Chine

Lors de la réception de la fête du Printemps 2026 en Chine, Xi Jinping a acté le succès du 14e Plan quinquennal (2021-2025), marquant l’entrée de la Chine dans l’année du Cheval. Devant 2 000 cadres, le Secrétaire général a souligné la résilience de la « modernisation chinoise » face à une conjoncture internationale instable. L’année 2026, pivot géopolitique (105e anniversaire du PCC), lance le 15e Plan quinquennal (2026-2030) axé sur le « développement de haute qualité » et l’autosuffisance technologique. Entre Soft Power (Sommet de l’OCS) et contrôle interne rigoureux, Pékin réaffirme sa « détermination stratégique » pour stabiliser l’ordre mondial et son hégémonie régionale. Mais que reste-t-il aujourd’hui du socialisme de marché ? Plongée au coeur de la puissance chinoise.

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Définition des « caractéristiques chinoises » : le modèle économique de la Chine

Il reste cependant à définir les « caractéristiques chinoises » qui amendent ce socialisme. On pense naturellement à la dimension capitaliste introduite par le parti dans les années 1980, qui était exprimée dans la formule quelque peu antinomique de « socialisme de marché » énoncée à l’époque. La nouvelle formulation de « socialisme aux caractéristiques chinoises » est certes plus pudique, mais interroge toujours sur sa cohérence.

Alors que la Chine est devenue l’une des deux premières puissances économiques mondiales grâce à l’économie de marché, comment expliquer que le marteau et la faucille, symbolisant l’alliance des ouvriers et des prolétaires contre la classe bourgeoise, figurent sur les drapeaux agités par les spectateurs de la cérémonie des 100 ans du PCC ? Pourquoi la Chine s’est-elle appuyée sur deux doctrines a priori incompatibles pour bâtir son modèle ? Quel compromis entre ces deux idéologies le parti cherche-t-il à bâtir ? Et dans quelle mesure ce compromis limite-t-il le potentiel de puissance chinois ?

Pour répondre à ces questions, nous analyserons les caractéristiques du modèle chinois avant d’examiner les conséquences de son ambiguïté sur la démographie et sur son potentiel d’exportations.

I – Socialisme de marché : de quel régime parle-t-on  pour la Chine ?

Avant d’aborder les contradictions du socialisme de marché, il est nécessaire de se pencher sur ses origines et ses caractéristiques.

Une origine communiste

À sa création à Shanghai en 1921, le parti communiste chinois s’inspire du marxisme et naturellement de la prise de pouvoir des bolcheviks en Russie quatre ans plus tôt. Lénine figure par exemple sur les billets de 1 yuan utilisés dans les territoires contrôlés par le PCC entre 1931 et 1937. Lorsque le PCC prend le pouvoir à l’issue de la guerre civile, une des premières mesures est la réforme agraire, c’est-à-dire une redistribution des terres, conformément à l’idéal égalitaire communiste.

La constitution de la RPC de 1949 reprend largement les idées de Karl Marx et s’inspire du léninisme. Dans son préambule, il est dit : « La République populaire de Chine est un État socialiste de dictature démocratique populaire, dirigé par la classe ouvrière et basé sur l’alliance des ouvriers et des paysans. » Enfin, durant ses premières années d’existence, la RPC est soutenue par l’URSS qui l’aide financièrement. La République populaire de Chine trouve donc ses origines dans l’idéologie marxiste et s’installe avec l’aide du grand frère soviétique.

Le « Grand bond en avant » en Chine

À la fin des 1950, le « grand timonier » prend ses distances avec le modèle soviétique. Il lance le « Grand bond en avant » qui instaure une organisation économique basée sur des « communes populaires », des regroupements de coopératives agricoles, devant produire non seulement leur propre nourriture mais aussi leur énergie et leurs produits industriels. Ce bouleversement distingue la Chine de son voisin soviétique, mais la RPC poursuit bien un idéal communiste puisque ces communes populaires ont pour objectif d’accélérer la collectivisation.


