La cancel culture est l’un des phénomènes les plus débattus de la société contemporaine. Née aux États-Unis dans le sillage des réseaux sociaux et du mouvement #MeToo, elle consiste à ostraciser publiquement des individus ou des institutions jugés incompatibles avec certaines valeurs. Pour ses défenseurs, c’est un outil de justice sociale. Pour ses détracteurs, c’est un tribunal populaire qui bafoue la liberté d’expression.
Ce qui rend la cancel culture difficile à analyser, c’est qu’elle ne se réduit pas à un camp. Elle a permis d’exposer des comportements prédateurs longtemps tolérés. Elle a aussi conduit à des excès manifestes. Comme la tentative de réécrire des comptines pour enfants. Ou la mise en cause d’Abraham Lincoln pour ses positions sur l’esclavage.
Cet article revient sur les origines de la cancel culture, ses exemples les plus emblématiques dans le monde anglo-saxon, et les raisons pour lesquelles elle continue de diviser.
Définitions et perspective historique
La cancel culture est une pratique apparue aux États-Unis consistant à dénoncer publiquement, en vue de leur ostracisation, des individus, des groupes ou des institutions responsables d’actes, de comportements ou de propos perçus comme inadmissibles. C’est le fait « d’annuler » des gens, des œuvres, des idées ou des monuments historiques de l’espace public parce qu’ils ne correspondent pas à certaines valeurs. On a tendance à associer ce phénomène aux wokes.
Elle a tendance à prôner le politiquement correct (political correctness), concept qui définit un langage visant à offenser le moins possible les gens, surtout sur les sujets raciaux, culturels, sexuels et identitaires.
Dans les années 80 et 90, le politiquement correct a commencé à prendre de plus en plus d’ampleur. Il est alors devenu incorrect d’utiliser des termes racistes, sexistes ou homophobes. Nombreux sont ceux qui considèrent cela comme une avancée permettant notamment de sensibiliser les gens aux problèmes tels que le « Paki Bashing ». Il s’agit d’une pratique qui consiste à faire des blagues aux dépens des personnes du Commonwealth au Royaume-Uni. Les blagues les stéréotypant sont devenues taboues. Elles dépeignaient souvent les Écossais comme radins, les Irlandais comme stupides…
Tableau des cas emblématiques
| Personne ou institution | Année | Raison de la polémique | Suite |
|---|---|---|---|
| Harvey Weinstein | 2017 | Accusations d’agressions sexuelles, déclencheur du mouvement #MeToo | Condamné à 23 ans en 2020, condamnation annulée en appel en 2024 |
| Kevin Spacey | 2017 | Accusations d’agressions sexuelles | Écarté de House of Cards, acquitté au Royaume-Uni en 2023 |
| J.K. Rowling | 2020 | Tweets jugés transphobes | Toujours active, co-signataire de la lettre Harper’s Magazine |
| Donald Trump | 2021 | Fermeture des comptes Twitter et Facebook après l’assaut du Capitole | Réinstauré sur X par Elon Musk en novembre 2022 |
| Statues confédérées | 2020 | Symboles de l’esclavage | Des centaines retirées aux États-Unis et au Royaume-Uni |
| Edward Colston | 2020 | Négociant d’esclaves britannique | Statue jetée dans le port de Bristol par des manifestants |
| Roald Dahl | 2023 | Passages jugés offensants dans ses livres pour enfants | Modifications annoncées par Puffin, puis abandonnées après polémique |
| Alex Jones | 2018 | Discours haineux sur Apple, Facebook, YouTube et Spotify en moins de 24h | Banni des quatre plateformes le 6 août 2018 |
Cancel culture vs liberté d’expression
Le débat sur la cancel culture est aussi un débat sur la liberté d’expression. En juillet 2020, plus de 150 intellectuels ont signé une lettre publiée dans Harper’s Magazine. Parmi eux : J.K. Rowling, Salman Rushdie, Noam Chomsky, Margaret Atwood et Malcolm Gladwell. La lettre alertait sur les dangers d’un “climat d’intolérance” menaçant le débat public. Elle ne défendait pas les comportements visés par la cancel culture. Elle pointait le risque d’une atmosphère où la peur de l’ostracisation empêche toute prise de position nuancée.
Leurs opposants ont rétorqué que la liberté d’expression n’implique pas l’absence de conséquences. Être “cancellé” ne signifie pas être emprisonné. Cela signifie que d’autres exercent leur propre liberté en refusant de soutenir quelqu’un. Ce débat met en lumière une tension fondamentale dans les démocraties libérales. Jusqu’où la liberté d’expression protège-t-elle ceux qui s’expriment ? Et jusqu’où protège-t-elle ceux qui sont visés ?
Au Royaume-Uni, le Online Safety Act adopté en 2023 a imposé aux plateformes de modérer les contenus haineux. Aux États-Unis, le premier amendement rend toute régulation similaire beaucoup plus complexe. Ces différences juridiques expliquent pourquoi la cancel culture prend des formes différentes des deux côtés de l’Atlantique.
De nombreuses polémiques et des avis divergents
Si on t’en parle lors d’un oral ou que tu souhaites le mentionner dans un écrit, je te conseille de ne pas peindre un portrait tout noir ou tout blanc.
