réparations

Le 24 décembre 2025, le Parlement algérien a légiféré pour « criminaliser la colonisation française ». Si cette décision s’inscrit notamment dans le contexte de crise entre Alger et Paris, elle permet aussi de remettre le sujet des réparations coloniales sur la table. Le récent vote de l’ONU sur la traite des esclaves africains vise également à relancer et accélérer le processus.

En quoi consistent les réparations ?

Une réparation vient reconnaître un acte injustifié/illégal et réparer les dommages causés par celui-ci. Elle relève du droit de recours et de la justice réparatrice. Si l’on pense instinctivement à des réparations financières, les réparations ne prennent pas toujours la forme d’indemnités. Elles peuvent aussi se faire à travers des actes de réhabilitation, de restitutions ou de garanties de non-répétition.

Mais avant le sujet des réparations vient d’abord celui de la reconnaissance ou des excuses. Par exemple, le génocide arménien n’est pas reconnu comme tel par la Turquie. Sans cette première étape, il ne peut y avoir de réparations.

En droit international, les victimes de crimes et de violations des droits humains ont droit à des réparations.

Bilan des crimes commis

L’esclavage et la traite transatlantique

La traite négrière aurait fait entre 15 et 25 millions de victimes africaines. Ce sont des personnes qui ont été enlevées dès le XVIe siècle, puis vendues dans le cadre du commerce triangulaire, dans le but d’être asservies. Cet esclavage et toute l’économie qui l’entoure s’accompagnent d’une grande violence et d’un racisme assumé. L’esclavage ne sera aboli que vers le milieu du XIXe siècle.

Le système de ségrégation raciale que subissent les Afro-Américains jusqu’en 1964-68 est une conséquence directe de l’esclavage. De même pour l’apartheid en Afrique du Sud, qui ne prend fin qu’en 1991.

Le colonialisme européen

Le colonialisme européen a véritablement façonné le monde d’aujourd’hui. Ainsi, en 1884-85, la Conférence de Berlin permet aux Européens de se « partager le gâteau » africain. Ce partage se fait selon des choix arbitraires. Les frontières sont dessinées sans véritable cohérence. Elles fragmentent durablement l’Afrique et existent jusqu’à aujourd’hui.

Si l’on évoque le cas du continent africain, c’est parce qu’il incarne les abus et les méfaits du colonialisme. Cet impact va au-delà des frontières, on le voit avec les langues et les religions. À cela s’ajoutent les guerres menées par les Occidentaux, que ce soit au moment de coloniser, lors des guerres d’indépendance ou dans l’entre-deux pour réprimer toute rébellion.

Si le poids de l’Afrique est prégnant dans l’imaginaire collectif lorsqu’on évoque le colonialisme, il ne faut pas pour autant oublier un autre continent, dont la population a littéralement été décimée par les Européens : l’Amérique. Voici un article de Major-Prépa qui évoque les populations autochtones en Amérique latine. Le cas de l’Amérique du Nord est quant à lui évoqué un peu plus loin.

Les conséquences qui perdurent

De nombreux systèmes coloniaux ont des conséquences qui se font ressentir jusqu’à aujourd’hui. Parmi eux, on retrouve notamment :

  • le racisme systémique envers les personnes de couleur ainsi que leur marginalisation socio-économique ;
  • l’appropriation des terres et ressources des autochtones (ex. : scandale de l’oléoduc Keystone en 2010 aux États-Unis) ;
  • les inégalités dans les territoires post-esclavagistes ;
  • les biens culturels toujours pas restitués ;
  • la crise climatique causant des réfugiés climatiques ;
  • le pillage des ressources naturelles et l’expropriation des terres.

Les États-Unis : la décimation des peuples autochtones

Avant l’occupation coloniale anglaise, au moins 16 millions de personnes vivaient sur le territoire des États-Unis. Au moment de l’indépendance du pays, ils ne sont plus que deux millions. En 1800, ils sont 600 000, et en 1900, 240 000. Aujourd’hui, ils représentent moins de 1 % de la population américaine.

Comme l’explique Sylvie Laurent dans Capital et Race (2024), la présence des « Peaux-Rouges » était antithétique du grand projet national aux sources de la nation américaine. Les pères fondateurs s’inscrivent clairement dans cette ligne. En 1779, George Washington est celui qui systématise la politique de terre brûlée, là où Thomas Jefferson évoque clairement l’extermination de cette « race ». Au XIXe siècle, près de 350 traités sont signés avec les tribus amérindiennes. Souvent sous la contrainte et la ruse. À chaque nouvelle spoliation validée par la justice américaine, la violence institutionnelle s’enracine davantage.

Avec Johnson v. McIntosh (1823), la justice américaine affirme que les autochtones ne possèdent que des droits d’occupation et non de propriété. Cela se fait au nom du droit d’exploration. S’ensuit une déportation forcée, accélérée par l’Indian Removal Act (1830) sous le président A. Jackson. Ces peuples sont alors cantonnés dans des réserves. Ils subissent une politique d’assimilation forcée. Le but affiché était de « tuer l’indien pour sauver l’homme ».

