Six milliards d’euros d’investissements, trois parcs à thème et 22 000 emplois annoncés. Le 24 août 2026, Emmanuel Macron et le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, ont profité de la première réunion du Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien pour officialiser un projet de loisirs d’une ampleur inhabituelle à Cergy-Pontoise, dans le Val-d’Oise. Le complexe sera porté par Qiddiya Investment Company, l’entreprise du fonds souverain saoudien spécialisée dans le divertissement. C’est dans l’agglomération de Cergy qu’un nouveau parc doit être consacré à l’univers du manga, et Dragon Ball est explicitement associé au projet dans les annonces politiques, tandis que les thèmes des deux autres restent inconnus. Aucun calendrier d’ouverture n’a encore été communiqué.
Pourquoi construire trois parcs à Cergy-Pontoise ?
Le choix d’un parc à Cergy-Pontoise est cohérent. L’agglomération n’est plus depuis longtemps une banlieue résidentielle dépendant entièrement de Paris. Elle réunit environ 217 000 habitants, autour de 90 000 emplois, près de 14 000 entreprises et quelque 35 000 étudiants. Industrie, services, sièges d’entreprises, enseignement supérieur et recherche coexistent déjà dans un bassin économique relativement autonome.
L’agglomération possède aussi une connexion directe avec Paris par le RER A et la ligne L, ainsi qu’un accès routier par l’A15. Son cœur urbain est parallèlement en transformation. Le projet Grand Centre prévoit plusieurs milliers de logements et d’emplois supplémentaires, tandis que le Campus international bénéficie d’investissements publics et privés approchant le milliard d’euros à l’horizon 2030.
Le campus Nouvelle Génération de l’ESSEC, inauguré en septembre 2025, renforce encore ce pôle universitaire. CY Cergy Paris Université accueille plus de 26 000 étudiants et le territoire rassemble également plusieurs écoles d’ingénieurs. Cergy dispose donc déjà de la population, des entreprises et des institutions capables d’absorber une partie des effets secondaires d’un grand investissement touristique.
Le site envisagé ajoute une dimension particulière. Courdimanche se situe près de Cergy-le-Haut, au terminus du RER A, à l’extrémité occidentale de la ville nouvelle. Un complexe touristique massif pourrait déplacer une partie de la centralité économique vers cette frange aujourd’hui beaucoup moins dense que Cergy-Préfecture.
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Comment trois parcs peuvent-ils créer une économie autour d’eux ?
Un parc d’attractions produit d’abord des emplois derrière ses propres grilles. Exploitation des attractions, maintenance, restauration, sécurité, accueil, spectacle, commerce, informatique, communication et fonctions administratives mobilisent des effectifs importants. Avec trois parcs, l’effet potentiel change d’échelle parce qu’une partie de ces fonctions se mutualise, tandis que d’autres doivent être dupliquées. Les 22 000 emplois annoncés par l’Élysée représenteraient un ordre de grandeur proche du quart du nombre actuel d’emplois de Cergy-Pontoise.
L’enjeu principal se trouve autour des parcs. Trois attractions différentes peuvent transformer une excursion d’une journée en séjour de plusieurs nuits. À partir de là apparaissent des besoins supplémentaires en hôtels, restaurants, commerces, navettes, parkings, services aux visiteurs, événementiel, nettoyage, logistique et maintenance.
L’office de tourisme de Cergy-Pontoise ne recense aujourd’hui qu’une quinzaine d’hôtels. Si la fréquentation atteignait plusieurs millions de visiteurs par an, l’offre d’hébergement existante ne suffirait vraisemblablement plus à elle seule. De nouveaux opérateurs auraient alors intérêt à s’installer dans les communes voisines plutôt qu’à l’intérieur du seul complexe.
C’est ce mécanisme qui peut transformer un équipement de loisirs en bassin économique. Le visiteur qui arrive le matin, passe huit heures dans un parc et repart en voiture dépense principalement chez l’exploitant. Celui qui reste trois jours consomme également de l’hôtellerie, des transports, de la restauration et parfois du commerce à l’extérieur. Toute la question économique est donc de savoir si Qiddiya construira trois parcs isolés ou une véritable destination capable de retenir ses visiteurs et de diffuser une partie de leurs dépenses sur le territoire.
L’ESSEC et le campus de Cergy peuvent-ils profiter du parc Dragon Ball ?
