Rodolphe Desbordes est enseignant-chercheur à SKEMA Business School et directeur du SKEMA Centre for Global Risks. Spécialiste des risques globaux et des dynamiques géopolitiques, il propose dans cet article une lecture originale du conflit iranien à travers les outils de l’analyse économique. En mobilisant la théorie des jeux, les coûts d’opportunité et la notion de zone de marchandage, il montre comment la géoéconomie peut aussi servir à éclairer les ressorts stratégiques de la guerre. Nous vous souhaitons une bonne lecture de cet article de Rodolphe Desbordes !
La guerre ne devrait jamais avoir lieu… en théorie. Deux parties rationnelles ont toujours intérêt à s’entendre sans combattre, puisque les coûts de la guerre peuvent être évités au travers d’une solution négociée. C’est le paradoxe posé par Fearon (1995). Et pourtant, les guerres éclatent. Les outils de l’analyse économique permettent de comprendre pourquoi.
Le choc pétrolier comme impôt étranger
Introduction
On définit souvent la géoéconomie comme l’utilisation d’instruments économiques (sanctions, restrictions commerciales, contrôle des flux de capitaux) à des fins géopolitiques. Mais la géoéconomie peut aussi s’interpréter comme l’utilisation des outils analytiques de l’économie pour comprendre la géopolitique. Le modèle qui suit applique gains espérés, coûts d’opportunité et théorie des jeux à une crise militaire, et fait apparaître des mécanismes que l’analyse purement politique laisse dans l’ombre. Cette analyse s’appuie sur le billet de l’historien militaire Bret Devereaux (2026) sur la crise iranienne.
Les enjeux
Imaginons que tous les enjeux de sécurité régionale représentent une valeur totale, normalisée à 1. Trois acteurs existent : U (États-Unis, ci-après les US, partenaire dominant), I (Iran, puissance régionale), S (Israël, partenaire junior). Chaque acteur cherche à maximiser sa part, compte tenu de ses croyances sur l’issue de la guerre. Un partage x donne x aux États-Unis et 1−x à l’Iran. En cas de guerre, U gagne avec probabilité p = 0,70. La guerre coûte \(c_U\) = 0,20 aux US et \(c_I\) = 0,25 à l’Iran. Le JCPOA donnait \(x_0\) = 0,55 aux US. Israël veut \(x_S\) = 0,90. Le modèle suppose que le vainqueur rafle la mise : c’est une simplification, mais elle suffit à faire apparaître les mécanismes.
La zone de marchandage
Que vaut la guerre pour chaque camp ? Les US gagnent tout avec probabilité p et paient \(c_U\) quoi qu’il arrive :
\(W_U = p – c_U = 0,70 – 0,20 = 0,50\)
L’Iran gagne tout avec probabilité 1−p et paie \(c_I\) :
\(W_I = 1 – p – c_I = 0,30 – 0,25 = 0,05\)
La guerre est un pari terrible pour l’Iran (5 % de la valeur totale), mais le régime combattra si l’alternative est l’effondrement.
Les US acceptent un accord x si cet accord leur donne au moins autant que la guerre : x ≥ \(W_U\) = 0,50.
L’Iran reçoit la part 1−x d’un accord. Il l’accepte si cette part vaut au moins autant que la guerre : 1−x ≥ \(W_I\) = 0,05. On réarrange : x ≤ 1 − 0,05 = 0,95. Autrement dit, x ≤ p + \(c_I\). Tant que la part américaine ne dépasse pas 95 %, l’Iran préfère l’accord à la guerre.
La zone de marchandage est l’intervalle des accords que les deux camps préfèrent à la guerre :
\(B = [0,50\,;\,0,95]\qquad \text{largeur} = c_U + c_I = 0,45\)
Un accord mutuellement bénéfique existe toujours. Le JCPOA à 0,55 était à l’intérieur (l’Iran conservait une capacité d’enrichissement sous contrôle, ce qui laissait aux US un avantage régional net mais limité). Plus la guerre coûte cher, plus la zone est large (figure 1).