Point sur la Chine de Mao

Devant l’échec de cette réforme et la famine qu’elle engendre, Mao se retrouve marginalisé au sein de son parti. Il lance alors la « grande révolution culturelle prolétarienne » pour restaurer son pouvoir. Ainsi, il s’attaque notamment aux religions traditionnelles chinoises, en détruisant de nombreux temples et sculptures. Il s’inscrit là encore dans la continuité du communisme, Marx considérant la religion comme « l’opium du peuple ».

Affiche pour la révolution culturelle prolétarienne
Affiche de la révolution culturelle

Ainsi, la RPC promeut jusqu’à la mort de Mao l’idéologie communiste, d’abord en copiant le modèle soviétique, puis en développant sa propre version du communisme.


Pour en savoir plus sur la révolution culturelle

Un régime devenu largement capitaliste en Chine

C’est en 1978 que les réformistes arrivent au pouvoir et engagent la Chine dans un compromis entre le communisme et le capitalisme.

Il s’agit alors de sortir le pays de la pauvreté dans laquelle l’ont plongé les dernières réformes de Mao. Pour cela, Deng Xiaoping mise sur l’ouverture au reste du monde. Il décollectivise les terres et les paysans signent désormais des baux de plusieurs dizaines d’années avec l’État, ce qui les rend quasiment propriétaires. Rompant avec l’idéal d’autonomie communisme, Deng parie sur l’ouverture économique en créant les zones économiques spéciales comme celle de Shenzhen en 1979. Il s’agit d’enclaves capitalistes où les entreprises étrangères peuvent investir librement. Le leader déclare d’ailleurs aux Chinois « Enrichissez-vous ! », une injonction aux antipodes de la lutte contre le capital prônée par Marx.

Cependant, Deng présente ces réformes non pas comme une rupture avec le communisme mais comme une version pragmatique du socialisme. Ce pragmatisme est résumé par la célèbre formule du réformateur : « Peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris, c’est un bon chat », qui montre la prise de distance vis-à-vis de l’idéologie au nom de l’efficacité. Enfin, Deng cherche à empêcher une concentration excessive des pouvoirs et envisage des réformes démocratiques pour éviter des dérives semblables à la révolution culturelle.

L’arrivée de revendications en Chine

En 1989, les étudiants chinois, incités par les réformes menées par Gorbatchev et l’ouverture économique de leur pays, réclament plus de démocratie et dénoncent la corruption. Ces revendications amènent des dizaines de milliers de manifestants sur la place Tiananmen à Pékin. Face à ce mouvement inédit, le parti se divise sur la réponse à apporter. Les uns défendent la négociation avec les manifestants tandis que les autres prônent la fermeté. Xiaoping se range finalement dans ce deuxième camp, qui s’impose au sein du parti. Les autorités répriment alors les manifestations en faisant appel à l’armée.


Pour en savoir plus sur l’URSS à l’époque de Gorbatchev

Cette violente répression des manifestations surprend les Occidentaux, convaincus que la libéralisation de l’économie allait déboucher sur la démocratisation du pays. De son côté, le PCC s’est fait surprendre par l’ampleur des manifestations et ses cadres évincent plusieurs réformateurs jugés coupables d’avoir favorisé le mouvement. Zhao Ziyang et d’autres sont ainsi écartés du pouvoir, ce qui coupe court aux projets de réforme démocratique. Cette issue marque un réel tournant pour le modèle chinois. Elle confirme son autoritarisme politique malgré la dimension capitaliste naissante.

Les réformateurs reviennent au pouvoir peu de temps après avec Jiang Zemin qui poursuit les réformes économiques de Deng Xiaoping et fait entrer la Chine à l’OMC en 2001. Il opère aussi un changement idéologique majeur en autorisant le recrutement d’entrepreneurs issus du secteur privé au sein du parti [ii]. En effet, l’accès au PCC était jusque-là réservé aux « révolutionnaires », c’est-à-dire aux ouvriers, aux paysans et aux militaires.

