guerre

L’économie de la guerre continue de prospérer sur les différentes crises présentes dans le monde. Dans un contexte mondial où très peu de régions sont épargnées par la guerre, les 100 premiers groupes industriels militaires ont déjà progressé de 4,2 % en 2023. L’industrie militaire représente donc aujourd’hui un marché de 632 milliards de dollars.

Cet article a pour but de donner un maximum de chiffres sur l’économie de la guerre, de comprendre ses tenants et ses aboutissants. Il est peu réaliste qu’elle se manifeste en thématique principale dans l’épreuve d’Éco-Droit en raison de sa difficulté, mais de nombreux éléments restent mobilisables pour d’autres sujets. Il est particulièrement intéressant pour les étudiants qui souhaitent acquérir des connaissances sur des sujets de niche pour l’oral de HEC. À titre indicatif, la majorité des chiffres qui vont être mentionnés ici sont issus du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute). C’est un institut indépendant qui étudie les dépenses militaires.

Comprendre comment est segmentée l’industrie militaire mondiale

Les Américains comme leaders incontestés

La suprématie américaine sur le marché mondial de l’armement

Parmi les 100 premiers marchands d’armes mondiaux, 41 sont Américains. On compte parmi eux des mastodontes comme RTX, General Dynamics et, bien sûr, le plus célèbre : Lockheed Martin. Le revenu d’armement des 41 entreprises américaines a atteint 317 milliards en 2023, en nette progression de 2,5 % par rapport à l’année précédente. Les États-Unis possèdent plus de la moitié des parts de marché.

Cette croissance s’explique par leur forte demande intérieure, avec 850 milliards alloués au budget de la défense en 2025. Une demande qui ne cesse de croître, ce montant était initialement de 693 milliards, en 2019. Une réponse à un contexte géopolitique incertain où les États-Unis se placent encore une fois sur le devant de la scène.

Une stratégie d’expansion fondée sur la demande intérieure et extérieure

Les entreprises américaines sont donc incontestablement les plus lucratives. Elles jouissent du contexte favorable de la guerre en Ukraine et à Gaza pour développer leur production. Elles commercialisent leurs armes de différentes manières. On retrouve, dans un premier temps, les ventes directes qui représentent 200 milliards en 2024 et, dans un second temps, les ventes indirectes organisées par le gouvernement américain à l’étranger. Celles-ci sont passées de 81 milliards de dollars à 118 milliards entre 2023 et 2024.

Une évolution représentative de la forte demande extérieure, avec 117 pays qui se sont approvisionnés en armes majeures. À cela s’ajoutent les pays qui produisent sous licence américaine. Leur nombre exact n’est pas connu pour des raisons de confidentialité, mais on y retrouve l’Australie, Israël, le Royaume-Uni.

L’avantage technologique : pilier de la puissance militaire américaine

Leur domination repose sur un avantage concurrentiel dans le développement de technologies avancées nécessaires aux armements de nouvelle génération. En 2025, les États-Unis ont alloué la somme de 152,3 milliards de dollars à la RDT&E (recherche, développement, tests et évaluation) en 2024. Ces investissements leur permettent d’avoir une longueur d’avance sur tous les niveaux types d’armements. À titre d’exemple, ils ont consacré 10,95 milliards dans le développement des véhicules aériens sans pilotes.

Une industrie militaire européenne trop vulnérable à l’égard de la concurrence américaine

Une industrie militaire européenne fragmentée et sous-capitalisée

L’industrie militaire européenne reste fragile face aux États-Unis à cause d’un morcellement important. On retrouve une multiplicité d’acteurs et de modèles qui fragilise sa compétitivité en ralentissant sa production. Les entreprises européennes se font de plus en plus concurrence sur un marché non domestique, ce qui empêche les consolidations juridiques.

La multiplicité et la taille réduite des entreprises européennes s’expliquent par un sous-investissement historique. La fin de la guerre froide et la crise de 2008 ont réduit considérablement les budgets militaires. Ces problèmes majeurs ont des conséquences drastiques sur l’industrie militaire européenne. Elle reste toujours dépendante des États-Unis et n’arrive pas à mettre en place un projet militaire européen commun. Des projets comme l’Eurofighter, l’A400M ou encore le NH90 se sont avérés être des échecs.

Une relance budgétaire européenne freinée par des limites structurelles

Pour autant, la défense européenne ne semble pas baisser les bras et cherche à se relancer. Entre 2021 et 2024, les dépenses européennes dans la défense ont crû de 30 %, pour atteindre 326 milliards d’euros. Ce montant représente 1,9 % du PIB de l’UE. Cette augmentation en réponse à la guerre en Ukraine s’accompagne d’une subvention de 800 milliards pour les 27 pays européens.