La ruée vers l’or en Californie et l’indépendance du Texas vont amplifier les dommages subis par la Red Nation. Le livre-enquête de Benjamin Madley, Un génocide américain, s’attarde notamment sur le cas californien (1846-1873).

La reconnaissance officielle et les excuses, premiers jalons avant les réparations

Depuis 1998, la Cour pénale internationale (CPI) reconnaît l’esclavage et la traite négrière comme « crimes contre l’humanité ». C’est le cas de l’ONU depuis 2001.

De nombreux États occidentaux (ainsi que le Japon pour l’Asie) ont entamé un processus de reconnaissance de leurs crimes. Dans certains cas, ces États ont présenté leurs excuses officielles.

En France, le Parlement adopte la loi portée par Christiane Taubira pour reconnaître la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité en 2001. Ce geste était une première mondiale. Cependant, cette loi évitait soigneusement d’évoquer la notion de réparations, suite à des débats houleux à l’Assemblée nationale.

Depuis, divers pays européens ont présenté leurs excuses, à l’instar des Pays-Bas ou du Royaume-Uni. Par contre, la Belgique rechigne quant à elle à reconnaître son rôle dans la traite d’esclaves et dans la colonisation. Ses abus au Congo sont pourtant largement documentés. Quant aux États-Unis, la question des réparations à l’égard des peuples autochtones demeure taboue. Il y eut une timide tentative sous la présidence de Joe Biden, mais il n’en est plus question sous l’administration Trump.

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La difficulté des réparations coloniales

Le problème de ce type de réparations réside dans le temps écoulé. Pour les crimes par les esclavagistes et les colons, les responsables sont morts et enterrés depuis bien longtemps. Mais les États, eux, demeurent. C’est donc à eux qu’incombent la responsabilité des crimes commis, ainsi que le devoir de repentance.

De plus, une fois que la réalité d’un crime est reconnue et validée par des historiens, le grand défi est alors de quantifier le mal causé et d’estimer les réparations à octroyer. En effet, certains montants avancés comme indemnités sont parfois astronomiques et jugés irréalistes par les anciennes puissances coloniales.

De nombreux hommes politiques estiment aussi qu’il est injuste de faire payer le contribuable actuel pour des crimes commis par ses ancêtres/prédécesseurs. Au Royaume-Uni, le Premier ministre de l’époque, Keir Starmer, a ainsi affirmé qu’il « ne pouvait pas changer l’histoire ». Sous-entendu, son gouvernement ne peut porter la responsabilité de toutes les atrocités du passé.

Sauf que pour l’esclavage et la colonisation, ce ne sont pas des crimes totalement révolus. Ce sont des actes qui, d’une part, sont relativement récents (la colonisation au XXe siècle) et, d’autre part, ont des conséquences actuelles sur la vie des survivants et de leurs descendants. De plus, au-delà des conséquences économiques de l’esclavage et de la colonisation, diverses discriminations persistent, notamment à l’égard des communautés africaines et des autochtones du monde entier.

Autre difficulté : certains États avancent qu’ils ne doivent pas de réparations, pour la simple raison qu’à l’époque, l’esclavage et la colonisation n’étaient pas illégaux.

Études de cas

Le cas algérien

Fin 2025, le Parlement algérien a adopté un texte qualifiant le système colonial de « crime d’État imprescriptible ». Le responsable désigné est l’État français et les parlementaires exigent réparations.

En plus d’indemnités, Alger réclame la rétrocession des archives nationales prises par la France, des œuvres d’art algériennes ainsi que des restes mortuaires des résistants. Le pays des Fennecs s’empare également de la question des essais nucléaires français. Ceux-ci se sont en effet poursuivis après l’indépendance, profitant d’une clause secrète des Accords d’Évian. Les Algériens réclament ainsi une dépollution par la France ainsi que la révélation des emplacements des déchets toxiques.

La Namibie, le premier génocide de l’Allemagne

La colonisation, Kolonialismus, du IIe Reich en Afrique fut dure et brutale. Menée par l’impitoyable pangermaniste Carl Peters, elle s’inspire de la conquête du Far West par les Américains, quitte à exterminer les indigènes. Ainsi, 80 % des Herero et des Nama ont été exterminés et les survivants mis dans des camps de concentration. Les historiens s’accordent à parler de génocide, le premier du XXe siècle.

En 2021, Berlin s’est formellement excusée pour le « génocide » en Namibie. Mais cette reconnaissance était « historique et morale », donc non juridique. La porte pour d’éventuelles réparations est donc fermée d’emblée. Cela montre que les excuses peuvent parfois être un moyen de contourner le sujet des réparations. Pourtant, l’Allemagne a bien payé des réparations pour son génocide à l’époque du nazisme… Un deux poids deux mesures rapidement dénoncé par les associations.

