La société hyper-industrielle, Pierre Veltz (2017) La société hyper-industrielle, Pierre Veltz (2017)
Pierre Veltz réfute l’idée d’une « société immatérielle ». En effet, depuis deux cents ans, la proportion d’emplois manufacturiers reste stable (330 millions en 2010, soit... La société hyper-industrielle, Pierre Veltz (2017)

Pierre Veltz réfute l’idée d’une « société immatérielle ». En effet, depuis deux cents ans, la proportion d’emplois manufacturiers reste stable (330 millions en 2010, soit 4,8 % de la population, une proportion qui stagne aux alentours de 5 %), mais la capacité industrielle a explosé (en 2010, la production industrielle est 60 fois celle de 1900). Toutefois, cette stabilité est relative : la désindustrialisation touche de nombreux pays (émergents et développés), et la production industrielle se concentre dans quelques pays (Chine). Autre argument réfutant la société immatérielle, celui d’une consommation matérielle toujours aussi forte. Il est vrai qu’il y a une dématérialisation, mais « l’effet rebond » de Jevons explique les dommages environnementaux. Il faudrait alors changer nos modes de vie, vers la frugalité, avec l’essor du « jugaad », la débrouillardise en hindi.

 

Industrie, service et transition numérique

Un problème de mesures

Malgré une baisse de l’emploi manufacturier/industriel, « notre société est de plus en plus industrielle ». L’industrie a créé une culture qui s’est étendue au secteur tertiaire, mais il est vrai que l’industrie française souffre de graves maux, aggravés par la forte extraversion des grandes entreprises nationales. L’auteur relativise cette désindustrialisation trop dramatisée politiquement, montrant que l’industrie a changé de place dans l’emploi et dans la valeur ajoutée.

En termes d’emplois, Veltz expose plusieurs arguments : « moins de la moitié des ouvriers est engagée directement dans la production ». Ces ouvriers sont en effet dans des technopoles aux côtés d’ingénieurs, ils ont muté.

Il évoque aussi :

– l’externalisation de certaines tâches par l’entreprise, entraînant une baisse de l’emploi industriel due à un « artefact statistique » (cas des intérims),

– les gains de productivité (nombre de produits par heure multiplié par quatre en 15 ans en France),

– la compétitivité internationale, qui a des effets importants sur les bassins d’emplois en particulier,

– des secteurs classés comme des services qui sont très proches du secteur manufacturier.

Quant à la valeur ajoutée (VA), Veltz explique le passage de 25 % à 10 % de la VA industrielle dans le PIB par la baisse des prix des produits industriels.

Nos mesures actuelles sont donc mauvaises. Elles ne reflètent ni la véritable part de l’industrie dans le PIB, ni les emplois industriels, ni la meilleure qualité des produits. Il faudrait repenser ces méthodes. En effet, la distinction service-industrie ne reflète pas la réalité actuelle, elle « est poreuse ». Il y a une « industrialisation des services » et une « orientation servicielle de l’industrie ».

 

L’industrie et le service plus complices qu’il n’y paraît, grâce au numérique

L’industrialisation des services est née avec le taylorisme, qui étendit progressivement ses méthodes aux services et bureaux. L’industrie permit ainsi aux services de se développer et de s’industrialiser ; les gains de productivité industriels alimentèrent la demande de services, augmentant leur production ; les produits industriels nécessitèrent des systèmes et des services. De même, les produits industriels incorporent de nombreux services. La production industrielle rentre dans une nouvelle étape, celle de la vente de l’usage du bien plutôt que sa propriété. La transition numérique ne fait qu’amplifier ce brouillage.

La transition numérique est aussi étudiée par l’auteur. En intégrant les processus de production, en rendant interconnectés l’entreprise, ses facteurs de production et les autres entreprises, le numérique oblige l’industrie à passer à un nouveau paradigme. Dans la société économique qui se met en place, il y a trois acteurs principaux : les entreprises du numérique, les distributeurs et intermédiaires, et les producteurs. Les données d’usage sont centrales, afin de fidéliser le client et d’adapter la production à ses besoins (Internet des objets).