Israël entre en jeu. Dans le scénario de guerre complète, c’est une guerre US–Iran : Israël gagne quand les US gagnent, avec la même probabilité p = 0,70. Mais Israël profite de la puissance militaire américaine sans en supporter l’essentiel des coûts (\(c’_S\) = 0,05 contre \(c_U\) = 0,20 pour les US). Israël préfère donc la guerre au JCPOA (p − \(c’_S\) = 0,65 > 0,55 = \(x_0\)) alors que les US préfèrent le JCPOA à la guerre (0,55 > 0,50). Les préférences divergent. Le partenaire junior a intérêt à forcer la main. Ce résultat dépend du paramètre \(c’_S\) : si les coûts israéliens étaient plus élevés (par exemple \(c’_S\) = 0,16 en raison des représailles iraniennes sur le territoire israélien), Israël préférerait le JCPOA. Le mécanisme est donc sensible à ce calibrage.
Le piège de l’alliance
Après les frappes américaines de juin 2025 sur les installations nucléaires iraniennes, l’Iran ne distingue plus les frappes israéliennes des opérations conjointes. On note σ la probabilité que l’Iran attribue aux US après une frappe israélienne. Avant juin 2025, σ ≈ 0,3. Après, σ ≈ 1, ce qui change tout.
Le jeu a trois étapes. On le résout à rebours (figure 2).
Étape 3. L’Iran a frappé des bases américaines. Les US comparent : absorber (gain = \(x_0 – a_U\), où \(a_U\) est le coût de ne pas répondre) ou entrer en guerre (gain = 0,50). Ils entrent si \(a_U > x_0 – W_U\) = 0,55 − 0,50 = 0,05. Le seuil d’inaction est très bas : il suffit que le coût politique de l’inaction dépasse 5 % de la valeur totale. Avec \(a_U\) = 0,25, les US entrent.
Étape 2. L’Iran décide de riposter contre les US. On note \(a_I\) le coût d’absorption pour l’Iran (subir des frappes américaines sans riposter, le parallèle du paramètre \(a_U\) de l’étape 3). L’Iran riposte si le coût espéré de la passivité dépasse le coût espéré de l’erreur :
\(\sigma \cdot a_I > (1-\sigma) \cdot c_I\)
Le terme de gauche est le coût de ne pas riposter : avec probabilité σ, les US sont co-belligérants et ne pas les frapper coûte . Le terme de droite est le coût de l’erreur : avec probabilité 1−σ, les US ne sont pas impliqués et les frapper provoque une guerre inutile coûtant . Avec σ = 1, le terme de droite disparaît : l’Iran riposte quel que soit .
Étape 1. Israël anticipe toute la chaîne : frappe → Iran riposte contre US → US entrent. Puisque 0,65 > 0,55, Israël frappe.

Les frappes de juin 2025 sont au cœur du problème. En fixant σ ≈ 1, elles ont donné à Israël la capacité de déclencher une guerre complète US–Iran à tout moment. Que se serait-il passé si σ était resté à 0,3 ? La condition devient 0,3 · \(a_I\) > 0,7 · 0,25 = 0,175, soit \(a_I\) > 0,58. L’Iran devrait croire que ne pas riposter contre un co-belligérant coûte 58 % de la valeur totale des enjeux. C’est un seuil très élevé. Avec σ = 1, la même condition se réduit à \(a_I\) > 0 : trivialement satisfaite. C’est ce changement de σ qui a tout rendu possible.
L’information biaisée
Le piège de l’alliance repose sur un seuil d’inaction (\(a_U\) > 0,05). L’information biaisée peut abaisser ce seuil, voire rendre la guerre inévitable sans l’intervention d’Israël. Les deux cas méritent d’être distingués.
Cas modéré. L’administration surestime légèrement ses chances : \(\hat{p}\) = 0,73 au lieu de 0,70, coûts correctement évalués. Gain espéré perçu : \(W_U\) = 0,53. Puisque 0,53 < 0,55, les US préfèrent toujours le JCPOA. Mais le seuil d’inaction baisse de 0,05 à 0,02. Le biais facilite le piège sans suffire seul.
Cas extrême. L’administration croit à l’effondrement rapide du régime : \(\hat{p}\) = 0,90, \(c_U\) = 0,05. Gain perçu : \(W_U\) = 0,85. Puisque 0,85 > 0,55, les US perçoivent la guerre comme nettement préférable au JCPOA. Ils l’auraient déclenchée sans Israël.
La figure 3 résume la différence. Dans le cas modéré, les deux mécanismes sont nécessaires. Dans le cas extrême, chaque mécanisme suffit seul. La question empirique est de savoir dans quelle configuration se trouvait l’administration en 2026.

Le piège de l’escalade
Le pari a échoué : le régime n’est pas tombé. Chaque camp fait maintenant face au coût politique de la concession, \(d_i\). Pour l’Iran (\(d_I\) = 0,35), concéder signifie montrer que le régime ne résiste pas aux US. Pour les US (\(d_U\) = 0,25), c’est admettre la défaite. Ces coûts déplacent les bornes :
\(B’ = [p – c_U + d_U\,;\,p + c_I – d_I]\)
Le plancher US monte à 0,75. Le plafond Iran descend à 0,60. Puisque 0,75 > 0,60, aucun accord n’existe. Israël impose un minimum à 0,90, ce qui élargit l’écart (figure 4).