Haïti : une responsabilité française indéniable, mais oubliée

Il y a 200 ans, la France accordait à Haïti son indépendance. C’était le 17 avril 1825. Une décision qui fait suite à la révolution haïtienne, qui avait choqué l’Europe en s’attaquant à la domination blanche et au capitalisme. Ce jour-là, les Haïtiens manifestaient leur bonheur, fiers de leur victoire militaire contre Napoléon en 1804, sans se rendre compte que leur dette vis-à-vis de la France allait prendre en otage leur pays. Cette dette s’élevait à pas moins de 150 millions de francs-or. Elle va causer des pertes que certains économistes estiment à des dizaines de milliards d’euros. La souveraineté a ainsi été sacrifiée sur l’autel de l’indépendance.

La situation s’aggrave avec une double dette, puisque, pour éponger sa dette, Haïti ne peut faire appel qu’aux banques françaises. Le remboursement ne prendra fin qu’en 1947… Pour le bicentenaire de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti par la France, le président Macron a reconnu que les indemnités massives que devait le jeune État l’avaient livré à la « force injuste de l’histoire ».

D’autres territoires d’Outre-Mer, comme la Martinique, tentent d’imposer leurs demandes de réparations dans le débat public. Le souvenir de l’esclavage demeure acerbe, notamment à l’égard de Napoléon, qui l’a réinstauré avant son abolition définitive en 1848. Sans oublier le sujet des indemnités versées par l’État aux propriétaires d’esclaves antillais après l’abolition.

Les réparations au Canada

Au Canada, les peuples autochtones avaient été spoliés de leurs terres, de leurs ressources et même du sein de leur mère. Les enfants étaient en effet retirés de leur famille pour être éduqués dans des pensionnats. Le but affiché était de faire disparaître les langues et les cultures autochtones.

Le sujet a pris de l’ampleur cette dernière décennie dans le pays de l’érable. En 2021, le gouvernement canadien a annoncé un plan massif de 28 milliards d’euros à l’intention des autochtones, en particulier des enfants. Par la suite, la conférence des évêques catholiques s’est formellement excusée pour les atrocités commises à l’égard des autochtones dans les pensionnats.

Elle a également créé un fonds de trente millions de dollars canadiens à destination des survivants. En juillet 2022, le pape François en personne a « demandé pardon pour le mal commis ». Un mois plus tôt, le Premier ministre canadien Justin Trudeau avait annoncé une compensation de 1,3 milliard de dollars canadiens à destination d’un peuple autochtone de l’Alberta en réparation des expropriations massives dont il a été victime.

Le vote de l’ONU sur la traite et l’esclavage

Mars 2026. Seuls trois pays votent contre la résolution visant à qualifier la traite transatlantique et l’esclavage colonial de « plus graves crimes contre l’humanité ». Ce sont les États-Unis, Israël et l’Argentine. Trois pays alliés. En face, près d’une cinquantaine de pays préfèrent s’abstenir. Parmi eux, la France et le Royaume-Uni, deux grandes puissances coloniales. Les Européens s’inquiètent (ils ne sont pas les seuls) d’une hiérarchisation des crimes contre l’humanité.

Le Ghana, pays ayant présenté la résolution, réfute clairement cette idée, affirmant que le but est de « compléter » l’histoire pour pouvoir un jour parvenir à une vraie réconciliation. Le justificatif du superlatif « pire » repose sur l’ampleur du phénomène, son étalement sur la durée (quatre siècles) et son impact. D’ailleurs, la résolution exigeait des réparations, sous forme d’excuses officielles, d’indemnités financières et de garanties de non-répétition.

Ce vote fut un grand moment de communion pour le Sud global. Une opportunité idéale pour critiquer l’Occident et pointer du doigt son passé colonial. Pour justifier son vote contre, Washington a rétorqué en faisant un parallèle avec la traite transsaharienne, qui a perduré tout au long du XXe siècle. Sans oublier que la traite transatlantique n’aurait pas pu se faire sans la complicité de certains acteurs locaux du continent et même de certains États, comme l’Empire ashanti (actuel Ghana).

Autre forme de réparations : la restitution des biens culturels

Pour la France et pour d’autres pays européens, la restitution des biens culturels a longtemps été une sorte de tabou. En 2017, lors de son célèbre discours à Ouagadougou (Burkina Faso), Emmanuel Macron fait la promesse de restituer à l’Afrique ses œuvres d’art pillées. La France possède en effet dans ses musées près de 150 000 biens culturels. Le quai Branly en détient à lui seul la moitié.

Le basculement politique se fait progressivement, avec des restitutions vers le Bénin ou encore la Côte d’Ivoire. Mais elles se font au compte-gouttes, après de longues négociations. Le 9 mai 2026, la législation française change brusquement d’échelle. Le Parlement adopte une loi visant à systématiser les restitutions de biens culturels et à en faciliter la possibilité. Il ne s’agit plus de négocier au cas par cas. La période retenue par cette loi s’étale de 1815 à 1872, moment de paroxysme de la colonisation européenne en Afrique et en Asie.

Conclusion

Les réparations coloniales ne relèvent donc pas seulement du passé, mais aussi du présent. Entre reconnaissance, excuses, restitutions et indemnisations, elles posent une question centrale : comment réparer des injustices dont les effets continuent de structurer les sociétés contemporaines ? Le débat reste complexe, mais il apparaît désormais impossible à ignorer.

 

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