L’enseignement supérieur constitue l’une des différences majeures entre le Cergy de 2026 et le territoire qui avait accueilli le parc Mirapolis quarante ans plus tôt. Cergy-Pontoise dispose désormais d’un des principaux pôles universitaires franciliens. Un complexe de loisirs de cette taille pourrait fournir des stages, des alternances et des premiers emplois dans le marketing, la finance, les ressources humaines, la data, le management des opérations, l’événementiel… Côté ESSEC, les besoins plus spécialisés pourraient également faire émerger des formations liées au tourisme, à l’expérience client, aux industries culturelles ou à la gestion de grands équipements.
L’effet pourrait aller plus loin si des fournisseurs et partenaires s’implantent durablement autour du site. Les grands parcs achètent des technologies de billetterie, de simulation, de paiement, de sécurité, des décors, des prestations audiovisuelles et des services numériques. Une partie de ces entreprises pourrait préférer se rapprocher du client. Grâce au parc, Cergy passerait d’un simple lieu d’exploitation à un petit cluster consacré au loisir, à l’entertainment et aux technologies qui l’accompagnent.
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Pourquoi Dragon Ball, et quid des autres mangas potentiels ?
Le manga d’Akira Toriyama s’est écoulé à environ 30 millions d’exemplaires en France sur près de 300 millions dans le monde, ce qui signifie qu’environ un exemplaire sur dix de Dragon Ball a été vendu sur le seul marché français. Toei Animation estime par ailleurs la notoriété de la licence à 94 % chez les 25-45 ans en France. Cette implantation s’inscrit dans un phénomène beaucoup plus large : 42 % des Français consomment des mangas ou des animes, et 36 millions de mangas ont encore été vendus dans l’Hexagone en 2024, pour 309 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Si les deux autres parcs devaient eux aussi adopter des licences japonaises, leurs thèmes ne sont pas connus à ce stade. One Piece constituerait le candidat le plus évident : plus de 34,7 millions de volumes ont été vendus en France, où la série est numéro un du manga depuis 2011, contre plus de 500 millions dans le monde. Naruto présenterait une puissance générationnelle comparable, avec plus de 30 millions d’exemplaires écoulés en France, mais son choix serait moins évident depuis l’ouverture en avril 2026 de Konoha Land, une zone de 1,5 hectare entièrement consacrée à la licence au parc Spirou Provence. Demon Slayer représenterait une alternative plus récente, avec plusieurs millions de volumes écoulés en France et plus de 200 millions dans le monde, tandis que Pokémon deviendrait probablement l’une des licences les plus puissantes commercialement.
Disneyland Paris montre jusqu’où peut aller cet effet territorial
Le précédent le plus spectaculaire se trouve à l’autre extrémité de l’Île-de-France. Lorsque l’État et Walt Disney signent leur convention en 1987, le futur Val d’Europe est encore constitué de cinq villages totalisant environ 4 000 habitants. Le projet ne se limite pas à la construction d’un parc, il prévoit également des hôtels, des commerces, des bureaux, des logements, un centre de congrès et de nouvelles infrastructures. La gare de Marne-la-Vallée Chessy, le prolongement du RER A et l’accès au réseau TGV participent à cette construction d’un nouveau pôle urbain. Le cluster d’enseignement supérieur Descartes lié à la ville durable, quant à lui, est aussi né à Marne-la-Vallée (Ponts, Gustave Eiffel, ESIEE), peu après le phénomène Disney, à Champs-Sur-Marne.
Près de quarante ans plus tard, Val d’Europe dépasse 53 000 habitants, compte environ 46 000 emplois et plus de 9 000 entreprises. Le territoire accueille autour de 42 millions de visiteurs par an lorsqu’on additionne Disney, les centres commerciaux et les autres destinations touristiques. Disneyland Paris emploie directement environ 20 000 personnes et estime son empreinte à 70 000 emplois directs, indirects et induits en France. Le parc n’a évidemment pas créé seul chacun des logements et chacune des entreprises du secteur, mais il a servi d’ancrage à une politique d’aménagement public-privé poursuivie pendant plusieurs décennies. Si le complexe de Cergy entraîne la construction d’hôtels mais laisse inchangés les transports et le reste du territoire, l’effet sera moindre.
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Le parc Astérix montre qu’un grand parc peut ne pas changer Cergy
Le parc Astérix fournit un contre-exemple utile. Ouvert à Plailly en 1989, il est devenu le deuxième parc d’attractions français et a accueilli 2,9 millions de visiteurs en 2025. Il est incontestablement devenu l’un des principaux acteurs économiques de son territoire. Plailly n’est pourtant pas devenue un Val d’Europe miniature. La commune reste de taille réduite et le parc fonctionne comme un pôle largement autonome, installé dans un environnement boisé et directement connecté à l’autoroute A1. Ses trois hôtels représentent environ 450 chambres. L’accès automobile très efficace favorise une clientèle qui peut venir de Paris ou du nord de la France sans nécessairement consommer dans le village.