 

Le modèle des plateformes : un paradigme en devenir

Le modèle des plateformes illustre les tendances de ce paradigme : les plateformes mobilisent un grand nombre de contributeurs, mis en relation avec la demande, et elles reposent sur le modèle du marché biface. Elles attirent et créent de la valeur, à travers les économies de réseau. Du côté des contributeurs, des offreurs, ceux que l’on appellerait les « sur-traitants », la concurrence est darwinienne. Il est nécessaire pour l’ensemble des entreprises d’adopter la scalabilité (capacité de monter en échelle rapidement, de réunir beaucoup de fonds financiers, pour répondre à la demande).

Cette économie de plateforme et du numérique va rapidement s’étendre à tous les secteurs et les modifier radicalement. En effet, le numérique et Internet ont beaucoup apporté à nos économies, bouleversant le monde, ses systèmes et institutions : ils vont remodeler le monde et ses concepts avec des produits-systèmes (gestion durable et économique à grande échelle des écoumènes), et l’individu avec des produits-services.

Veltz met en évidence quatre lignes de changement dominantes dans le passage au monde hyper-industriel.

– D’abord, l’importance qui est donnée aux infrastructures, ressources, idées et savoirs communs, nécessitant une redéfinition de la propriété intellectuelle.

– Puis, la progression de l’économie relationnelle (performance dépendante de la qualité des relations avec les autres acteurs) face à l’économie transactionnelle (conception d’un système et surveillance à taylorisme), demandant un management mieux adapté qui raisonne sur les combinaisons et coopérations.

– Ensuite, la place centrale des coûts fixes (dépenses d’investissement, combinaison capitalistique) face aux coûts variables, pour une économie reposant sur la concurrence monopolistique.

– Enfin, l’économie et l’innovation sont désormais de plus en plus organisées en communautés et non plus en grandes organisations, sur un modèle horizontal et coopératif, avec une flexibilité à toutes les fonctions.

 

Une géographie également chamboulée

Ce monde hyper-industriel ne change pas seulement nos économies en elles-mêmes, mais aussi la géographie du monde, notamment par la baisse (voire la suppression) du temps de la diffusion technologique. Le monde n’est plus concentré dans des espaces nationaux assez homogènes avec des maturités technologiques différentes, car les niveaux technologiques concernent non plus des pays, mais des pôles au sein des pays. Ces pôles forment un réseau connecté. C’est pourquoi « le monde devient un archipel de pôles connectés entre eux, avec des ressources de plus en plus concentrées ».

Les cas de la recherche et de l’innovation sont paradigmatiques. Majoritairement concentrés sur le territoire américain au XXe siècle, ils se sont plus diffusés à l’échelle mondiale, tout en se concentrant spatialement sur des zones infranationales. C’est alors la mobilité des personnes qui officie comme moteur de l’innovation. Les universités dans la recherche et les pôles (des universités qui s’apparentent à des écosystèmes) et la hausse de la circulation des personnes et de leurs idées jouent un rôle croissant (« oubliez la fuite des cerveaux, pensez circulation des cerveaux », dit AnnaLee Saxenian).

 

Coulisses de cette fragmentation-polarisation

« Fragmentation et polarisation : ce sont les deux faces du monde hyper-industriel ». Les chaînes de valeur et de production ont été fragmentées grâce à une baisse drastique des coûts de l’échange et une meilleure coordination de l’information ; mais elles restent concentrées dans plusieurs pôles.

 

La fragmentation

La fragmentation par la division du travail reste une force motrice de l’économie (besoins nouveaux, mini-marchés, modularisation des tâches, concentration main-d’œuvre). Les nouvelles GVC (Global Value Chains) apparues depuis 20 ans sont beaucoup plus fragmentées par le dégroupage. C’est la mondialisation à grain fin, que l’iPhone d’Apple illustre parfaitement. Les composants sont achetés à l’échelle mondiale mettant en concurrence diverses entreprises ;  la production se situe à Shenzhen pour la flexibilité accrue de la main-d’œuvre ; la distribution est quant à elle gérée sur le sol américain. L’équation emplois-salaires est alors surprenante : si 2/3 des emplois sont à l’étranger, 2/3 des salaires versés sont aux États-Unis.

Quid de cette fragmentation et des GVC face à la démondialisation ? Des périls pèsent sur les GVC, en particulier l’environnement, pas pour le volume du fret aérien ou maritime, mais pour les lacunes en réglementation (fuels polluants) et les risques de sécurité de certaines régions. C’est surtout une régionalisation qui guette les GVC, avec une domination sans précédent de ces dernières entre l’Est et l’Ouest.

