Portrait du maréchal Pétain à son bureau, figure centrale de l'histoire de France sous Vichy

Pétain est l’une des figures les plus paradoxales et les plus controversées du XXe siècle français. Philippe Pétain (1856-1951) passa du statut de héros national de la Grande Guerre à celui de chef d’un régime de collaboration avec l’Allemagne nazie entre 1940 et 1944. Cette trajectoire d’un patriote convaincu vers la trahison de la République constitue l’une des énigmes morales et politiques les plus douloureuses de l’histoire de France. Comprendre Pétain, c’est comprendre comment un homme porté par l’admiration de tout un peuple put devenir le chef d’un État qui livra 76 000 Juifs aux nazis. Cette fiche te propose d’en retracer les grandes étapes en vue de répondre aux problématiques qui te seront posées à l’oral d’histoire.


La vie culturelle sous l’Occupation de Vichy

 

Pétain : une carrière militaire lente marquée par la défaite de 1870

Philippe Pétain naît en 1856 dans une famille paysanne du Pas-de-Calais. Orphelin de mère très tôt et peu expansif de caractère, il entre dans l’armée non par vocation aristocratique mais par réaction à la défaite française de 1870 contre la Prusse. Cette blessure fondatrice d’un nationalisme de revanche marque profondément sa vision de la France et de l’armée.

Sa progression dans la hiérarchie militaire est lente. L’armée de la Troisième République reste longtemps marquée par ses origines aristocratiques, et Pétain, catholique et d’extraction modeste, n’y trouve pas de soutien naturel. Il avance néanmoins pendant la période de républicanisation de l’armée sous Waldeck-Rousseau. À l’École de guerre, il se distingue de la doctrine dominante de l’offensive à outrance en défendant une approche plus pragmatique de la puissance de feu. Peu avant la Première Guerre mondiale, le ministre de la Guerre lui refuse une promotion au grade de général. Ce manque de reconnaissance nourrit, selon de Gaulle lui-même, un ressentiment profond qui ne sera pas étranger à sa trajectoire ultérieure.

Verdun et la construction d’une légende nationale

La Première Guerre mondiale transforme radicalement le destin de Pétain. Alors que sa carrière touchait à sa fin, il est propulsé à la tête des forces françaises chargées de défendre Verdun au début de 1916. La bataille de Verdun est l’une des plus meurtrières de l’histoire de France. Pétain s’y illustre par un pragmatisme rare pour l’époque : il comprend la valeur de l’aviation et de la logistique, organise la Voie sacrée pour alimenter le front, augmente les rations, multiplie les permissions. Sa formule “On les aura !” devient légendaire.

Les hommes qu’il a commandés rapportent un personnage distant, au caractère secret, à l’apparence marmoréenne mais d’une efficacité redoutable. Après les mutineries de 1917, c’est lui qui, avec Clemenceau, contribue au redressement du moral des troupes. À la sortie de la guerre, Pétain est une idole nationale. Son prestige est immense et sa légitimité populaire sans équivalent dans la France de l’époque.

L’entre-deux-guerres : l’entrée progressive en politique

La période de l’entre-deux-guerres est celle d’une lente conversion de ce prestige militaire en capital politique. En 1925-1926, Pétain commande les forces françaises aux côtés de l’Espagne dans la guerre du Rif au Maroc. Il remplace le maréchal Lyautey et remporte des victoires significatives sur Abdelkrim, même si l’usage de gaz moutarde sur des populations civiles sera dénoncé. En 1929, il est élu à l’Académie française en succédant à Foch, consécration ultime du héros de guerre.

Dans les années 1930, la France est politiquement instable. Les ligues d’extrême droite se multiplient, la menace hitlérienne grandit à l’Est. Pétain se laisse progressivement glisser vers le jeu politique. Il est proche des milieux conservateurs et réactionnaires, mêlé à l’affaire de la Cagoule, réseau complotiste d’extrême droite. Nommé ambassadeur en Espagne en 1939, son rôle est d’améliorer les relations franco-espagnoles avec Franco. En 1935, le journaliste nationaliste Gustave Hervé publie “C’est Pétain qu’il nous faut”, signe que son nom est déjà associé dans une partie de l’opinion à l’idée d’un homme providentiel.

La débâcle de 1940 et l’arrivée au pouvoir de Pétain

La défaite militaire française de juin 1940 est foudroyante. En six semaines, l’armée française s’effondre. C’est dans ce contexte de catastrophe nationale que Pétain est rappelé. Le 17 juin 1940, il prononce son discours fondateur : “Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur.” Le 10 juillet 1940, l’Assemblée nationale vote les pleins pouvoirs à Pétain par 569 voix contre 80. La Troisième République cède la place à l’État français et à la “Révolution nationale”, dont le programme repose sur les valeurs Travail, Famille, Patrie.

Pétain instaure un régime personnaliste, autoritaire, conservateur et paternaliste qui supprime les libertés fondamentales, dissout les partis politiques et restaure l’influence de l’Église catholique dans l’enseignement. L’idéologie du régime puise dans un conservatisme anti-républicain que Pétain nourrissait de longue date.