Pour Cergy et ce nouveau parc, les deux modèles sont possibles. Les trois sites peuvent alors devenir un Astérix démultiplié, extrêmement fréquentés mais relativement fermés sur eux-mêmes. Ils peuvent aussi devenir l’ancre d’un nouveau quartier économique et touristique à la manière du Val d’Europe. Le résultat dépendra moins du nombre de montagnes russes que de ce qui sera construit entre la sortie du parc et le reste de l’agglomération.
Mirapolis rappelle surtout qu’un investissement spectaculaire peut échouer
Le choix de Courdimanche possède une ironie historique difficile à ignorer. Mirapolis ouvre sur ce même territoire en mai 1987 avec environ 500 millions de francs d’investissement. Le parc est immense pour son époque et table sur deux millions de visiteurs dès sa première saison. Seules 600 000 personnes se présentent cette année-là, selon les comptes rendus de l’époque. La fréquentation remonte ensuite, sans permettre au modèle économique de se stabiliser. Mirapolis accumule les restructurations avant de fermer définitivement en 1991.
Les causes dépassent la simple concurrence. Le parc ouvre alors qu’une partie des aménagements n’est pas achevée, pratique des tarifs jugés élevés, surestime le marché français des parcs à thème et souffre d’un site très étendu par rapport au nombre d’attractions. Le conflit avec les forains complique encore ses débuts. Astérix ouvre en 1989 et renforce la pression concurrentielle. Euro Disney n’ouvrira qu’en 1992, après la fermeture de Mirapolis, même si son arrivée prochaine pesait déjà sur les décisions des investisseurs.
L’histoire est encore plus étonnante parce que le premier Mirapolis avait lui-même été lancé grâce à l’intervention décisive d’un investisseur saoudien, Ghaith Pharaon, qui détenait environ un tiers de la société d’origine. Près de quarante ans plus tard, des capitaux saoudiens reviennent donc sur le même territoire, cette fois par l’intermédiaire d’une société liée au fonds souverain du royaume.
Le vrai problème pourrait être la taille et les transports
L’emprise définitive constitue l’une des principales zones d’ombre, car le périmètre de l’ancien Mirapolis représente environ 30 hectares. À titre de comparaison, le seul parc Dragon Ball développé par Qiddiya près de Riyad couvre plus de 500 000 m², soit plus de 50 hectares, avec sept zones et plus de trente attractions. Il serait donc imprudent d’imaginer que trois parcs français d’une ampleur similaire pourraient simplement être posés sur la seule parcelle de l’ancien Mirapolis. Le projet cergypontain sera conçu à une autre échelle.
L’accessibilité représente l’autre verrou pour le parc, car Cergy possède le RER A, mais la branche de Cergy-le-Haut connaît déjà des problèmes réguliers de ponctualité. Sur les quatre premiers mois de 2026, son indicateur atteignait environ 86,6 %, en dessous de la référence de 88 %. Ajouter des millions de déplacements touristiques sans augmenter la capacité ferroviaire, la desserte en bus et les accès depuis les gares ferait courir le risque d’un complexe dépendant de la voiture.
Disneyland Paris, à l’autre extrémité de la ligne A, disposait d’un avantage exceptionnel avec une gare RER et TGV installée directement au pied des parcs. Astérix s’est au contraire développé autour d’un accès automobile direct par l’A1. Cergy se trouve entre les deux modèles pour son parc. Cergy-le-Haut offre une connexion ferroviaire avec Paris, mais le dernier kilomètre jusqu’au futur complexe et la capacité du réseau devront être adaptés à une fréquentation qui pourrait être sans commune mesure avec les flux actuels vers Courdimanche.
Les 22 000 emplois peuvent-ils réellement transformer Cergy ?
S’ils se matérialisent, l’effet sur le marché du travail serait massif. Le territoire dispose actuellement d’environ 90 000 emplois. Un complexe mobilisant plusieurs milliers de personnes ferait progresser la demande dans l’hôtellerie, la restauration, le commerce, la sécurité et la maintenance, mais également dans des métiers qualifiés de management, d’informatique et d’ingénierie. Les besoins en recrutement pourraient bénéficier à une population locale jeune et au vaste bassin étudiant du Val-d’Oise.
Cette croissance peut aussi provoquer des tensions. Des milliers de salariés supplémentaires doivent se loger, se déplacer, déjeuner, accéder aux services publics et parfois scolariser leurs enfants. Si l’offre de logements et de transports ne suit pas, l’investissement peut pousser les prix à la hausse tout en augmentant les trajets pendulaires. Cergy possède déjà un programme de développement urbain ambitieux et le campus poursuit son expansion.
