L’épreuve de culture générale HEC reste l’une des épreuves majeures et les plus redoutées du concours BCE. Dans cet article, découvre l’analyse de Major Prépa du sujet de culture générale HEC/emlyon 2026, portant sur le thème « Juger ».
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L’analyse du sujet de Culture générale HEC/emlyon 2026
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Cette année, les candidats et candidates ont eu à traiter un sujet très original : “À trop juger“. Il est courant, pour l’épreuve de CG d’HEC/emlyon, de proposer un sujet dont la formulation atypique étonne. Mais passé ce moment de surprise, il fallait absolument procéder, comme d’habitude, à une analyse rigoureuse du sujet, qui passait par une première interrogation : quel peut être le sens de cette expression ?
Que signifie “À trop juger” ?
Il fallait en effet commencer par se demander ce que pouvait vouloir dire “À trop juger”. L’on pense directement, ici, à une expression type : “À x, on y” – par exemple, dans le Cid : “À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire“. Autrement dit, à trop exercer notre jugement, alors on risque quelque chose. Le sujet appelait donc d’abord à interroger les conséquences qu’il pourrait y avoir “à trop juger”.
Or, cela implique deux présupposés, qu’il fallait donc exposer. D’abord, il serait possible de trop juger : or, cela n’a rien d’évident. Votre problématique et votre développement devaient donc laisser part à une interrogation sur les limites non pas seulement du jugement lui-même, comme c’était le cas pour le sujet d’ECRICOME, mais de la légitimité même de l’acte de juger : peut-on réellement trop juger ? Pourquoi serait-il alors néfaste de le faire ? Est-ce un problème moral, ou épistémologique ? C’est donc ici l’adverbe “trop” qui devait être analysé, pour interroger la portée du jugement : n’y a-t-il pas des domaines auxquels le jugement ne peut s’appliquer – et si oui, en vertu de quelles normes ? Autrement dit, qui décrète que l’on juge trop, en vertu de quels critères, et pour quels types de jugements ?
L’on en arrivait alors au deuxième présupposé du sujet, donné cette fois-ci par le “à” et l’expression connexe à laquelle il appelle : si conséquences d’un jugement excessif il y a, alors celles-ci devraient être évitées. S’en tenir à ce présupposé, c’est donner d’emblée une dimension normative au sujet : on pense en effet très vite à un topos kantien, celui d’une prétention irrationnelle qu’aurait le jugement à s’envoler au-dessus de ses propres limites – prétention qu’il faudrait donc limiter.
Or, il fallait éviter de pencher trop vite vers ce type de jugement excessif, pour considérer justement et au contraire les vertus d’un jugement excessif, voir sa nécessité : n’est-ce pas en jugeant autant que possible qu’on exerce son jugement, pour justement se prévenir de trop juger plus tard ? Il n’y aurait donc pas de situation où l’on peut “trop” juger, mais seulement des situations où l’on ne peut pas juger, ce qui n’implique pas que toute tentative de le faire soit inutile, voire condamnable. Il fallait donc éviter de verser dans un jugement purement moral du sujet, pour considérer sa dimension générale.
Par delà bien et mal : un excès général de jugement ?
Qu’est-ce que “trop” juger, et quelles en sont les modalités aussi bien que les conséquences possibles, qu’elles soient bonnes ou mauvaises ? Cette question devait pouvoir donner lieu à une problématique. Or, pour trouver celle-ci, c’est-à-dire pour trouver une tension, il fallait remarquer que le caractère faux d’un jugement n’implique pas pour autant son illégitimité.