Une hybridation inédite en Chine

Aujourd’hui, le régime chinois est donc une association improbable des deux idéologies ennemies de la guerre froide.

D’un côté, elle conserve des caractéristiques issues du communisme. Le seul vrai parti autorisé est bien le PCC, dont le blason symbolise toujours l’alliance des paysans et des ouvriers via la faucille et le marteau. La Constitution du pays revendique l’héritage du « marxisme-léninisme » dans son préambule et déclare que le pays est dirigé par « la classe ouvrière » dans son article premier [iii]. Concernant l’économie, le secteur public regroupe 60 % des entreprises [iv] et le parti dispose de cellules dans de nombreuses firmes. La planification n’est certes plus impérative, mais l’État fixe toujours les objectifs à atteindre dans les plans quinquennaux et oriente l’économie via l’allocation des prêts notamment.

Sur le plan politique

Les institutions perpétuent la tradition collégiale du communisme, avec des assemblées comme l’Assemblée populaire nationale (près de 3 000 représentants), le congrès du parti communiste (environ 2 300 délégués) et le comité central du parti (200 membres). Ce dernier élit les membres du comité permanent du bureau politique du comité central du parti, dont fait partie Xi Jinping. Le nom à rallonge de cet organe suprême de sept personnes illustre bien l’imbrication de plusieurs assemblées et comités censés représenter le peuple.

Vue d’ensemble de l’Assemblée nationale populaire à Pékin, le cœur du pouvoir législatif et de la gouvernance en Chine.

Mais dans les faits, tous les étages de cette gigantesque organisation ne sont plus que des courroies de transmission qui assurent l’application des décisions d’en haut dans tous les recoins de la Chine. Ainsi, malgré des institutions collégiales visant à assurer la démocratie populaire, c’est bien entre les mains de Xi Jinping, Secrétaire général du parti, que se concentrent désormais les pouvoirs. Aussi, le parti compte 50 % de cadres, alors que les paysans et ouvriers ne représentent plus que 35 % des membres, et l’adhésion des premiers est plus aisée que celle des seconds.

Autrement dit, les bourgeois, anciens ennemis du communisme, sont devenus les fers de lance du PCC. De plus, le système redistributif socialiste a laissé la place à des inégalités abyssales. En 2016, le coefficient de Gini était à 38,5 %. À titre de comparaison, la France est plus égalitaire avec un coefficient de seulement 31,9 % la même année [v]. Le système de protection sociale souffre de graves lacunes et n’est toujours pas uniformisé à l’échelle du pays. Enfin, l’enseignement fait l’objet d’une compétition féroce entre les élèves et le recours massif aux cours particuliers (7 enfants sur 10 suivent des cours particuliers entre la maternelle et l’équivalent du baccalauréat) biaise la promesse méritocratique.

Les institutions communistes et le libéralisme

En fait, la Chine fonctionne toujours selon des institutions communistes, dans leur organisation comme dans leurs symboles, mais l’idéologie qui les a façonnées s’est dissoute dans la société de consommation. L’émergence d’une classe moyenne brouille la dichotomie marxiste entre prolétaires et bourgeois, et rend la lutte des classes caduque. Cependant, le communisme et tous ses symboles sont au centre de la propagande du parti, qui met en avant ses origines pour légitimer son pouvoir.

Le PCC tente de résoudre la contradiction entre les principes marxistes et l’économie capitaliste. La solution impose une version spécifique de l’histoire. Elle passe sous silence les excès de Mao pour promouvoir la cohérence du parti. Le récit est contrôlé. Le grand timonier reste une figure centrale en tant que fondateur. Cependant, la révolution culturelle et le Grand bond en avant sont occultés. Le passé est filtré.

