homme qui a tenu tête à l’Occident et sort renforcé au sein du monde arabe.
Par la suite, il milite farouchement pour l’unité du monde arabe (panarabisme) et crée dès 1958 la République arabe unie avec la Syrie. Le nassérisme (mélange de panarabisme et d’anti-occidentalisme) s’impose alors comme une idéologie de plus en plus influente dans la région. Enfin, il devient président du mouvement des non-alignés en 1964, ce qui le place comme véritable leader du tiers-monde.
Une volonté de s’affirmer
Tel que le déclarait l’ancien Président sénégalais Léopold Sédar Senghor, le tiers-monde revendique dès la seconde moitié du XXᵉ siècle un tout nouvel état d’esprit. Celui de « la mort du complexe d’infériorité des pays pauvres ».
Ce mouvement prend alors de l’ampleur et touche un nombre croissant de pays. Particulièrement les pays africains tout juste indépendants qui pâtissent d’importantes difficultés politiques et économiques. La doctrine tiers-mondiste fait alors son chemin et rencontre de plus en plus d’écho et cherche à s’affirmer.
Le mouvement des non-alignés
Avec la multiplication des indépendances, les pays du tiers-monde sont de plus en plus nombreux et se rapprochent entre eux. Toujours dans cette optique commune d’acquérir une place sur la scène internationale, un tout nouveau mouvement voit le jour : celui des non-alignés.
À l’initiative du Président yougoslave Tito, le premier sommet a lieu en 1961 à Belgrade et regroupe pas loin de 25 pays. Par la suite, les rencontres se multiplient : Alger (1973), Colombo (1976, 85 participants), Jakarta… Le mouvement est d’ailleurs toujours d’actualité, car il regroupe plus de 120 pays, et le dernier sommet en date a eu lieu à Belgrade en mars 2021.
Les revendications de ce mouvement restent à peu près semblables à celles issues de la conférence de Bandung. Une volonté d’assurer son indépendance et sa sécurité nationale, tout en luttant contre l’occidentalisme et le colonialisme. Cependant, non-alignés ne signifie pas pour autant non-engagés. Si seuls les États qui ne sont pas alignés militairement avec un des deux blocs peuvent adhérer au mouvement, cela n’empêche pas les pays membres d’avoir un avis, à la seule condition que personne ne le leur dicte.
Résultats
Alors que les pays du tiers-monde ont réussi à développer une prise de conscience internationale des problèmes socio-économiques qu’ils subissaient, il convient désormais d’analyser les résultats concrets de leurs engagements. À cet égard, le bilan est plutôt mitigé.
En premier lieu, les pays du tiers-monde ont initié auprès de l’ONU la création d’un fonds d’aide pour les pays en difficulté économique. Cette demande a abouti à la création de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) en 1964.
Cette organisation, via des groupes de pression, a notamment permis la mise en place de la charte des droits économiques des États en 1967, qui aboutira en 1973 à la création du G77. Un groupe de 77 pays militant pour la mise en place d’ « un nouvel ordre économique international ».
En outre, leurs actions ont également abouti sur les accords de Lomé, la conférence Nord-Sud de 1975, ou la conférence de Cancún de 1981 sur la coopération internationale et le développement.
Le tiers-monde en perte de vitesse
Toutefois, le tiers-monde n’a jamais véritablement réussi à trouver une unité. En effet, les pays qui le composent sont fortement hétérogènes et les intérêts nationaux prédominent. La misère semble constituer le seul facteur d’unité et le tiers-mondisme recule dans les années 1990.
L’arrivée au pouvoir de Thatcher et Reagan en 1979 et 1980 freine le mouvement. Ces derniers refusent en effet cette « dictature tiers-mondiste ». Le succès du libéralisme et du capitalisme, particulièrement en Asie orientale, vient décrédibiliser la doctrine tiers-mondiste.
D’un point de vue interne, certains pays du tiers-monde rentrent par ailleurs en conflit entre eux. C’est par exemple le cas en Asie avec le conflit indo-pakistanais et sino-vietnamien, ou même en Afrique. De nombreuses guerres éclatent, à l’instar de la guerre du Biafra entre 1967 et 1970.
Des fragilités économiques marquées
Les fragilités économiques de beaucoup de pays du tiers-monde le forcent à l’alignement sur un bloc pour obtenir de l’aide.
