Voici quinze références qui te permettront de comprendre les liens entre les changements démographiques et la croissance économique. Si la démographie a de fortes conséquences sur l’économie d’un pays, la croissance économique peut également influer sur les tendances démographiques. L’État peut avoir un rôle à jouer pour tirer profit des liens entre ces deux notions complexes.
Démographie et croissance économique en 2025 : contexte
La démographie française est aujourd’hui au cœur des préoccupations. Depuis cette année, en France, le nombre de décès est supérieur à celui des naissances (Insee). Cela n’était pas arrivé depuis 1945 et semble inquiéter, notamment pour la croissance économique.
Par exemple, lors de sa conférence de presse du 16 janvier 2024, Emmanuel Macron évoquait déjà deux mesures pour relancer la natalité française en berne : un congé de naissance et un plan contre l’infertilité, en vue du « réarmement démographique » du pays. Le ralentissement de la croissance démographique ainsi que le vieillissement démographique semblent inquiéter.
La croissance démographique permet une croissance par l’offre
Jean Bodin, Réponse aux paradoxes de M. de Malestroit (1568)
Dès le XVIe siècle, Bodin affirme que la croissance démographique est essentielle pour générer de la croissance économique. Selon lui, « il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens vu qu’il n’y a de richesse ni de force que d’hommes ». Il explique que la croissance est extensive, c’est-à-dire qu’elle repose sur l’augmentation des quantités de facteurs de production (capital et travail). À cette époque, les hommes génèrent une croissance par l’offre en produisant, et plus ils sont nombreux, plus ils produisent et, donc, plus il y a de la croissance.
C’est d’ailleurs pour cela qu’on craignait les épidémies qui conduisaient à un manque d’hommes. La production se faisant sans gain de productivité, le seul facteur de production qu’il était possible de faire croître était le facteur travail. C’est pour ces raisons qu’en 1651, Jean-Baptiste Colbert a fait adopter un édit royal qui institutionnalisait l’impôt nuptial. Les parents dont les garçons n’étaient pas mariés à 16 ans et les filles mariées à 14 ans, étaient soumis à un impôt.
Robert Solow, A Contribution to the Theory of Economic Growth (1956)
Cette idée est reprise dans le modèle de Solow. Dans son modèle sans progrès technique, la croissance de long terme ne peut provenir que de la croissance démographique. En effet, une hausse du taux d’épargne n’a plus d’effet sur le rythme de croissance, et la seule manière de compenser la loi des rendements décroissants consiste à équiper les nouveaux travailleurs en capital.
Ainsi, pour favoriser la croissance économique, il faut de la croissance démographique. Cela s’illustre très bien avec le take-off. Entre 1750 et 1913, la population des États-Unis passe de 2 à 92 millions de personnes, et c’est à cette période que se produit le take-off le plus violent et rapide de l’histoire.
La croissance démographique permet le dynamisme économique et l’innovation
Ester Boserup, The Conditions of Agricultural Growth. The Economics of Agrarian Change under Population Pressure (1966)
Les besoins imposés par une population de plus en plus nombreuse invitent à innover et développer le progrès technique. C’est ce que Boserup appelle la « pression créatrice ». Confrontées à la rareté croissante des ressources et à la nécessité de nourrir une population plus nombreuse, les sociétés sont incitées à intensifier leurs pratiques agricoles, à adopter de nouvelles techniques et à réorganiser leur système de production.
Elle affirme que « le progrès technique n’est pas le fruit du hasard, mais fonction de la croissance démographique ». La pression démographique peut donc favoriser le progrès technique et, in fine, soutenir la croissance économique et le développement à long terme.
Alvin Hansen, Economic Progress and Declining Population Growth (1939)
Le ralentissement de la croissance démographique peut expliquer le faible dynamisme structurel de la croissance dans les PDEM. Hansen explique la grande dépression des années 1930 comme le début de la stagnation séculaire, comme la conséquence du faible dynamisme démographique de l’entre-deux-guerres.
Selon lui, les entreprises ne pouvaient pas anticiper une forte demande en biens et services dans un contexte de faible croissance démographique, et c’est la raison pour laquelle elles investissaient peu. En d’autres termes, une faible croissance démographique conduit les agents économiques à anticiper une demande moindre, ce qui les conduit à réduire leur offre. C’est-à-dire qu’il y a moins de croissance économique.