La Chine s’est construite sur des modèles idéologiques radicalement opposés. Elle forme une hybridation de deux logiques inverses. L’équilibre est précaire. Ces forces contraires du communisme et du libéralisme ont permis un développement rapide. Elles ont aussi aidé le PCC à garder le pouvoir. Mais ce modèle génère désormais des contradictions majeures. Nous allons maintenant analyser ces tensions.

II – Les objectifs démographiques du parti se heurtent à l’individualisme nourri par le marché en Chine

Les contradictions du modèle chinois s’illustrent pleinement dans le défi démographique. En effet, les incitations du PCC à procréer rencontrent la réticence de la population, habituée par le marché à gérer comme elle l’entend sa sphère privée.

Géant démographique avec son 1,4 milliard d’habitants, la Chine entretient un rapport particulier avec sa démographie. Avec sa politique de l’enfant unique lancée en 1979, Deng Xiaoping cherchait à consacrer les ressources de l’État au développement économique et à la hausse du niveau de vie. Il s’agissait d’une rupture très nette avec la politique de Mao qui incitait sa population à croître. Cette stratégie a eu des effets nets et rapides, puisque le taux de fécondité est passé de 5,75 en 1970 à 2,75 enfants par femme en 1978. La règle de l’enfant unique a été supprimée en 2016, après divers assouplissements. La nouvelle limite est alors fixée à deux enfants, et la Chine a annoncé qu’elle allait passer à trois enfants en 2021.

Une fresque murale illustrant la politique de l’enfant unique en Chine, un pilier de la démographie nationale durant plusieurs décennies.
Une fresque murale illustrant la politique de l’enfant unique en Chine, un pilier de la démographie nationale durant plusieurs décennies.

Ce revirement s’explique sans difficulté. Le taux de fécondité du pays n’est plus que de 1,6 enfant par femme [vi], soit bien en dessous du taux de renouvellement de 2,1. En mai dernier, la Chine a publié les résultats de son recensement de 2020. La population est toujours en croissance, mais seulement de 0,5 % par an, soit le taux de croissance le plus faible depuis 1960. Ce ralentissement de la croissance démographique n’est bien sûr pas une surprise puisqu’il est symptomatique de tout développement économique.

Une sous-natalité malgré des assouplissements

Cependant, l’inefficacité de l’augmentation du nombre d’enfants par foyer est plus alarmante pour le parti. En effet, le PCC pensait pouvoir facilement soutenir la croissance démographique en levant les limitations imposées quelques décennies plus tôt. Seulement, la règle semble s’être transformée en norme sociale, adoptée par la majeure partie de la population.

On peut expliquer cette sous-natalité de plusieurs manières. D’abord, le coût d’un enfant est significatif puisque l’enseignement est très peu subventionné, ce qui oblige les parents à payer des frais de scolarité élevés auxquels s’ajoutent des cours particuliers souvent nécessaires pour obtenir les meilleures universités. De nombreux Chinois aujourd’hui en âge de procréer sont des enfants uniques qui doivent déjà s’occuper de leurs deux parents et choisissent donc de limiter leur nombre d’enfants pour assumer cette charge. Mais l’aspect financier ne suffit pas à expliquer la réticence de la population à agrandir son foyer.

La politique de l’enfant unique et l’économie de marché ont imposé un mode de vie urbain. Les Chinois se sont habitués à un certain confort matériel. Cependant, l’État accorde peu d’aides financières pour élever des enfants. Le choix est difficile. Les parents doivent trancher entre leur confort et l’agrandissement du foyer. La plupart des jeunes couples privilégient leur niveau de vie. Ils limitent leur descendance à un enfant ou n’en ont aucun. C’est le phénomène “Dink”.