 

La polarisation

Une polarisation s’est aussi opérée, notamment en raison des effets d’agglomération (demande abondante, fournisseurs plus nombreux, adaptabilité/flexibilité, circulation des idées et hommes). Les métropoles et les autres pôles sont interconnectés entre eux, dans un réseau en archipel. Les GVC commutent en trois espaces principaux :

– les économies d’enclave : réseaux mondiaux vivants presque en extraterritorialité,

– la constellation des districts industriels spécialisés : réseau de coopétition d’une myriade de firmes dans un secteur,

– les grandes métropoles multisectorielles.

Cet archipel de pôles, en particulier dans les villes, entretient des relations permanentes avec le réseau national/local et le réseau international. Ce sont donc à la fois des hubs et des écosystèmes. Un hub est un nœud qui concentre de nombreux nœuds, qui s’organisent autour de lui et forment alors un réseau concentré en hubs. Ainsi, les hubs aériens et maritimes sont en forte concurrence et cherchent à attirer le plus de voyageurs/marchandises possible.

Les hubs conduisent à une hiérarchisation des territoires : ils concentrent l’essentiel des flux qu’ils redistribuent aux places secondaires. Ils concentrent aussi l’essentiel des flux financiers, mais peuvent aussi être des brains hubs (campus d’université des métropoles attirant des investisseurs).

 

Le monde en archipel : inégalités en chaîne

Inégalités

Ce monde en archipel n’est pas sans conséquence. Déjà, les inégalités s’exacerbent, avec le phénomène du winner takes all favorisé par l’hyper-concentration au niveau mondial. La globalisation et le numérique ont donc fait augmenter la scalabilité en termes d’emplois concernés, mais surtout en termes de profits, comme c’est le cas des grandes entreprises du numérique. Les USA en 2012 représentaient 81 % de la capitalisation boursière mondiale. La Chine développe ses géants du numérique et concurrence les USA, quand l’Europe reste un nain dans le numérique, menaçant sa place future dans les GVC. Autre conséquence de l’hyperpolarisation : la montée des inégalités territoriales, très marquée aux USA (les aires métropolitaines ont plus de diplômés du supérieur et postes mieux payés).

 

Territoires en décrochage

Les inégalités se sont aussi aggravées entre les centres et les périphéries de cette nouvelle géographie mondiale, car les flux de revenus entre les métropoles et les autres territoires sont insuffisants et freinent le développement. En France, le centre parisien semble encore bien redistribuer les richesses produites. Toutefois, le marché mondial tend à se substituer à de nombreux biens et services que les territoires de proximité fournissaient (main-d’œuvre du BTP, alimentaire…). Les liens centres-périphéries se dégradent : « le lien proche entre centres et périphéries est remplacé par un marché global des périphéries ». De plus en plus, les centres moteurs veulent se dissocier de leurs périphéries pour être plus autonomes et forts. Les petits États profitent de l’absence d’arrière-pays à supporter et mènent des politiques de dumping pour attirer les investissements.

Il est important pour un territoire de maîtriser les maillons très stratégiques d’une GVC sans pour autant abandonner la fabrication. Il faut que les centres de conception et de fabrication soient proches et qu’un territoire conserve des emplois moins qualifiés.

 

Des pays qui se déchirent : le cas du Brexit

Le cas du Brexit est un autre exemple de cette cassure entre centres et périphéries. Londres a voté pour le maintien, le reste du pays contre, montrant un divorce entre la métropole qui concentre l’essentiel des activités et ses périphéries abandonnées. Parag Khanna fait ce constat : « Londres devrait se séparer du Royaume-Uni ».

Cette nouvelle géographie a donc des conséquences sociales (emplois à la limite des compétences, hausse des inégalités, nouveau modèle centres-périphéries) et politiques (les centres et périphéries ont des intérêts de plus en plus opposés, expliquant une partie de la hausse du populisme). Un nouveau défi pour l’État, qui doit déjà se concentrer sur le renouvellement de l’industrie.

 

Citations

– « L’industrie ne survivra que si elle est capable d’intégrer la révolution numérique et de se fondre dans une nouvelle économie des usages et des services, orientée vers la durabilité ».