Une trop forte croissance démographique peut empêcher l’émergence et le développement des pays
Paul Bairoch, Mythes et paradoxes de l’histoire économique (1994)
Pour Bairoch, si la croissance démographique est nécessaire pour générer de la croissance économique, une augmentation excessive de la population pourrait nuire à la croissance et au développement d’un pays. Il affirme que « la forte croissance démographique n’a jamais été un atout et elle est dans la plupart des cas une contrainte importante » pour le décollage industriel.
Si le taux de croissance économique est inférieur au taux de croissance démographique, le PIB par habitant ne peut que diminuer. Ainsi, une trop forte croissance démographique pourrait être la cause de la pauvreté de certains pays.
Ragnar Nurkse, Problems of Capital Formation in Underdeveloped Countries (1953)
Nurkse explique qu’il existe des pays pauvres, car ils ne maîtrisent pas la croissance démographique. Selon lui, il existe des « cercles vicieux de la pauvreté » liés à l’abondance de la démographie. Si la croissance démographique est tellement forte qu’elle l’emporte sur la croissance économique, le PIB/tête va diminuer, ce qui empêche l’élévation du niveau de vie.
Or, un faible revenu entraîne une faible épargne, donc peu d’investissements. Cela va donc limiter la productivité et la croissance économique. Ainsi, la pauvreté entretient la pauvreté, puisque les individus n’ont pas les moyens d’améliorer leur situation. Pour résumer sa thèse, Nurkse écrit : « Un pays pauvre est pauvre parce qu’il est pauvre. »
La croissance démographique conduit au chômage, à la paupérisation et à la destruction environnementale
David Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt (1817)
Les craintes démographiques de Ricardo sont proches de celles de Malthus, qui observait que la démographie répondait à une loi géométrique, alors que la production agricole ne progressait qu’arithmétiquement, créant un gap croissant entre le nombre de bouches à nourrir.
Ricardo, lui, montre que la pression démographique est un problème, car elle impose de produire davantage de nourriture et encourage ainsi l’exploitation des terres marginalement de moins en moins fertiles. Or, comme ces terres donnent de plus faibles rendements, les prix agricoles doivent s’ajuster à leur coût de production. Cela engendre la formation d’une rente au profit des propriétaires fonciers et au détriment des profits des entrepreneurs et des agriculteurs.
Or, pour Ricardo, ce sont justement les profits qui financent l’investissement et soutiennent la croissance économique. En ce sens, la pression démographique constitue un frein structurel à la croissance.
Paul Ehrlich, La Bombe P (1968)
La croissance démographique a aussi des conséquences néfastes sur l’environnement. Ehrlich développe l’équation suivante, I = PAT (Impact = Population × Affluence × Technology). La contrainte environnementale est le produit de la croissance économique (A) et de la croissance démographique (P). Il est alors nécessaire de stabiliser la population mondiale et le niveau de vie, voire de les réduire.
C’est notamment ce que théorisent les auteurs de la décroissance. Ainsi, Ehrlich actualise le malthusianisme en l’adaptant aux enjeux environnementaux contemporains.
Le vieillissement démographique permet une croissance stable et soutenue
Michel Aglietta, Régulation et crises du capitalisme : L’expérience des États-Unis (1976)
Si l’allongement de la durée de vie et la baisse de natalité réduisent la progression quantitative de la population active, cela ne signifie pas forcément un affaiblissement économique. En effet, Aglietta montre qu’une population active plus âgée est aussi une population plus expérimentée, ayant accumulé des compétences au fil des années de travail.
Ainsi, quand une population vieillit, c’est aussi une population dans l’emploi qui vieillit et devient plus efficace (learning by doing). L’effet d’expérience accroît la productivité et génère des externalités positives, car l’expérience acquise se diffuse dans l’ensemble du système productif. En ce sens, le vieillissement démographique est une bonne nouvelle en matière d’évolution qualitative de la population active.
Le vieillissement démographique comme frein à la croissance économique
Robert Gordon, The Demise of US Economic Growth (2014)
Contrairement à Aglietta, Gordon voit le vieillissement démographique comme un vent contraire de la croissance économique. À mesure que la population vieillit, la part des actifs se réduit. Cette contraction de la main-d’œuvre disponible entraîne mécaniquement un ralentissement de la croissance potentielle.