L’essor économique fait baisser la natalité mais progresse l’espérance de vie. Parallèlement, de nombreux actifs migrent vers les villes. Les personnes âgées sont donc plus nombreuses. Elles pâtissent souvent de l’éloignement de leurs enfants. La solitude s’installe. Cette situation est délicate pour le régime. Il doit désormais développer d’urgence son système de protection sociale.


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Priorité au collectif

Xi Jinping a annoncé une quête du leadership mondial. Cela explique l’activisme du parti pour inciter les Chinois à procréer. La démographie est une composante essentielle de la puissance. La puissance démographique légitime ici le rang de première puissance mondiale. Le PCC opère donc une réorganisation complète des priorités. L’enrichissement individuel des années 1980 est relégué au second plan. La vision traditionnelle de la famille reprend désormais la première place.

Xi Jinping déclare donc : « La famille est la cellule de base de la société et l’école de la vie. Quels que soient les changements des modes de vie, nous devons y intégrer les valeurs socialistes fondamentales et promouvoir les vertus familiales traditionnelles de la nation chinoise. » [vii]. Autrement dit, le capitalisme ne doit pas remettre en cause le fait d’avoir des enfants et de participer au renouvellement de la population d’actifs. En évoquant les « valeurs socialistes fondamentales », le leader rappelle aussi la primauté du collectif sur le bien-être individuel.

Les limites de la prospérité commune

Mais le parti ne se contente pas de ce revirement idéologique. Pour éviter un déclin démographique imminent, il a récemment encadré le secteur lucratif des cours particuliers et allongé la durée des journées de classe pour en limiter l’attractivité [viii]. Il incite également à la redistribution des richesses, dans le cadre de la « prospérité commune » défendue par le président. Cependant, malgré cette double offensive pragmatique et idéologique, les jeunes demeurent pour le moment sourds aux incitations populationnistes du régime.

La libéralisation de l’économie a donc rendu les Chinois plus individualistes alors que le PCC prône un retour aux valeurs du socialisme pour assurer la pérennité du modèle social et la puissance du pays. Les contradictions du « socialisme de marché » se manifestent donc bien dans le défi démographique auquel la Chine fait face. Elles s’expriment également dans le domaine économique, où elles compliquent les choix des entreprises et limitent les capacités d’exportations du pays.

III – Le contrôle politique du marché en Chine limite les capacités d’exportations chinoises

Afin de ravir la place de première puissance mondiale aux États-Unis, la Chine développe des multinationales capables de concurrencer les groupes américains, mais ces firmes chinoises ne doivent en aucun cas faire de l’ombre au parti, qui cherche à garder son contrôle exclusif sur le pays. L’ambiguïté de ce double objectif constitue une limite à l’essor chinois.

Le PCC limite la marge de manœuvre des entreprises chinoises et réduit leur capacité à obtenir des contrats

La Chine a favorisé l’émergence de ses propres champions du numérique. En effet, elle a adopté un protectionnisme restreignant l’accès des GAFA à son territoire. Il subventionne aussi ses propres firmes. Cette stratégie est souvent associée à l’espionnage industriel. Elle a abouti à la création de firmes chinoises puissantes telles que Huawei, Tencent ou Alibaba. Seulement, certains des dirigeants de ces groupes sont tentés d’utiliser leur influence pour promouvoir leurs propres idées. Cela les conduit parfois à critiquer le régime.

L’exemple de l’emblématique Jack Ma, le fondateur du groupe Alibaba

En octobre 2020, l’ancien dirigeant de la version chinoise d’Amazon critique le système bancaire chinois. Le mois suivant, l’État annule l’introduction en bourse pour 35 milliards de dollars de la filiale financière du groupe Alibaba, Ant Group. Dans le même temps, l’homme d’affaires disparaît brutalement des médias et n’est revu dans une courte vidéo qu’en janvier 2021. La disparition de Jack Ma semble donc s’intégrer dans la lutte du parti contre le développement d’un modèle financier concurrent du système public.