– « Nous sommes entrés dans une société où l’industrie est devenue très minoritaire en termes d’emplois ».

– « La France industrielle est, très largement, une France de bureaux et de cols blancs ».

– « Aucune fatalité géographique ne bridera plus l’inventivité des créateurs ».

– « Le monde devient à la fois plus homogène et plus divisé. On passe d’un monde en strates à un monde en pôles et réseaux ».

 

Chiffres/exemples

– Selon une étude de l’OCDE en 2016, la « computerisation » menace seulement 9 % des tâches.

– En France, 83 % des entreprises classées comme industrielles vendent des services.

– La valeur ajoutée en volume de l’industrie française n’a que peu changé entre 1975 et 2011, autour de 30 % du PIB.

– La canette illustre parfaitement l’effet Jevons. En 1960, une canette pèse 85 grammes contre plus de 9,5 grammes actuellement, et deux tiers des canettes sont recyclables. Toutefois, la production totale de celles-ci a augmenté : environ 250 000 dans le monde dans les années 30, contre désormais 63 milliards en Europe annuellement.

– L’exemple de Renault illustre parfaitement la nouvelle composition de l’emploi manufacturier, de moins en moins engagé dans la production et de plus en plus dans les technopoles. Le principal établissement de l’entreprise est le Technocentre de Guyancourt, avec 10 000 ingénieurs/techniciens/employés. La principale usine est Douai et emploie un peu moins de 5 000 personnes.

– Les ouvriers industriels non qualifiés ne représentent plus que 2,3 % de la population active française. Les techniciens/ouvriers qualifiés sont deux fois plus nombreux.

– La Chine détient un important réseau de districts industriels spécialisés qui fait sa force industrielle pour les prochaines décennies. La province du Zhejiang possède plus de 300 clusters classés dans les dix meilleurs sur leurs produits.

Dubaï est aujourd’hui l’un des principaux hubs mondiaux dans de nombreux secteurs, grâce à sa localisation de carrefour. C’est un hub financier du Moyen-Orient, un hub aérien (il a dépassé Heathrow), un hub aussi du fret maritime avec son port Jebel Ali, qui pourrait devenir prochainement le premier port de conteneurs, et un hub commercial pour les classes moyennes d’Afrique, du Moyen-Orient et des pays asiatiques.

– Le poids des métropoles dans l’économie et la mondialisation est sans précédent. Ainsi, en 2008, le poids économique de Tokyo ou de New York équivalait à celui de l’Espagne ou du Brésil.

 

Références

– Dani Rodrik, Premature Deindutrialization (2015). Les pays émergents connaissent pour la majorité une industrialisation précoce, selon son expression. Leur cycle industriel est en effet beaucoup plus court que celui des pays développés. Il explique ce phénomène non pas par les gains de productivité, mais par leur position dominée dans la mondialisation par manque de compétitivité. S’ouvrant aux marchés mondiaux, ils dépendent plus de la demande mondiale (celle des pays développés), qui tend vers les services.

– Raymond Vernon, International Investment and International Trade in the Product Cycle, (1966)Il développe la théorie du cycle international du produit. Les USA, avec leur forte capacité d’innovation, sont au cœur de cette géographie en strates. Ils lancent donc des produits sophistiqués à coûts élevés, dont le prix baisse ensuite grâce aux effets d’apprentissage et à l’extension de la production vers les autres économies avancées. Enfin, les PED sont la dernière strate et relayent avec un grand retard ces produits sur un marché étroit. Chaque pays a donc une certaine maturité technologique, qui le place dans une strate.

– William Stanley Jevons, Sur la question du charbon (1865). Il théorise l’effet rebond, aussi appelé effet Jevons. En effet, si une unité produite utilise moins de ressources (énergétiques, matières premières…), la hausse de la production totale excède cette dématérialisation. In fine, plus de ressources ont été utilisées. L’efficacité supérieure des nouvelles machines à vapeur a tout de même augmenté l’utilisation totale du charbon. Il affirme ainsi : « C’est une erreur complète de supposer que l’usage plus économique de l’énergie va faire baisser la consommation. C’est exactement le contraire qui va se produire. »

Peter Schwarzenbauer, PDG de BMW en 2016 : « la mobilité est un besoin humain fondamental ; l’industrie automobile ne l’est pas. »

Fabien Mialon