On pouvait pour cela partir de la définition classique de “juger” : juger, c’est toujours attribuer un prédicat P à un sujet S – cette définition logique englobe tout type de jugement, qui peut être de connaissance (“Cet énoncé (S) est vrai (P)”), moral (“Cet acte (S) est bon (P)”), juridique (“Cet acte (S) est légal (P)”) ou encore esthétique (“Cette oeuvre (S) est belle (P)”). Mais s’il faut toujours établir un rapport entre deux entités, alors ce rapport même peut être faux : c’est le cas, par exemple, dans un sophisme. Or, ce n’est qu’en prenant conscience de cette erreur que l’on peut juger un jugement illégitime : mais il n’en reste pas moins néfaste, puisqu’il est justement la condition de possibilité pour atteindre un jugement davantage proche du réel. Autrement dit, c’est en formulant des jugements inexacts que l’on apprend à mieux juger : on ne peut donc jamais “trop” juger, mais seulement mal juger.
De l’erreur à la faute
Cela signifie donc qu'”À trop juger” ne peut stricto sensu pas s’entendre de la même manière négative que la citation de Corneille : il n’y a pas de conséquences uniquement négatives d’un excès de jugement – pour autant qu’on ait conscience que ce jugement est excessif. Trop juger peut donc donner lieu à des erreurs, c’est-à-dire un problème épistémologique, mais ce n’est pas pour autant une faute, c’est-à-dire un problème moral. L’on peut par ailleurs très bien juger de manière erronée sans le savoir : or, si l’on est pas responsable de notre erreur de jugement, comment pourrait-elle être une faute ?
Le problème vient donc de l’erreur de jugement volontaire : par exemple, dans le domaine du jugement de connaissance ; outrepasser notre domaine de compétence en sachant que l’on ne peut le faire, par excès d’hubris, ou de fierté intellectuelle ; ou encore, dans le domaine moral, juger l’acte d’une personne dont on ne connaît pourtant pas les motivations. Ici, “à trop juger”, on juge bien faux, mais sans que cela améliore notre capacité de jugement. L’enjeu est alors de comprendre où se place la limite entre celui qui juge trop, mais sans que cela pose un problème (car il n’est que dans l’erreur), et celui qui juge trop tout en sachant qu’il ne doit pas “trop” juger (et qui commet donc une faute).
Autrement dit, le problème est de savoir quand l’excès de jugement devient une faute, c’est-à-dire quand l’expression “À trop juger” attend effectivement une suite. On peut donc formuler la problématique ainsi : Faut-il absolument s’empêcher de trop juger, alors même que c’est une condition nécessaire au développement de notre jugement ?
Proposition de plan
Une fois cette problématique posée, il fallait proposer un plan en trois parties. Celui-ci n’est ni exhaustif, ni le seul possible, et consiste en une simple proposition.
L’on pouvait commencer par interroger le sens même de l’expression, pour l’illustrer : que signifie trop juger, et en quoi est-ce un problème ? En reprenant la formulation exacte du sujet, l’on pouvait alors inventer une expression analogue à celle de Corneille : ne peut-on pas dire qu’à trop juger, on juge sans gloire, c’est-à-dire sans résultat ? Ici, Platon pouvait être très utile, qui, dans le Théétète, condamne la prétention des sophistes (Protagoras en tête) à considérer n’importe quel objet du réel comme digne de jugement, sans comprendre qu’il faut se tourner vers les Formes intelligibles pour juger. Cet excès de jugement, qui n’est pas donc limité par son domaine de légitimité, fait alors d’Athènes le règne de la démagogie et de la doxa (l’opinion), et non de l’episteme (le savoir) : si à trop juger, l’on verse dans l’opinion, et non dans le jugement de connaissance, alors l’excès de jugement annule la légitimité même du jugement. Il faut donc tempérer la prétention du jugement à s’exprimer sur tous les domaines du réel possibles, comme le montre la célèbre préface à la deuxième édition de la Critique de la raison pure de Kant : “trop” juger, comme le fait ce que Kant nomme la métaphysique dogmatique, c’est ignorer les limites de nos capacités de juger. “À trop juger”, l’on juge donc non seulement mal, mais faux : c’est par exemple la leçon du Zadig de Voltaire, qui vous permettait de faire la transition vers une deuxième partie.