Jack Ma, l’emblématique fondateur d’Alibaba et figure incontournable du succès de l’e-commerce en Chine.

L’exemple de Jack Ma est loin d’être isolé puisque d’autres hommes d’affaires ont subi des procès politiques pour avoir critiqué le régime. Sun Dawu, le fondateur d’une firme d’agroalimentaire a été arrêté en 2020 pour avoir « provoqué des troubles à l’ordre public ». Toujours en 2020, Ren Zhiqiang, ancien président d’un groupe d’immobilier, a été emprisonné pour corruption. Il avait critiqué Xi Jinping et dénoncé sa gestion de la crise sanitaire. Ces rappels à l’ordre sont à mettre en perspective avec les relations tumultueuses qu’entretiennent les GAFA américains avec leur gouvernement. Début 2021, ces mastodontes de la Silicon Valley ont en effet suspendu les comptes du président Donald Trump, une défiance majeure vis-à-vis du pouvoir politique que Pékin ne souhaite pas voir se développer sur son sol.

Un interventionnisme assumé en Chine

De plus, les intérêts des entreprises peuvent entrer en contradiction avec la vision de la société défendue par le parti. En août 2021, le gouvernement a par exemple décidé de limiter le temps que les moins de 18 ans passent à jouer aux jeux vidéo. Cette décision durcit des restrictions déjà mises en place en 2019 et affecte plusieurs groupes chinois, notamment le géant Tencent.

Ce dernier est le premier éditeur mondial de jeux vidéo et a généré 20 milliards d’euros de recettes en 2020 [ix]. La décision des autorités limite ainsi un marché intérieur stratégique pour les firmes chinoises du secteur. Au nom de la lutte contre l’addiction aux jeux vidéo, qualifiés d’« opium mental » par un journal gouvernemental [x], le PCC est donc prêt à freiner l’essor de ses firmes les plus puissantes.

Le parti entend ainsi exercer un contrôle étroit sur le secteur privé, pour préserver son hégémonie mais aussi pour contrôler les effets du capitalisme sur la société chinoise. Ce double objectif est explicitement exprimé par Xi Jinping, qui déclarait à des officiels en 2020 : « Unifiez les membres du secteur privé autour du parti, et améliorez la promotion du développement sain de l’économie de marché. » [xi]

Cet interventionnisme assumé des autorités dans l’économie dissuade dans une certaine mesure les entreprises d’innover et peut limiter leur développement. En somme, le PCC pousse ses firmes à se développer pour soutenir la puissance économique du pays, mais condamne sévèrement tout écart, ce qui ne leur laisse qu’une délicate ligne de crête pour évoluer.

Un contrôle qui s’exerce aussi sur les entreprises

Le contrôle du PCC s’exerce aussi via le recrutement de dirigeants d’entreprise. L’adhésion au parti est souvent nécessaire pour gravir les échelons. En s’immisçant au sein des entreprises, le parti brouille la séparation entre politique et intérêts privés. Cette confusion suscite la méfiance des clients des groupes chinois. Le gouvernement pourrait être le véritable bénéficiaire des contrats. Ces inquiétudes sont fortes dans le secteur des NTIC. Les acteurs peuvent en effet intercepter les communications transmises par leurs équipements. L’espionnage est do nc une crainte.

Huawei a par exemple été accusé d’espionnage au profit de la Chine à plusieurs reprises, aux États-Unis et aux Pays-Bas notamment. Il est difficile de savoir si ces accusations sont un prétexte pour priver de contrat le groupe chinois ou si elles se fondent sur des preuves tangibles. Cependant, dans les deux cas, la conséquence est la même pour la firme, à savoir un frein à sa croissance. En l’occurrence, Huawei a été disqualifié dans le déploiement des réseaux 5G des États-Unis et du Royaume-Uni, alors même qu’il était parmi les plus compétitifs du marché [xii].

