Hollywood

Pendant des décennies, Hollywood a raconté un récit relativement uniforme de l’Amérique : l’American Dream, l’individu qui se construit par le travail, la famille comme boussole morale. Ce monopole narratif a volé en éclats. Disney, Netflix et Amazon produisent désormais des visions concurrentes, parfois opposées, de ce que l’Amérique est ou devrait être. Les plateformes de streaming sont-elles devenues un nouveau terrain des Culture Wars américaines ?

Le virage progressiste de Disney, et son prix

Disney a longtemps incarné un récit conservateur de l’Amérique. Ses princesses étaient blanches, ses héros masculins, ses méchants sans ambiguïté. Le modèle a commencé à bouger dans les années 2010, avec Moana (2016), Black Panther (2018) ou Encanto (2021). Disney intégrait progressivement des voix et des visages issus de minorités dans ses récits.

En 2020, la firme lance Reimagine Tomorrow, un programme interne pour amplifier les voix sous-représentées dans la création. Disney assouplit aussi ses règles vestimentaires pour ses employés (The Disney Look), crée plus de 100 groupes internes communautaires et commence à inclure des personnages ouvertement LGBTQ+ dans ses productions. Lightyear (2022) contenait une scène de baiser entre deux femmes. Ça n’est pas passé inaperçu.

La réaction conservatrice ne s’est pas fait attendre. Le gouverneur de Floride, Ron DeSantis, a engagé un bras de fer avec Disney autour du Don’t Say Gay Bill, qui restreignait l’enseignement de l’orientation sexuelle dans les écoles. Disney a critiqué la loi publiquement. DeSantis a répliqué en faisant révoquer le statut fiscal spécial dont bénéficiait Walt Disney World depuis 1967. Le conflit a duré deux ans. Il s’est soldé par un accord en 2024, mais il a mis en lumière quelque chose de nouveau : Disney était devenu un acteur politique, presque malgré lui.

Puis le vent a tourné. En 2025, avec le retour de Trump au pouvoir, Disney a reculé. Le programme Reimagine Tomorrow a été supprimé. Les termes diversity, inclusion et DEI ont disparu du rapport annuel de l’entreprise, pour la première fois depuis 2019. Le CEO, Bob Iger, a posé la nouvelle doctrine assez crûment : « We have to entertain first. It’s not about messages. » On peut se poser la question : l’engagement progressiste de Disney relevait-il d’une conviction réelle ou d’un calcul de marché qui s’ajuste selon le vent politique ?

Netflix : l’Amérique en mille morceaux

Netflix fonctionne sur une logique complètement différente. Disney cherche le consensus familial. Netflix mise sur la fragmentation. La plateforme ne produit pas un récit de l’Amérique : elle en produit des dizaines, calibrés par des algorithmes pour cibler des poches d’audience très précises.

Il suffit de regarder le catalogue : 13 Reasons Why (2017) a provoqué un débat national sur le suicide adolescent. When They See Us (2019), mini-série d’Ava DuVernay sur les Central Park Five, a relancé la conversation sur le racisme dans la justice américaine. Don’t Look Up (2021), satire du déni climatique, est devenu l’un des films les plus vus de l’histoire de la plateforme (je te conseille d’ailleurs ce récent article à propos de la désinformation climatique).

Mais Netflix produit aussi The Ranch, sitcom conservatrice avec Ashton Kutcher dans l’Amérique rurale. Ou des documentaires true crime qui n’ont rien de politique. La plateforme ne défend pas une vision de l’Amérique. Elle les diffuse toutes, parce que c’est comme ça qu’on maximise le temps passé à l’écran.

Le problème, c’est que ce modèle a des effets politiques réels. En proposant à chaque spectateur un flux de contenus taillés sur mesure, Netflix alimente ce que le chercheur Eli Pariser appelait la filter bubble. Un abonné progressiste de Brooklyn et un abonné conservateur du Texas ne voient tout simplement pas la même Amérique sur leur écran. Netflix ne crée pas la polarisation américaine, mais l’accompagne et, surtout, la rentabilise.

Amazon : critiquer le capitalisme pour vendre des abonnements

Amazon Prime Video occupe une place à part. Disney vend du rêve, Netflix vend de l’attention, Amazon vend tout le reste. Prime Video sert avant tout à garder les clients dans l’écosystème Amazon. Le divertissement est un produit d’appel.

Ce qui est intéressant, c’est que les productions Amazon portent malgré tout un discours politique fort. The Boys (depuis 2019) est probablement la série la plus frontalement politique de la décennie. Des super-héros corrompus, instrumentalisés par une multinationale (Vought International) qui utilise le patriotisme comme outil marketing. Homelander, parodie glaçante d’un Superman devenu démagogue autoritaire, est lu par beaucoup comme une allégorie de la rhétorique trumpiste. La série ne fait pas dans la subtilité et c’est ce qui la rend aussi marquante.

Fallout (depuis 2024), autre gros succès, raconte une Amérique postapocalyptique où les habitants de bunkers de luxe découvrent un monde extérieur peuplé de factions en guerre. La série interroge les inégalités de classe et le capitalisme prédateur. C’est assez ironique quand on sait qu’elle est produite par l’entreprise de Jeff Bezos, l’un des hommes les plus riches de la planète. Financer une critique du capitalisme pour vendre des abonnements Prime : difficile de trouver meilleur résumé du paradoxe Amazon.

Ce que ça dit de l’Amérique

Chacune de ces plateformes incarne un rapport distinct à l’identité américaine. Disney cherche encore un consensus, mais ce consensus est de plus en plus introuvable dans une Amérique polarisée. Netflix reflète cette fragmentation sans chercher à la résoudre. Amazon la monétise tout en la critiquant dans ses fictions.

Ces entreprises ne sont plus de simples distributeurs de contenus. Elles façonnent la manière dont des centaines de millions de personnes perçoivent l’Amérique et ses valeurs. La question « Qui raconte l’Amérique ? » n’est donc pas qu’une question culturelle. Dans une démocratie où le récit national est contesté de toutes parts, ceux qui contrôlent les histoires détiennent un pouvoir réel.

Durant une khôlle, tu pourrais défendre l’idée que ces plateformes constituent un nouveau terrain des Culture Wars, au même titre que les campus ou les médias d’information. Le lien avec l’American Dream est direct : Disney en proposait la version canonique, Netflix en montre l’éclatement, Amazon en expose les contradictions. C’est une grille de lecture qui peut nourrir aussi bien un sujet sur le soft power américain que sur l’identité nationale ou la polarisation politique.

Vocabulaire

  • guerre culturelle = culture war
  • rêve américain = American Dream
  • pouvoir d’influence = soft power
  • bulle de filtre = filter bubble
  • diversité, équité, inclusion = diversity, equity and inclusion (DEI)
  • plateforme de streaming = streaming platform
  • récit national = national narrative
  • polarisation = polarization
  • retour de bâton = backlash
  • contenu original = original content