Certes, la cancel culture et le politiquement correct sont parfois excessifs. Par exemple, en 2005, il a été demandé aux instituteurs d’enseigner la chanson Baa Baa Rainbow Sheep aux enfants en bas âge. Nombreux sont ceux qui ont considéré qu’il s’agissait d’un excès. La chanson originale Baa Baa Black Sheep, une comptine populaire, remonte à une taxe sur la laine au XIIIᵉ siècle et n’avait aucune connotation raciale. Les défenseurs du changement insistent sur le fait que l’utilisation du mot arc-en-ciel encourage l’ouverture d’esprit, en particulier depuis que la communauté LGBTQ a commencé à utiliser l’arc-en-ciel comme emblème, alors que le mot noir a des connotations négatives.
Cela dit, on peut affirmer que le politiquement correct et la cancel culture sont nécessaires. La « diplomatie twitter » de Donald Trump a ouvertement insulté et marginalisé les minorités, appelant régulièrement la sénatrice Elizabeth Warren « Pocahontas », par exemple. Dans ce contexte, beaucoup ont estimé que quelqu’un devait lutter contre ces préjugés. La campagne qui a finalement conduit le Sun à abandonner sa traditionnelle photo de filles topless en page 3 est un autre exemple de progrès dans la lutte contre le sexisme.
La cancel culture aujourd’hui
Une culture qui permet au plus grand nombre de se faire entendre…
Aujourd’hui, on parle de plus en plus de la cancel culture. En effet, la culture woke a évolué vers la cancel culture avec le mouvement #metoo dans le cadre de la culture war. Une fois de plus, l’objectif initial du mouvement cancel culture semblait positif. Il s’agissait « d’exiger une plus grande responsabilité de la part des personnalités publiques », comme le définit Merriam-Webster. L’idée étant que cela donne au commun des mortels une chance de s’exprimer. Le contre-argument est qu’ils détruisent parfois la carrière des gens de manière injuste, sans procédure légale. Cela dit, la cancel culture est une mode des médias sociaux et la condamnation des individus a tendance à être éphémère, avant de passer à la cible suivante.
En 2020, J. K. Rowling a été très critiquée pour avoir posté une série de tweets qui ont offensé la communauté transgenre. Elle s’est opposée à un message parlant des « personnes qui ont leurs règles », affirmant que le mot personnes devrait être remplacé par le mot femmes, car les femmes transgenres n’ont pas de règles. Elle a précisé qu’elle n’était pas transphobe, mais qu’elle s’inquiétait de l’effacement des notions de sexe et de genre. En 2021, Rowling a fait partie des dizaines d’écrivains, d’universitaires et de militants qui ont signé une lettre ouverte dénonçant la cancel culture qui menaçait la liberté d’expression et les arts.
… et qui se propage par les réseaux sociaux et tente de revisiter l’histoire
Les médias et réseaux sociaux ont été critiqués pour avoir favorisé la cancel culture en fermant des comptes. Le conspirationniste Alex Jones a été banni de nombreux sites lorsqu’il a nié l’existence du massacre de l’école Sandy Hook, affirmant qu’il s’agissait d’un canular. De manière plus controversée, les comptes Twitter et Facebook de Donald Trump ont été fermés en 2020. Facebook a annoncé en 2021 qu’il interdirait tous les groupes, comptes et pages QAnon sur Facebook et Instagram, conformément à ses mesures d’application contre les « mouvements sociaux militarisés ».
Un autre aspect de la cancel culture consiste à revisiter l’histoire et à tenter de « supprimer » les aspects embarrassants du passé d’une nation. Cela a commencé avec la campagne visant à abattre les statues de personnages historiques étroitement associés à l’esclavage. Comme celle du général confédéré Robert Lee à Charlottesville en 2017, ou celle de l’ancien esclavagiste Edward Colston à Bristol (Royaume-Uni) en 2020. Mais beaucoup estiment que cela va trop loin. Abraham Lincoln et Winston Churchill étant même accusés d’être pro-esclavagistes et fascistes, malgré leurs combats historiquement reconnus contre ces deux mouvements.
La cancel culture en 2024-2025
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 a donné une nouvelle dimension au débat. Cette fois, l’anti-wokisme est devenu une politique d’État. Dès le 21 janvier 2025, Trump a signé un décret supprimant tous les programmes DEI dans les agences fédérales. Il a ordonné le retrait des formations sur la diversité dans l’armée. Il a signé un autre décret rebaptisant le golfe du Mexique en “Gulf of America”. Il a aussi voulu rebaptiser le mont Denali en mont McKinley. Le Sénat de l’Alaska, pourtant dominé par les républicains, s’y est opposé à l’unanimité.
Pour ses partisans, c’est une correction nécessaire face aux excès de la cancel culture. Pour ses opposants, c’est une forme de cancel culture à rebours. Elle efface à son tour des pans entiers de l’histoire et de la culture. Ce retournement révèle une évolution profonde du phénomène. La cancel culture n’est plus l’apanage de la gauche progressiste. Elle est devenue un outil politique utilisé des deux côtés du spectre.
Le débat s’est aussi intensifié au Royaume-Uni. Après les émeutes de l’été 2024, plusieurs voix conservatrices ont accusé la cancel culture d’avoir rendu impossible tout débat serein sur l’immigration. Le gouvernement Starmer a dû naviguer entre la lutte contre les discours haineux en ligne et la préservation de la liberté d’expression.
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