Ainsi, la proximité de l’État chinois avec les entreprises du secteur privé suscite la méfiance des entreprises et des autorités étrangères qui les soupçonnent de travailler pour le compte de leur gouvernement et leur ferment ainsi leurs marchés. Encore une fois, cette situation impose aux groupes chinois de trouver un équilibre fragile : donner des garanties à leurs clients étrangers sans trop s’éloigner des intérêts du parti.

La censure du PCC réduit aussi la capacité de séduction de la Chine

Géant démographique de 1,4 milliard d’habitants, la Chine fait pâle figure en termes de puissance culturelle. Ses voisins sud-coréens et japonais, qui ne représentent à eux deux qu’un huitième de la population chinoise, diffusent pourtant leurs productions culturelles dans toute l’Asie de l’Est. K-Pop, mangas, animés et autres productions vidéoludiques fascinent leurs voisins, à commencer par les citoyens de l’Empire du Milieu. La dissymétrie entre la puissance économique chinoise et son influence culturelle s’explique en partie par le contrôle du PCC sur le secteur de la culture.

Une mainmise chinoise sur la culture

Le parti surveille les productions chinoises et les contenus étrangers. Il s’assure qu’ils respectent son idéologie. Le GAPPRFT, ou General Administration of Press, Publication, Radio, Film and Television, vérifie cette conformité. Cet organisme interdit certains films ou en modifie d’autres. Les scènes violentes ou religieuses sont par exemple supprimées. Ce filtre appauvrit la culture. Il prive les créateurs de sources d’inspiration majeures. De même, les réseaux sociaux nationaux fonctionnent en vase clos. Facebook et Twitter sont interdits. Les plateformes comme WeChat ou Weibo subissent une censure constante.

En gardant cette mainmise, le parti entretient une distance culturelle avec le monde. Cela limite la pénétration des œuvres chinoises à l’étranger. Pourtant, le volontarisme de la Chine est manifeste. Le gouvernement collabore avec Hollywood pour acquérir des savoir-faire techniques. Il espère ainsi développer sa propre industrie : Chinawood. Mais la technique ne suffit pas. Il faut aussi partager un univers culturel commun. Les Chinois en sont coupés. Ce fossé idéologique reste le principal obstacle au rayonnement du pays.

Le Chinawood en Chine, plus grand studio de cinéma au monde
Le Chinawood en Chine, plus grand studio de cinéma au monde

Le problème de l’enseignement chinois

Le système de formation du PCC explique aussi la faiblesse du rayonnement culturel chinois. L’enseignement privilégie la mémorisation plutôt que l’analyse. Le Gaokao, l’équivalent du baccalauréat, évalue surtout les connaissances factuelles. Il s’inscrit ainsi dans l’esprit des examens impériaux. Le système bride l’esprit critique. Il forme des citoyens à la mémoire solide. Cela favorise l’acceptation du parti mais limite l’initiative individuelle. L’imagination est pourtant essentielle. Ces capacités d’analyse font la profondeur des productions culturelles.

Le PCC reste cependant très actif pour diffuser sa vision du monde. Il finance divers médias comme la chaîne internationale CGTN. Ce canal suit le modèle du média global anglo-saxon. Parallèlement, Pékin renforce sa présence sur les réseaux sociaux occidentaux. Le régime recrute des YouTubeurs. Il utilise aussi de faux comptes Twitter pour relayer massivement ses informations. Cette présence devient parfois agressive. En mars dernier, l’ambassade de Chine a insulté un chercheur français sur Twitter. La diplomatie devient brutale. Ce comportement illustre les tensions avec ceux qui critiquent Pékin.