La zone s’effondre lorsque \(d_U + d_I > c_U + c_I\) : les coûts politiques de la concession dépassent les coûts militaires de la guerre. Ici : 0,60 > 0,45. Chaque camp préfère continuer à payer le prix de la guerre plutôt que le prix d’être vu comme perdant. Et le piège se renforce : chaque jour de combat accroît l’investissement politique des dirigeants dans la victoire, ce qui augmente \(d_U\) et \(d_I\).
Le résultat central de cette section tient dans une inégalité :
\(d_U + d_I > c_U + c_I\)
Quand les coûts politiques de la concession dépassent les coûts militaires de la guerre, aucun accord n’est possible. La guerre se poursuit tant que les contraintes politiques intérieures ne changent pas, c’est-à-dire tant que les dirigeants des deux camps jugent qu’il est moins coûteux de continuer à combattre que d’admettre la défaite.
La figure 5 récapitule la chaîne causale. Chaque étape a rendu la suivante plus difficile à éviter.

La sortie du conflit par l’attrition
La guerre coûte de plus en plus cher aux US. Les coûts \(c_U^T\) incluent non seulement les dépenses militaires mais aussi les conséquences économiques du conflit : fermeture du détroit d’Ormuz, flambée des prix de l’énergie, déstabilisation des alliés régionaux. Le gain espéré des US diminue en conséquence :
\( W_U(T) = p – c_U(T) \)
Tableau 1. Gain espéré des US en fonction de la durée du conflit
| T | \( c_U(T) \) | \( W_U(T) \) |
| Anticipé | 0,20 | 0,50 |
| 4 sem. | 0,30 | 0,40 |
| 8 sem. | 0,45 | 0,25 |
Rappelons que le JCPOA donnait \(x_0\) = 0,55 aux US. Dès le départ, le gain espéré de la guerre (0,50) était inférieur au JCPOA. Après 8 semaines, il est tombé à 0,25.
Ce mécanisme ouvre une porte de sortie au piège de l’escalade. La section 5 montrait que la zone de marchandage disparaît quand \(d_U + d_I > c_U + c_I\). Mais quand \( c_U(T) \) augmente, l’inégalité finit par s’inverser. Avec \(c_I\) = 0,25 fixe et \(d_U + d_I\) = 0,60, la zone se rouvre dès que \( c_U(T) \)> 0,35, c’est-à-dire entre la 4e et la 8e semaine. Le coût de la guerre devient si visible que le coût politique de la concession passe au second plan.
Conclusion
Le modèle de Fearon pose une question simple : pourquoi des acteurs rationnels n’arrivent-ils pas à éviter une guerre inutilement coûteuse ? Appliqué à la crise iranienne, il fait apparaître trois ressorts distincts.
L’aléa moral au sein de l’alliance américano-israélienne a permis au partenaire junior de déclencher une chaîne de réactions que le partenaire senior n’aurait pas initiée seul. Les frappes de juin 2025 ont fixé la probabilité d’attribution à σ ≈ 1, ce qui a rendu cette manipulation possible.
Le biais informationnel a réduit la marge de manœuvre. Une administration qui surestime ses chances de victoire voit la zone de marchandage se rétrécir, parfois jusqu’à disparaître. Dans le cas extrême, le biais suffit à lui seul à rendre la guerre préférable au statu quo, sans même avoir besoin du piège de l’alliance.
Une fois le conflit engagé, l’escalade a verrouillé la situation. Les coûts politiques de la concession ont dépassé les coûts militaires du combat, et la zone de marchandage a disparu. Mais la guerre prolonge aussi l’attrition : fermeture du détroit d’Ormuz, flambée des prix de l’énergie, coûts militaires croissants. Quand ces coûts dépassent les coûts politiques de la concession, la zone de marchandage se rouvre et la négociation redevient possible.
Ces ressorts ne sont pas spécifiques à cette crise. On les retrouve, sous des formes variées, chaque fois qu’une alliance crée un décalage entre celui qui frappe et celui qui en supporte les conséquences, chaque fois qu’un exécutif confond ses prémisses avec la réalité du terrain, et chaque fois que des dirigeants ont investi leur crédibilité dans une victoire qu’ils ne peuvent plus abandonner sans risque politique majeur.
Le modèle laisse aussi de côté des éléments importants. Il ne traite pas de l’information privée au sens de Fearon (ce que chaque camp sait de ses propres capacités sans pouvoir le communiquer de façon crédible). Il ne formalise pas l’indivisibilité de certains enjeux (le statut nucléaire iranien, par exemple, se prête mal à un partage continu). Ces limites rappellent que le modèle éclaire une partie de la logique du conflit, pas sa totalité.
Références
- Devereaux, B. (2026). Miscellanea: The War in Iran. A Collection of Unmitigated Pedantry, 25 mars 2026. Disponible à : https://acoup.blog/2026/03/25/miscellanea-the-war-in-iran/
- Fearon, J. D. (1995). Rationalist Explanations for War. International Organization, 49(3), 379–414.
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