Par ailleurs, selon Gordon, une population active plus âgée n’est pas nécessairement plus productive. Elle peut, au contraire, être moins adaptable aux changements technologiques et moins innovante. Gordon a établi des projections pour les pays développés. La population en âge de travailler (de 16 à 24 ans) devrait d’abord se stabiliser, puis ralentir et finir par diminuer. Cela entraînera alors une baisse de la main-d’œuvre disponible et une réduction de la croissance potentielle.
Jean-Claude Chesnais, Les Racines démographiques de la déflation (1997)
Chesnais met en évidence le rôle de la structure démographique dans l’orientation des politiques monétaires. Alors qu’une population jeune va pousser en faveur de politiques monétaires expansives, inflationnistes pour rembourser facilement les emprunts, une population vieillissante est davantage créancière et cherche alors à préserver la valeur de son patrimoine.
Elle sera donc favorable à une politique rigoriste qui risque de limiter l’investissement et donc la croissance économique.
Edmond Malinvaud, Réexamen de la théorie du chômage (1980)
Selon lui, l’allongement de la durée de vie entraîne une hausse des dépenses publiques, notamment pour la santé et le financement du système de retraite par répartition. Pour équilibrer ces charges croissantes, l’État doit donc augmenter les prélèvements obligatoires.
Cela a pour conséquence l’augmentation du coût du travail, donc freine les embauches et, in fine, génère du chômage structurel. Le vieillissement de la population, en pesant sur le marché du travail et les finances publiques, se traduit donc par une diminution du potentiel de croissance.
La croissance économique comme source de croissance démographique… jusqu’à un certain point
Robert Malthus, Essai sur le principe de population (1798)
Malthus développe ce qui sera appelé le « piège malthusien ». Quand une population s’enrichit, plutôt que d’utiliser cet enrichissement pour faire augmenter sur le long terme l’abondance des biens et services, la population a tendance à faire augmenter plus que proportionnellement son nombre.
La croissance démographique suit une loi géométrique, alors que la croissance économique (augmentation des ressources) suit une loi arithmétique. Ainsi, le rythme de croissance démographique dépend du différentiel entre le revenu de subsistance et le salaire. Plus l’écart est important, plus la croissance démographique est forte. On peut reprendre la célèbre citation de Cantillon pour illustrer les propos de Malthus : « Les hommes se multiplient comme des souris dans une grange quand ils ont des moyens illimités de subsistance. »
Garry Becker, An Economic Analysis of Fertility (1960)
Becker cherche à endogénéiser la croissance démographique. Selon lui, la croissance et le niveau de richesse peuvent expliquer la situation démographique d’un pays. En effet, il pense que l’enrichissement dissuade une famille d’avoir des enfants, car l’augmentation du niveau de vie implique une augmentation du coût d’opportunité.
Il est alors rationnel d’avoir d’autant moins d’enfants que l’on est riche. De plus, lorsqu’une population s’enrichit, elle va privilégier la qualité à la quantité. En d’autres termes, avoir moins d’enfants, mais mieux s’en occuper.
L’État doit adapter les politiques publiques afin d’accueillir au mieux les variations économiques
Alfred Sauvy, Richesse et Population (1943)
Selon Sauvy, l’État doit intervenir, et la stratégie à adopter dépend du niveau de développement du pays.
- Il suggère aux PED et aux PMA de mettre en place des politiques antinatalistes pour freiner la croissance démographique. C’est précisément au moment où la Chine met en place la politique de l’enfant unique (1980 à 2015) que le take-off chinois se produit. Cette politique remet ainsi en question la politique nataliste de Mao, de 1949 à 1976, poursuivie jusqu’en 1980. Cette politique reposait sur l’idée selon laquelle « un homme c’est une bouche mais deux bras ». Mais cette politique nataliste n’a mené à aucun take-off.
- Les PDEM, quant à eux, doivent privilégier des politiques natalistes pour favoriser la croissance démographique. Sauvy évoque notamment des politiques qui ont des effets à long terme, comme les politiques d’incitations financières (aides famille nombreuse, allocations familiales).