Une promotion culturelle à l’étranger limitée par la Chine

La promotion culturelle repose sur des acteurs institutionnels comme CGTN ou les instituts Confucius. Elle ne s’appuie pas sur des entreprises privées, contrairement au modèle des États-Unis. L’État chinois garde l’initiative pour diffuser son idéologie. Cette omniprésence suscite la méfiance des autres pays. Ils y voient la manifestation de la propagande chinoise. Cette méfiance montre qu’il ne s’agit pas de soft power. Ce dernier serait accepté sans réticence. Il s’agit d’une action régalienne proche du hard power, selon les concepts de Joseph Nye.

La Chine a développé des firmes de poids dans les NTIC grâce à l’économie de marché. Cependant, le parti unique et le contrôle de l’information limitent sa séduction. Autrement dit, le « socialisme de marché » fait émerger des entreprises productrices de contenus. Pourtant, le système entrave leur capacité à les diffuser à l’étranger. Ce modèle peine donc à produire un soft power à la hauteur de son hard power.

Conclusion

Le « socialisme aux caractéristiques chinoises » est un objet complexe dont l’identité communiste a été dénaturée par les ajouts capitalistes des réformateurs. Il combine un système politique autoritaire socialiste et une économie de marché, empruntés à deux systèmes rivaux. Ces deux composantes répondent à des logiques contraires et le parti cherche la bonne proportion de chacune pour atteindre un compromis permettant de développer le pays tout en ménageant son unité.

Il s’agit d’encadrer le marché, nécessaire au développement économique, pour l’empêcher de pervertir la société et de concurrencer l’autorité politique. Cependant, cet encadrement peine à contenir toute influence individualiste. Il menace la puissance démographique du pays. De plus, il limite la capacité des entreprises à exporter, autant ses produits que sa culture.

Une méfiance vis-à-vis de l’étranger

Ces concessions faites au détriment de la puissance montrent que le « socialisme aux caractéristiques chinoises » suit une trajectoire profondément différente de celle des États-Unis. Le modèle américain est différent. Eux ont privilégié le rayonnement international à la cohésion. Ainsi, ils ont investi les quatre coins du globe et irrigué le monde de leurs marchandises et de leur culture. À l’opposé, la Chine se méfie des interactions avec l’étranger. Le PCC contrôle tout. Il s’interpose pour filtrer les informations extérieures afin de conserver son emprise sur la population et promouvoir sa vision de la société. Symétriquement, il choisit les messages diffusés à l’étranger et pilote lui-même les principaux médias globaux chinois.

Cette omniprésence du parti communiste s’est renforcée ces dernières années, ce qui augure une « socialisation » de la doctrine au détriment de sa dimension capitaliste. L’idéologie prime désormais sur l’économie. Cette évolution confirme que le parti cherche toujours à amener son modèle vers le juste équilibre. Selon ses dirigeants, la Chine ne se situe en effet qu’à une « phase primaire du socialisme » et doit encore progresser vers une version plus aboutie. L’avenir du modèle reste incertain.


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Références

[i] Centième anniversaire du parti communiste chinois (Le Monde)

[ii] Que reste-t-il du communisme en Chine ? (Le Monde diplomatique, juillet 2021)

[iii] Constitution chinoise

[iv] La Chine en 100 questions, Valérie Niquet (2017)

[v] Banque mondiale

[vi] CIA World Factbook

[vii] De plus en plus de citadines chinoises refusent les injonctions à la maternité du régime communiste (Le Figaro, mai 2021)

[viii] La Chine tente de réglementer le secteur du soutien scolaire, source d’inégalités (Le Monde, juillet 2021)

[ix] Jeux vidéo : l’insatiable appétit de l’ogre chinois Tencent pour les petits studios (Le Figaro, juillet 2021)

[x] Les jeunes Chinois ne pourront jouer plus de 3 heures par semaine aux jeux vidéo (Les Echos, août 2021)

[xi] La Chine neutralise les hommes d’affaires critiques du pouvoir (Le Monde, décembre 2020)

[xii] 6 questions pour comprendre les accusations d’espionnage contre Huawei (Le Monde, mai 2019)