Zadig apprend en effet, au fur et à mesure du conte, à adapter son jugement à la nature même du monde, dont l’immensité nous interdit de connaître l’ensemble de ses déterminations. Or, c’est justement parce que Zadig a trop jugé que l’ermite peut, en retour, lui expliquer pourquoi ses jugements étaient illégitimes (chap. XVIII) : Zadig apprend donc à mieux juger parce qu’il a trop jugé. Ses erreurs sont donc fécondes : “à trop juger”, on apprend donc à mieux juger, puisque l’on comprend dans quels domaines le jugement peut s’appliquer ou non. Cette deuxième partie pouvait ainsi montrer que l’excès de jugement n’est pas nécessairement une faute : là où l’erreur de jugement permet justement de se rapprocher du jugement vrai, elle n’est donc pas une faute morale, mais au contraire une étape nécessaire à tout jugement, qui doit donc normer l’acte de juger. C’est pourquoi Popper, dans la Logique de la découverte scientifique, propose comme critère de la science la falsifiabilité : ce n’est qu’en tant que la communauté scientifique doit pouvoir juger une théorie scientifique fausse que son jugement sur la nature se développe, puisqu’il faut bien confronter un modèle scientifique à ce qu’il ne permet pas de penser pour l’améliorer. Le jugement doit donc toujours tendre “à trop juger”, l’excès de jugement consistant ici non plus en une assertivité narcissique, qui serait celle du Misanthrope de Molière, mais, au contraire, en une humilité et un doute permanents, par lesquels le jugement se juge lui-même sans cesse. Ainsi Descartes, dans ses Méditations métaphysiques, procède non seulement au doute de ses préjugés et de ses sens (Méditation I), mais à un doute radical (Méditation II): il faut que le jugement du jugement confine à son propre excès pour que le jugement lui-même soit fondé. Or, Descartes précise bien qu’une telle radicalité est difficile à exercer : comment donc s’assurer que notre excès de jugement est fécond, et que l’on ne retombe pas dans l’erreur, voire la faute de jugement ?
Votre troisième partie pouvait ainsi proposer une méthode de jugement qui vise à en prévenir les excès, tout en assurant sa viabilité : puisqu’on a montré qu’il était possible de trop juger (I), mais qu’il fallait également le faire (II), il faut désormais montrer où se situe la juste mesure du jugement, aussi conscient de ses potentiels excès qu’il est soucieux de les éviter. Aristote était donc ici une référence clef, qui propose, au livre V de l’Ethique à Nicomaque, de juger moins avec justice qu’avec équité : l’excès d’un jugement qui se réfèrerait uniquement à une idée intelligible du Juste (Platon, République) transcende justement les limites du jugement, en ce que le domaine des “affaires humaines”, c’est-à-dire de la vertu, n’est pas celui de la nécessité du monde supralunaire permettant de juger toujours chaque objet universellement et de la même manière (Traité du ciel). Le domaine pratique doit donc s’accompagner d’une juste mesure, c’est-à-dire d’un jugement qui s’adapte à chaque circonstance particulière pour ne pas sombrer dans l’excès d’un jugement hors sol. Le modèle du juge, que reprendra Montesquieu dans l’Esprit des lois, permet donc de penser un jugement qui reste légitime, et non excessif, parce qu’il ne légifère pas sur ses propres conditions de possibilité : cela revient donc à distinguer le judiciaire du législatif, c’est-à-dire le juge qui s’en tient à son domaine de compétence de celui qui tyrannise les condamnés en les soumettant à des lois dont il décide. Vous pouviez illustrer cette idée par Le Procès de Kafka, Joseph K. ne connaissant pas les raisons de sa condamnation, ou encore par La Plaisanterie de Kundera, Ludvik étant soumis à l’arbitraire du climat communiste hongrois, qui va jusqu’à juger, puis condamner une simple plaisanterie. “À trop juger”, l’on juge donc de ce qu’il ne nous revient pas de juger : les conditions même auxquelles est soumis le jugement, de fait comme de droit.
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