Rien de tel qu’un corrigé pour bien apprendre à réaliser une dissertation sur la mort. Bien que le mot “corps” soit absent du libellé, il s’agit bel et bien, comme on va le voir, d’une dissertation sur la mort liée au thème du corps. Voici une analyse complète du sujet, sa problématisation et un plan détaillé en trois parties.
Réussir sa dissertation philosophique BCE
Analyse du sujet d’une dissertation sur la mort ENS A/L 2004 : Qu’est-ce que mourir ?
La formulation : “Qu’est-ce que X ?”
L’analyse d’un sujet de dissertation sur la mort réclame de prendre son sens en compte, mais aussi de bien considérer la formulation précise dans laquelle ce sens est coulé. En l’occurrence, le libellé prend la forme de l’interrogation socratique classique “Qu’est-ce que X ?”, censée mener, dans les dialogues platoniciens, à la définition d’une essence (l’essence du Beau, du Juste, etc.).
Le terme principal de cette dissertation sur la mort : “mourir”
Il faut cependant noter que l’interrogation porte sur un terme étonnant : “mourir”. Pourquoi est-il étonnant ? Parce que dans la question platonicienne typique, l’interrogation porte sur un substantif qui exprime une chose, tandis qu’elle porte ici sur un verbe qui exprime un processus. Il s’agit d’expliquer non pas un être, mais un mouvement, ce qui impliquera de prendre en compte un état initial A, un état final B et le passage de l’un à l’autre.
Mais le mouvement “mourir” a quelque chose qui le distingue de la plupart des autres processus. D’ordinaire, pour un mouvement physique, on peut observer à la fois l’état initial et l’état final. La particularité de la mort en tant que mouvement est au contraire que les hommes connaissent bien l’état d’où ils partent (la vie), mais ignorent tout de l’état auquel ils arrivent. Comme le dit l’expression populaire : “personne n’en est jamais revenu pour en témoigner.”
Remonter de “mourir” à la notion de corps
Dans les sociétés historiquement chrétiennes, mourir consiste dans la séparation de l’âme et du corps. Cette explication suppose qu’on distingue dans l’homme une entité matérielle, le corps, et une entité spirituelle, l’âme. La question de la mort est donc très étroitement liée à la question de l’existence de l’âme, à celle de son éventuelle immortalité, et enfin à celle du rapport de l’âme au corps.
Définir la notion de corps dans une dissertation sur la mort
Pour parachever ce travail d’analyse, il convient de définir plus précisément la notion de corps selon trois sens progressifs.
Au sens le plus général, le corps est synonyme de matière : c’est l’ensemble des choses qui possèdent les propriétés de l’étendue, de la dureté et de la divisibilité.
Plus particulièrement, un corps est un élément délimité de cet ensemble : en ce sens, un caillou est un corps. Il est étendu, dur et divisible, mais constitue une unité délimitée qui se distingue du reste de la matière.
Plus particulièrement encore, un corps est non seulement un morceau de matière délimité, mais aussi agencé selon une organisation qui permet d’assurer le maintien de la vie. Une pierre ne vit pas, mais une plante, un animal ou un homme vivent. On peut donc diviser les corps en deux grands groupes : l’inorganique (minéraux) et l’organique (végétaux, animaux, hommes).
Problématisation de la dissertation sur la mort
On peut dire que les corps au sens 2 ne meurent pas (les cailloux ne vivent pas), mais que les corps au sens 3 meurent bel et bien. Il s’agit donc de savoir ce qui fait qu’on applique le terme “mourir” à l’un de ces groupes et pas à l’autre. Une autre question intéressante est de savoir si les plantes et les animaux sont vraiment susceptibles de mourir : si la mort se définit comme séparation de l’âme et du corps, il n’est pas certain que les plantes et les animaux puissent mourir en ce sens.
Problématique retenue : La mort n’est-elle que la séparation de l’âme et du corps ?
Précision avant le développement de la dissertation sur la mort
La question de la mort est l’une des plus importantes de l’existence humaine : elle présente une charge existentielle forte et, pour cette raison, de nombreuses réponses de type religieux lui ont été apportées. On sera donc peut-être tenté, ici plus encore qu’ailleurs, de faire un inventaire des réponses fournies par les diverses spiritualités existantes.
C’est un écueil à éviter absolument. Une dissertation sur la mort appelle non pas un exposé sur une multitude de croyances présentées comme infondées et toutes mises sur le même plan, mais un exposé réfléchi qui présente des raisons de penser ceci plutôt que cela. Rappelons que la vie après la mort, l’existence de l’âme ou sa non-existence, sont non seulement des croyances mais aussi des thèses philosophiques susceptibles d’être rationnellement fondées.
Plan détaillé de la dissertation sur la mort
I. Le dualisme de l’âme et du corps : la mort comme mort du corps et libération de l’âme
a) La mort comme renaissance spirituelle
L’immortalité de l’âme n’est pas seulement un dogme religieux, mais une thèse philosophique qu’il est possible de soutenir par des arguments, comme le fait par exemple Platon dans le Phédon. Cette thèse étant établie, la mort peut apparaître comme libératrice, dans la mesure où elle permet à l’âme de rejoindre des réalités spirituelles plus conformes à sa nature que les réalités matérielles.