L’effet économique réel dépendra, comme on l’a vu, du niveau d’ancrage local. Un parc qui recrute localement, utilise des fournisseurs franciliens, travaille avec les établissements d’enseignement supérieur et favorise l’installation d’hôtels ou d’entreprises autour de lui diffuse davantage de richesse qu’un resort qui internalise presque toutes les dépenses. Les six milliards d’euros constituent donc un point de départ. La transformation du bassin économique dépendra de la manière dont ils seront reliés au reste de Cergy-Pontoise.
Parc à Cergy : la concurrence nationale restera le risque premier
Le marché francilien est beaucoup plus concurrentiel qu’en 1987. Disneyland Paris attire des millions de visiteurs internationaux (10,2 millions d’entrées pour le parc Disneyland et 5,6 millions pour Walt Disney Studios en 2025), tandis qu’Astérix approche les trois millions d’entrées annuelles.
Chaque nouveau parc doit convaincre une clientèle qui dispose déjà d’une offre abondante. Trois parcs sur un même site peuvent limiter ce risque en permettant plusieurs journées de visite, mais ils augmentent simultanément le montant de capital à rentabiliser et le nombre de visiteurs nécessaires pour faire vivre l’ensemble. De plus, la France a connu une importante vague d’ouvertures hors Francilienne à la fin des années 1980, avec le Futuroscope en 1987 et le Grand parc du Puy du Fou en 1989.
Le précédent de Mirapolis ne condamne pas le projet, pas plus que Disneyland ne garantit son succès. Il rappelle une règle assez simple : un investissement gigantesque et une licence célèbre ne compensent pas une mauvaise estimation de la demande, une accessibilité insuffisante ou un développement trop rapide. Le projet de parc à Cergy ne redessinera vraiment son bassin économique que si les parcs, les transports, les hôtels, les logements, les formations et les entreprises locales évoluent ensemble.
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L’annonce d’un investissement de six milliards d’euros pour construire trois parcs à thème à Cergy-Pontoise permet d’étudier concrètement les effets territoriaux d’un grand investissement. Cet article permet de mobiliser des exemples précis en économie, en management et en géopolitique autour de l’attractivité d’un territoire, des effets d’entraînement, de l’emploi, des infrastructures et du rôle des investissements étrangers.
Les notions abordées
- En économie : l’investissement, les effets multiplicateurs, les externalités positives et négatives, l’emploi, l’attractivité territoriale, les clusters, les effets d’entraînement, l’offre et la demande, la concurrence, les infrastructures et l’aménagement du territoire.
- En management : modèle économique d’un parc à thème, la diversification des revenus, l’expérience client, les partenariats, l’implantation géographique et les risques associés à un investissement de grande ampleur.
- En géopolitique : investissements des fonds souverains et stratégie internationale de l’Arabie saoudite.
Les éléments de contexte
Le projet annoncé à Cergy-Pontoise prévoit trois parcs à thème, six milliards d’euros d’investissement et jusqu’à 22 000 emplois. Il s’inscrit dans un territoire qui compte déjà environ 217 000 habitants, 90 000 emplois, 14 000 entreprises et 35 000 étudiants, avec une connexion directe à Paris.
L’enjeu est de savoir si le complexe fonctionnera comme une enclave touristique relativement autonome ou s’il entraînera autour de lui le développement d’infrastructures touristiques et publiques, créant ainsi un véritable nouveau bassin économique.
Les auteurs mobilisables
- Alfred Marshall permet d’expliquer les économies d’agglomération et la concentration territoriale d’activités complémentaires.
- François Perroux peut être mobilisé avec la notion de pôle de croissance lorsqu’un investissement majeur entraîne autour de lui de nouvelles activités.
- Michael Porter permet d’analyser la constitution éventuelle d’un cluster autour des loisirs, des industries culturelles et des technologies associées.
- Keynes peut enfin être utilisé pour réfléchir aux effets multiplicateurs d’un investissement initial sur l’activité et l’emploi local.
Pour t’exercer
Sujets potentiellement envisageables dans lesquels mobiliser cet article :
- Un grand investissement suffit-il à transformer un territoire ?
- Les infrastructures déterminent-elles l’attractivité économique d’un territoire ?
- L’investissement étranger constitue-t-il toujours une opportunité pour l’économie locale ?
- Les grands équipements touristiques sont-ils des moteurs de développement territorial ?
- La concentration des activités économiques favorise-t-elle nécessairement la croissance ?
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