La collaboration et la responsabilité de Pétain dans la déportation des Juifs

C’est dans la politique de collaboration avec l’Allemagne nazie que la figure de Pétain bascule irrémédiablement. Sans être initialement et publiquement antisémite, il applique avec zèle les lois de Nuremberg et instaure dès l’automne 1940 les lois sur le statut des Juifs, qui les excluent de la fonction publique et de nombreuses professions. Ces lois sont prises de l’initiative de Vichy, sans même que les Allemands ne les aient exigées.

La rafle du Vélodrome d’Hiver des 16 et 17 juillet 1942 est l’acte le plus accablant du régime. Quand Laval informe le Conseil des ministres de sa prochaine mise en œuvre, le procès-verbal témoigne que Pétain agrée comme “juste” la livraison de milliers de Juifs aux nazis. Au total, 76 000 Juifs, parmi lesquels 11 000 enfants non réclamés au départ par les Allemands, ont été déportés de France sous l’Occupation. Quatre-vingts pour cent d’entre eux avaient été arrêtés par la police française, un tiers possédait la nationalité française, et seuls 3 % survivront aux camps de concentration et d’extermination.

Maréchalistes et pétainistes : la distinction de Stanley Hoffmann

La distinction établie par l’historien américain Stanley Hoffmann entre maréchalistes et pétainistes éclaire la complexité de la réception du régime. Les maréchalistes, qui furent majoritaires, firent confiance à Pétain comme bouclier protecteur des Français face aux exigences allemandes. Les pétainistes, beaucoup plus minoritaires, approuvèrent en plus son idéologie réactionnaire, sa politique intérieure et la collaboration d’État. Le discours du “vent mauvais” du 12 août 1941, dans lequel Pétain reconnaît l’érosion de son appui, marque le début de son déclin dans l’opinion.

Le procès, la condamnation et la mémoire divisée

À la Libération, Pétain se livre aux autorités françaises. Son procès s’ouvre en juillet 1945. Il est reconnu coupable de trahison et condamné à mort. Sa peine est commuée en emprisonnement à perpétuité par le général de Gaulle en raison de son grand âge. Il meurt sur l’île d’Yeu en 1951 à 95 ans, sans avoir abjuré.

Sa mort ne clôt pas les controverses. En 1972, son cercueil est volé par l’avocat d’extrême droite Tixier-Vignancour, qui souhaitait le transférer à Verdun pour y réhabiliter la mémoire du héros de guerre. L’opinion française reste longtemps divisée sur son héritage, certaines personnalités allant fleurir sa tombe, ce qui demeure controversé. C’est cette division entre Pétain héros de Verdun et Pétain traître de Vichy qui explique la persistance de son nom dans le débat mémoriel français.

Tableau chronologique : la vie de Pétain

Date Événement Signification
1856 Naissance de Philippe Pétain à Cauchy-à-la-Tour (Pas-de-Calais) Origine paysanne, orphelin de mère, caractère peu expansif
1870 Défaite française contre la Prusse Trauma fondateur qui oriente Pétain vers une carrière militaire
1914 Début de la Première Guerre mondiale Pétain a 58 ans et allait prendre sa retraite
Février-décembre 1916 Bataille de Verdun Pétain s’illustre comme stratège pragmatique, devient héros national
1917 Mutineries et redressement moral des troupes Pétain contribue avec Clemenceau à restaurer le moral de l’armée
1918 Armistice, fin de la guerre Pétain nommé maréchal de France
1925-1926 Guerre du Rif au Maroc Victoire militaire, mais usage controversé de gaz moutarde
1929 Élection à l’Académie française Consécration culturelle et symbolique du héros de guerre
1934-1939 Implication dans les milieux réactionnaires Affaire de la Cagoule, glissement progressif vers la droite nationaliste
1935 “C’est Pétain qu’il nous faut” de Gustave Hervé Premier signe public d’une aspiration à un homme providentiel
1939 Ambassadeur en Espagne auprès de Franco Normalisation des relations franco-espagnoles post-guerre civile
17 juin 1940 Discours “Je fais à la France le don de ma personne” Pétain prend le pouvoir après la débâcle militaire
10 juillet 1940 Vote des pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale (569 contre 80) Fin de la Troisième République, naissance de l’État français
Automne 1940 Lois sur le statut des Juifs Initiative française non exigée par les Allemands
24 octobre 1940 Rencontre de Montoire avec Hitler Officialisation de la collaboration d’État
12 août 1941 Discours du “vent mauvais” Pétain reconnaît l’érosion de son soutien populaire
Juillet 1942 Rafle du Vélodrome d’Hiver 76 000 Juifs déportés, 11 000 enfants, Pétain agrée comme “juste”
1944 Libération de la France Pétain transféré en Allemagne par les nazis
Juillet-août 1945 Procès de Pétain Condamné à mort pour haute trahison
15 août 1945 Commutation de la peine par de Gaulle Emprisonnement à perpétuité en raison du grand âge
23 juillet 1951 Mort de Pétain à l’île d’Yeu À 95 ans, sans avoir abjuré
1972 Vol du cercueil de Pétain par Tixier-Vignancour Tentative de réhabilitation du Pétain de Verdun, échoue
1973 Publication de La France de Vichy de Robert Paxton Démontage de la légende du “bouclier”, tournant historiographique