Portrait de Valéry Giscard d'Estaing sur le tarmac, président de la République française 1974-1981

Valéry Giscard d’Estaing (1926-2020) connaît une ascension fulgurante dans la vie politique française : brillant économiste, nommé ministre des Finances à 36 ans, puis élu président de la République à 48 ans. Cette trajectoire exceptionnelle, nourrie par un milieu familial influent et un parcours académique d’élite, contraste avec l’érosion de sa popularité au cours de son mandat et sa défaite en 1981. Comprendre Giscard d’Estaing, c’est comprendre comment une France en pleine modernisation sociale se heurte aux rigidités de ses équilibres politiques internes et aux contraintes d’une crise économique sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.


Le bilan économique de Jacques Chirac

 

Une ascension fulgurante portée par le milieu et le talent

Un héritage familial et un parcours d’exception pour Valéry Giscard d’Estaing

Le succès précoce de Valéry Giscard d’Estaing s’explique d’abord par le milieu dans lequel il grandit. Son père est inspecteur des finances, homme d’affaires et haut fonctionnaire influent. Son grand-père maternel, Jacques Bardoux, fut député puis sénateur du Puy-de-Dôme. Enfin son arrière-grand-père maternel, Agénor Bardoux, fut ministre de l’Instruction publique. La politique et les finances sont donc des univers familiaux, pas des ambitions extérieures.

Son parcours personnel confirme ce potentiel. Élève au lycée Janson-de-Sailly, il obtient son baccalauréat, s’engage à la Libération dans la Première armée de Lattre et participe aux campagnes d’Alsace et d’Allemagne, d’où il revient avec la croix de guerre. Il intègre Polytechnique avec des résultats suffisants pour rejoindre l’ENA sans concours, et sort de l’ENA parmi les premiers de sa promotion, ce qui lui permet de choisir le corps le plus prestigieux : l’Inspection des finances.

L’apprentissage du pouvoir sous la IVe République

La carrière politique de Giscard d’Estaing s’accélère dès les années 1950. En 1954, il est chargé de mission auprès du ministre des Finances Edgar Faure dans le gouvernement Mendès France. En 1955, il devient directeur adjoint du cabinet d’Edgar Faure, président du Conseil. Il siège ensuite au gouvernement Pinay au ministère des Affaires étrangères. La confiance que lui accordent ces figures majeures de la IVe République lui ouvre les portes d’une carrière politique nationale.

Mais Giscard d’Estaing sait aussi se démarquer quand il le faut. En 1966, il s’oppose à Pinay sur la création des Républicains indépendants (RI), estimant qu’il faut rallier la majorité gaulliste plutôt que de rester dans une logique de marginalisation. C’est le début d’une stratégie d’affirmation personnelle qui le conduit progressivement vers une candidature à la présidentielle.

Le style Giscard d’Estaing : construire une image pour l’après-gaullisme

Nommé ministre des Finances sous De Gaulle de 1962 à 1966, il n’est pas reconduit dans le gouvernement Pompidou. Cet échec relatif l’incite à se démarquer ouvertement du gaullisme. Il lance les clubs Perspectives et Réalités et transforme les RI en parti politique : la Fédération nationale des Républicains indépendants (FNRI). Parallèlement, il travaille son image dans les médias. En février 1966, L’Express titre “Naissance d’un dauphin” après son intervention remarquée dans l’émission Face à face. Les formules du “oui mais” et du “gaullisme réfléchi”, un mélange savamment dosé de jeunesse, de décontraction et de technicité, dessinent ce qu’on appellera bientôt le “style Giscard”.

En 1969, il soutient la candidature de Pompidou à la présidentielle et obtient en retour le ministère des Finances dans les gouvernements Chaban-Delmas puis Messmer, tout en maintenant une distance critique vis-à-vis du gaullisme orthodoxe. Tout est en place pour une candidature en 1974.

La présidence de Giscard d’Estaing : modernisation et contradictions (1974-1981)

Un septennat ouvert sur le changement social

Valéry Giscard d’Estaing est élu président de la République le 19 mai 1974, à 48 ans, face au candidat socialiste François Mitterrand. Son discours d’intronisation est ambitieux : “De ce jour date une ère nouvelle de la politique française.” Il incarne un changement générationnel réel, en rupture avec le style gaullo-pompidolien.