Enfin, augmenter les budgets ne peut pas résoudre les difficultés des PME à augmenter leur volume de production. En effet, on estime qu’il existe 4 000 entreprises en France qui travaillent dans le secteur industriel et qui n’ont pas la capacité d’augmenter leur volume de production. Pour citer un exemple, il existe Decomatic, une entreprise qui travaille sur la fixation de métaux rares pour les Rafale.

L’industrie militaire européenne s’inscrit donc dans le débat sur le passage à une union budgétaire en Europe. Le fédéralisme serait alors une solution pour résoudre les problèmes de divergence. « Ne soyons plus Anglais ni Français ni Allemand. Soyons Européens », a écrit Victor Hugo dans Choses vues (1887).

Une industrie militaire chinoise en pleine expansion

L’industrie militaire chinoise connaît une croissance soutenue portée par une stratégie de substitution aux importations et un fort soutien étatique. Selon le SIPRI, six entreprises chinoises figurent déjà parmi les vingt plus grands groupes d’armements mondiaux, dont AVIC, CETC et Norinco. Ensemble, elles réalisent plus de 100 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel.

Ces groupes bénéficient d’un effet d’échelle lié à la centralisation des commandes publiques et à la planification industrielle. Pékin oriente massivement les financements vers la recherche en intelligence artificielle et en armements hypersoniques. Des secteurs considérés comme stratégiques pour assurer l’autonomie nationale. Cette politique favorise une intégration verticale de la chaîne de valeur militaire. L’État contrôle alors simultanément la production, la technologie et la demande. L’industrie de défense devient donc un pilier de la puissance économique chinoise.

La Russie, l’exemple parfait d’une économie dopée grâce à son économie de guerre

Des incitations monétaires et une industrie à plein régime

La Russie est actuellement une économie de guerre. Son industrie militaire tourne à plein régime, ce qui a pour conséquences : une baisse du chômage, une hausse de la consommation et du pouvoir d’achat. Il résulte donc une augmentation globale de son PIB.

De plus, elle a mis en place une incitation monétaire extrêmement importante qui a mené au postulat suivant : « Un russe mort a plus de valeur pour sa famille qu’un Russe vivant. » Pour rappel, une incitation monétaire est une variation du prix qui mène à une influence du comportement. L’analyse de Marie Jégo et Margaux Seigneur a donc mis en lumière l’apparition d’un nouveau concept lié à cette incitation : « l’économie de la mort ».

En effet, à la fin 2024, la Russie a instauré une prime à la signature dans l’armée allant de deux à trois millions de roubles. Sachant que le salaire moyen est de 100 000 roubles, c’est l’équivalent d’environ deux ans de salaire. Le soldat perçoit en plus un solde mensuel de 400 000 roubles, qui est alors quatre fois supérieur au salaire minimum. Il peut encore toucher des roubles supplémentaires avec des primes de parrainage dans l’armée d’environ 100 000 roubles.

Avec ces différentes informations, on peut donc avoir les conséquences suivantes :

  • Un Russe qui s’engage et meurt durant son premier mois rapporte 11 ans et 4 mois de salaire dans le civil à sa famille.
  • Un Russe qui s’engage à 25 ans et meurt à 32 ans rapporte plus de roubles à sa famille que s’il avait continué dans le civil jusqu’à l’âge de départ à la retraite.

Une croissance qui reste superficielle

L’économie russe reste cependant donc artificielle, les dépenses militaires destinées à stimuler la croissance relèvent d’une illusion keynésienne. Selon les travaux de Keynes, toute dépense publique stimule à court terme la demande globale. Les primes versées au soldat jouent ici le rôle de multiplicateur keynésien ; elles augmentent directement le revenu disponible et donc la proportion à épargner. L’effet sur l’économie reste toutefois transitoire s’il ne s’accompagne pas d’une création de richesses productives.

L’économie de la guerre illustre aujourd’hui les profondes recompositions géopolitiques et industrielles du monde. Les États-Unis conservent une domination incontestée grâce à la puissance de leurs firmes et à un investissement massif dans la recherche et le développement. L’Europe, quant à elle, reste fragilisée par sa fragmentation et son retard structurel, malgré une volonté récente de relance budgétaire. La Chine, soutenue par un capitalisme d’État efficace, s’impose désormais comme un acteur central grâce à une politique d’intégration verticale et à une industrialisation fondée sur la substitution aux importations. Enfin, la Russie montre les effets ambigus d’une économie de guerre dopée par les dépenses militaires, où la croissance demeure artificielle.

Ces dynamiques traduisent la montée d’un nouvel équilibre mondial où l’armement devient à la fois un moteur de croissance, un instrument de puissance et un révélateur des rapports économiques entre nations.