Références : Platon, Phédon ; Georges Brassens, “Supplique pour être enterré à la plage de Sète” : “Note ce qu’il faudrait qu’il advînt de mon corps / Lorsque mon âme et lui ne seront plus d’accord / Que sur un seul point : la rupture.”
b) La mort comme épreuve morale
La séparation de l’âme et du corps est aussi pour l’âme une épreuve morale. La métempsycose platonicienne : avant de pouvoir demeurer dans le ciel intelligible, l’âme doit, plusieurs vies de suite, choisir un nouveau corps pour une nouvelle vie, et réussira d’autant mieux à faire le bon choix qu’elle s’est mieux comportée dans son incarnation précédente. Dans le christianisme, le jour du Jugement dernier, les hommes seront moralement jugés par Dieu, et les meilleurs seront envoyés au Paradis dans un “corps glorieux”, transfiguré, ce qui montre que corporéité et pureté morale ne sont pas incompatibles.
Références : Platon, République ; Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens, 15, 40 : “Il y a des corps célestes et des corps terrestres.” ; Lafforgue, “Le grand Manitou.”
c) Les animaux ne meurent pas : ils cessent de fonctionner
La position cartésienne consiste à dénier toute âme à l’animal et à le réduire à un organisme matériel certes complexe, mais dépourvu de substance spirituelle. On peut expliquer tous les actes de l’animal par la causalité matérielle, sans devoir recourir à un principe moteur spirituel. Dans cette conception, les animaux ne survivent pas à la mort biologique. Il n’y a pas chez eux de mort comme séparation de l’âme et du corps : ils ne font que cesser de fonctionner comme une machine endommagée.
Références : Descartes, Discours de la méthode ; La Fontaine, Discours à Madame de la Sablière.
II. La mort du point de vue matérialiste : tous les organismes meurent
a) L’âme est corporelle et se dissout avec le corps
Si seuls existent dans le monde la matière, c’est-à-dire selon Épicure les atomes, l’âme n’existe pas en tant que réalité spirituelle immatérielle. L’âme est réductible elle aussi à la corporéité : elle est faite d’atomes, avec cette seule différence que ces atomes sont plus fins que ceux qui constituent notre corps. Les hommes ne sont donc comme les animaux que des corps particulièrement bien organisés, sans principe spirituel, car l’âme elle-même est un corps.
Références : Lucrèce, De natura rerum ; La Mettrie, L’homme-machine.
b) La mort n’est rien pour nous
La mortalité de l’âme apporte également sa consolation : l’âme étant le principe du sentiment, c’est-à-dire de la possibilité de recevoir du plaisir et de la souffrance, sa dissolution dissout aussi la sensibilité. La mort est donc pour nous insensible. Elle est une fin définitive, mais ce n’est ni un bien ni un mal.
Références : Épicure, Lettres, Maximes, Sentences ; La Mettrie, L’homme-machine.
c) Tous les organismes meurent
Si la mort n’est qu’une dissolution matérielle, elle n’est pas le privilège de l’homme : tous les corps meurent, les plantes, les animaux, les hommes, mais aussi les planètes qui sont des espèces de super-vivants, ayant comme les êtres vivants une croissance, une période de stabilité et une décroissance qui aboutit à la mort par dissolution totale.
Références : Giordano Bruno, L’Infini, l’univers et les mondes ; Villon, Le Testament.
III. L’immortalité sans personnalité
a) L’immortalité de l’homme dans la gloire
Si l’on conçoit l’immortalité comme immortalité personnelle, il n’y a que l’homme qui meurt, car lui seul possède réellement une individualité. Pour conserver cette individualité par-delà la mort biologique, il faut produire de grandes actions ou de grandes œuvres. La gloire est ainsi le moyen, pour l’individu biologiquement mortel, de conquérir une certaine forme d’immortalité. L’individu meurt, mais une trace de lui subsiste dans la mémoire collective.
Références : Arendt, Condition de l’homme moderne ; Platon, Le Banquet.
b) L’immortalité de la matière
Si l’on cesse de concevoir l’immortalité comme immortalité de la personne, dans un sens plus large, l’immortalité est possible même si l’âme n’existe pas. La matière qui composait notre corps sera réutilisée pour produire d’autres corps, et ainsi de suite à l’infini. Nous sommes immortels en tant que partie de la matière éternelle, qui change de forme sans jamais être elle-même détruite. En ce sens, les végétaux et les animaux sont également immortels.
Références : Maupassant, Fou ; Sade, La Philosophie dans le boudoir ; Shakespeare, Hamlet.
c) L’immortalité de l’essence commune des êtres
Cette immortalité non personnelle peut encore être conçue comme appartenance non à une même matière éternelle, mais à une même essence spirituelle éternelle. Schopenhauer montre que la matière et l’ensemble des choses matérielles ne sont que des illusions, des représentations pour nous. Ce qui existe réellement, en soi, c’est la Volonté, essence unique et éternelle de toutes choses. En ce sens, la mort n’affecte que les choses matérielles illusoires, jamais la vraie réalité.
Références : Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation ; Apollinaire, “Si je mourais là-bas.”
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