Centriste, libéral et européen, il se définit lui-même comme un partisan du “changement sans risque”. Sa critique des idéologies comme “systèmes construits à une époque donnée” est cohérente avec sa vision d’une société en voie d’uniformisation autour des classes moyennes, sur laquelle un consensus politique peut se construire. Fidèle à l’économie de marché, il ne rejette pas pour autant la politique contractuelle et la régulation conjoncturelle.

Un calendrier de réformes sociales audacieux

Le début du septennat de Giscard d’Estaing s’ouvre sur un calendrier dense de réformes qui modernisent en profondeur la société française. En juillet 1974, l’abaissement de l’âge électoral à 18 ans enfranchit plusieurs millions de jeunes. Pendant le mois août 1974, la modification du statut de l’ORTF rompt le monopole étatique sur la radio et amorce la pluralisation du paysage audiovisuel. En octobre 1974, l’élargissement aux parlementaires du droit de saisine du Conseil constitutionnel renforce l’État de droit. Pendant le mois de janvier 1975, la loi Veil sur l’IVG, portée par la ministre Simone Veil, légalise l’interruption volontaire de grossesse malgré l’hostilité d’une partie de la majorité. En juillet 1975, la loi Haby démocratise l’enseignement secondaire. La généralisation du régime de la Sécurité sociale complète ce tableau d’une présidence réformatrice.

La politique européenne : axe majeur, source de conflits

La politique européenne est l’axe le plus structurant de la présidence de Giscard d’Estaing. Ses relations personnelles avec le chancelier allemand Helmut Schmidt donnent une impulsion décisive à la coopération franco-allemande. C’est sous sa présidence qu’est créé en 1974 le Conseil européen, instance de coordination au sommet des chefs d’État et de gouvernement, et qu’est institué en 1979 le Système monétaire européen (SME), premier mécanisme de stabilisation des changes en Europe.

Cette ambition européenne constitue pourtant le principal point d’achoppement avec les gaullistes du RPR. Lors de son fameux “appel de Cochin” en 1978, Jacques Chirac qualifie l’UDF de “parti de l’étranger”. Cette rivalité entre le Premier ministre Chirac et le président Giscard d’Estaing aboutit à la démission de Chirac en août 1976, qui estime manquer de marge de manœuvre. Raymond Barre lui succède.

Le déclin : crise économique, affaires et défaite de Giscard d’Estaing

La crise économique érode la popularité de Giscard d’Estaing

Le choc pétrolier de 1973 pèse lourdement sur le mandat de Giscard d’Estaing. L’amplification de la crise économique, avec la montée du chômage et de l’inflation, transforme son image de technocrate compétent en celle d’un dirigeant distant et inadapté aux réalités populaires. Ses rencontres dînatoires avec des couples de Français ordinaires ou ses petits déjeuners avec les éboueurs, tentatives de briser l’image élitiste, lui valent autant de moqueries que d’approbation. L’épisode du mouvement Tous au Larzac, qui dénonce une gouvernance technocratique hors sol, illustre l’incompréhension croissante entre le président et une partie de l’opinion.

L’affaire des diamants et l’effondrement de la confiance envers Giscard d’Estaing

En octobre 1979, Le Canard enchaîné publie une lettre du président centrafricain Bokassa évoquant la remise d’une plaquette de diamants à Valéry Giscard d’Estaing. Le président refuse de s’en expliquer publiquement jusqu’en 1985. L’affaire des diamants frappe au cœur de sa crédibilité : elle cristallise l’image d’un homme de pouvoir au-dessus des règles communes et contribue décisivement à sa défaite face à François Mitterrand au second tour des élections présidentielles du 10 mai 1981.