On peut, par exemple, mentionner le financement d’une partie du barrage d’Assouan par l’URSS, qui est inévitablement lié à un rapprochement de l’Égypte avec le bloc de l’Est. Dans une même mesure, les aides économiques en Amérique latine fournies par les États-Unis en font un continent aligné sur l’Ouest (l’Alliance pour le Progrès de Kennedy, 1961).
Une perte de crédibilité sur la scène internationale, car leurs actions sont vues comme du verbalisme
- Cette impression de verbalisme s’explique par la structure même de l’ONU : le tiers-monde n’est pas au Conseil général, où les décisions importantes sont prises.
- Mais on constate aussi un décalage entre déclarations et actes du tiers-monde : l’Inde, par exemple, prône la paix, la non-violence de Gandhi à l’ONU… et, en même temps, est en tensions permanentes avec le Pakistan et mène une guerre avec la Chine en 1962.
Une unité difficile à sauvegarder
Pour toutes ces raisons, on peut affirmer que l’unité s’avère difficile à conserver entre les pays du tiers-monde.
En effet, des divisions internes apparaissent autour de l’enjeu d’avoir le leadership du tiers-monde. Ce leadership est revendiqué par Nasser, en tant que vainqueur de Suez, par Tito, en tant que celui qui a bravé les blocs en refusant un alignement sur l’Est, par Nehru, président d’un des premiers pays décolonisés d’après-guerre, puis par Mao, avec sa théorie des Trois Mondes en 1970.
Ensuite, un manque de réalité commune se dévoile progressivement. Dans un premier temps, leurs situations économiques sont très différentes. Selon s’ils sont exportateurs de pétrole (rentiers) ou non (victimes des échanges inégaux avec les pays développés). De plus, des organisations à toutes les échelles se développent et concurrencent cette identité tiers-mondiste : Ligue arabe en 1945, OEA (Organisation des États d’Amérique) en 1948, OUA en 1963 (Organisation de l’unité africaine)…
Conclusion
Le tiers-monde : un concept toujours d’actualité ?
Le terme « tiers-monde » en lui-même paraît aujourd’hui assez obsolète et critiqué. On préfère aujourd’hui parler de PMA (pays les moins avancés) ou de PED (pays en voie de développement).
Dans un article publié dans Le Monde en 1988, même Alfred Sauvy, l’économiste à l’origine de l’expression, la juge désormais inadaptée. Selon lui, l’expression homogénéise en effet à mauvais escient un ensemble de pays fortement hétérogènes et multiples.
Bilan
Si le tiers-monde en tant qu’expression n’est plus adapté au monde actuel, on retrouve toutefois dans les relations internationales certaines grandes idées. En effet, le monde multipolaire que nous traversons laisse présager l’avènement d’un monde moins occidentalo-centré. À l’image de la multiplication, ces dernières années, des manifestations anti-Français en Afrique. Cela traduit la volonté d’une désoccidentalisation du monde reste une réalité bien ancrée.
Les pays en voie de développement cherchent toujours pour la plupart une autonomie et un moyen de se faire entendre par le plus grand nombre. Alors que le tiers-monde cherchait à regrouper un nombre maximum de pays, il semble que de nos jours les coopérations régionales soient plus à la mode.
Souvent composées d’une puissance régionale, comme le Brésil dans le cadre de la CELAC. Ou aussi la Chine dans le cadre du RCEP. Ces organisations régionales paraissent être une nouvelle manière de relayer les revendications des membres au niveau international et de lutter contre le sous-développement.
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Ouverture : la Chine, un pays du tiers-monde ?
La Chine a toujours eu une posture ambiguë sur la question. L’Empire du Milieu a dès le départ fait figure de trop grande puissance pour véritablement. Toutefois, elle a toujours revendiqué en faire partie et s’est même positionnée à partir des années 1970 comme « leader » du tiers-monde. Encore à l’heure actuelle, Xi Jinping continue d’utiliser cette politique étrangère.
Selon lui, la Chine doit « guider la mondialisation » afin de « construire un ordre mondial plus juste » et davantage polycentrique. Pour ce faire, l’Empire du Milieu s’appuie sur sa « solution chinoise ». Une voie qu’elle légitime en soulignant les résultats exceptionnels de développement qu’elle a obtenus. Ainsi, de plus en plus de pays en voie de développement accueillent ce modèle favorablement. Toutefois, ce « consensus de Pékin » n’est pas sans danger. De nombreux pays se retrouvent aujourd’hui endettés et perdent par la même occasion une partie de leur souveraineté.
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