L’opposition, le retour difficile et la postérité de Valery Giscard d’Estaing

Un retour dans la vie politique, mais une influence déclinante

Après une très brève retraite, Giscard d’Estaing revient rapidement sur le devant de la scène. Il remporte les élections cantonales de mars 1982 avec 71,99 % des voix dans sa circonscription et renoue avec les médias. Il cumule les mandats : député du Puy-de-Dôme (1984), président du conseil régional d’Auvergne (1986), chef de liste UDF-RPR aux européennes de 1989 (28,87 % et 26 sièges). Mais ses espoirs de retour aux responsabilités ministérielles se heurtent à la montée du RPR de Chirac. En 1986, il ne participe pas au gouvernement de cohabitation, contrairement à ce qu’il espérait.

La présidence de l’UDF et la Convention européenne

Giscard d’Estaing assume la présidence de l’UDF de 1988 à 1996, mais la formation qu’il a lui-même créée est de plus en plus marginalisée par le RPR. Conscient de sa faible popularité dans l’opinion, il renonce à se présenter aux élections présidentielles de 1995. Son ambition politique intérieure est définitivement close. Il trouve en revanche un dernier rôle de premier plan sur la scène européenne : en 2001, il est nommé président de la Convention sur l’avenir de l’Europe, chargée de rédiger un projet de traité constitutionnel européen. Ce projet, approuvé par la Convention en 2003, est rejeté par référendum en France en mai 2005. Ultime paradoxe d’une carrière marquée par les ambitions européennes déçues.

Valéry Giscard d’Estaing meurt le 2 décembre 2020, emporté par le Covid-19, à 94 ans.

Chronologie de Valéry Giscard d’Estaing

Année / Date Événement clé Signification
1926 Naissance à Coblence (Allemagne) Fils d’un haut fonctionnaire, milieu familial de tradition politique et financière
1944-1945 Engagement dans la Première armée de Lattre Campagnes d’Alsace et d’Allemagne, croix de guerre
1948-1951 Polytechnique puis ENA Intègre l’ENA sans concours, sort dans les premiers, choisit l’Inspection des finances
1954 Chargé de mission auprès d’Edgar Faure Début de la carrière politique sous la IVe République
1956 Élu député du Puy-de-Dôme Entrée à l’Assemblée nationale à 29 ans
1959-1962 Secrétaire d’État aux Finances Premiers postes gouvernementaux sous la Ve République
1962-1966 Ministre des Finances sous De Gaulle S’impose comme technocrate libéral, mais n’est pas reconduit en 1966
1966 Création de la FNRI Se démarque du gaullisme, construit son propre parti
Février 1966 L’Express : “Naissance d’un dauphin” Naissance médiatique du “style Giscard”
1969-1974 Ministre des Finances sous Pompidou Soutient Pompidou à la présidentielle, réintègre le gouvernement
19 mai 1974 Élu président de la République Bat Mitterrand au second tour (50,81 %) à 48 ans
Juillet 1974 Abaissement de l’âge électoral à 18 ans Première grande réforme du septennat
Janvier 1975 Loi Veil sur l’IVG Réforme sociétale majeure, votée contre une partie de la majorité
1974 Création du Conseil européen Institution de coordination au sommet des chefs d’État européens
Août 1976 Démission de Chirac, remplacé par Barre Rupture avec les gaullistes du RPR
Juillet 1975 Loi Haby sur l’enseignement secondaire Démocratisation du collège unique
1979 Création du SME Système monétaire européen, ancrage de la coopération franco-allemande
Octobre 1979 Affaire des diamants de Bokassa Publication dans Le Canard enchaîné, refus d’explication jusqu’en 1985
10 mai 1981 Défaite face à Mitterrand Fin du septennat, “alternance” historique
1984 Retour comme député du Puy-de-Dôme Reprend une activité parlementaire
1986 Écarté du gouvernement de cohabitation Espoirs ministériels déçus face à la montée du RPR
1988-1996 Président de l’UDF Tente de maintenir le parti centriste face au RPR dominant
1995 Renonce à la présidentielle Trop faible dans les sondages, laisse le terrain à Chirac et Balladur
2001-2003 Président de la Convention sur l’avenir de l’Europe Rédige le projet de traité constitutionnel européen
2005 Rejet du traité constitutionnel européen par référendum Ultime déception européenne
2 décembre 2020 Décès à Paris Emporté par le Covid-19 à 94 ans