D’après l’Observatoire Européen de l’Audiovisuel, l’Espagne était en 2024 le 2e producteur européen de séries, après le Royaume-Uni. Depuis quelques années en effet, les plateformes mondiales de streaming telles que Netflix, Prime Video ou HBO mettent en avant des films et séries espagnols. Le soutien du gouvernement, en instaurant des bénéfices fiscaux pour les entreprises audiovisuelles en Espagne, a été un facteur déterminant de la croissance de l’audiovisuel. Le poids de ce secteur a en effet un intérêt international, puisqu’il est un outil majeur du soft power espagnol dans le monde.
Les films et séries espagnols : une conquête mondiale
En 2017, Netflix a racheté les droits de diffusion de la célèbre série La Casa de Papel à une chaine de télévision espagnole. On pourrait décrire ce rachat comme le déclenchement international du rayonnement de l’audiovisuel espagnol.
L’Espagne, nouveau leader européen dans l’audiovisuel
Aujourd’hui, l’Espagne compte plus de 70 000 emplois liés à l’audiovisuel, soit une hausse de 30% en 5 ans (ICEX en 2024). C’est un secteur très dynamique dans le pays, qui a généré plus d’1,2 milliard de revenus en 2022. L’activité se concentre dans des endroits spécifiques de l’Espagne. En 2024, rien qu’en Catalogne, 94 longs-métrages ont été tournés. Il faut aussi noter que c’est un secteur qui permet de nombreuses retombées économiques locales. Par exemple, en 2024, le tournage de Retour à las Sabinas avait généré 12,2 millons d’euros. Plus de la moitié de cette recette concernait les locaux, les restaurants et hotels.
Ce dynamisme économique est notamment permis par le crédit d’impôt d’environ 25% aux productions internationales accordé par l’Etat espagnol. En plus de cela, certaines Communautés Autonomes mettent en place une fiscalité encore plus avantageuse pour ces entreprises, à l’instar de la Navarre, du Pays basque ou des Iles Canaries.
Des séries et films qui font le tour du monde
Depuis le succès international de la Casa de Papel, de nombreuses séries et films ont une reconnaissance mondiale. Un exemple est Elite, produite par Netflix depuis 2018 et qui figure parmi les 10 séries les plus vues sur la plateforme dans plus de 70 pays. Elle est devenue une référence culturelle mondiale pour un public jeune, au travers notamment de phénomènes sur les réseaux sociaux comme le #EliteNetflix. Un autre exemple est la série Las Chicas del Cable, à nouveau produite par Netflix depuis 2017 et diffusée dans plus de 100 pays. Cela a permis l’émergence d’acteurs qui ont désormais une carrière internationale, comme Úrsula Corberó (Tokyo dans La Casa de Papel), qui a tourné après le succès de La Casa de Papel dans de nombreuses séries internationales.
Ce succès peut s’expliquer par les thématiques abordées dans les séries : des faits divers (La Casa de Papel) aux classes sociales (Elite) en passant par l’Espagne des années 1920 (Las Chicas del Cable), toutes ces séries traitent de sujets de société avec une certaine créativité, un mélange d’ambiances qui a créé progressivement un réel style propre à l’audiovisuel espagnol.
Un levier d’influence international, ou soft-power
Le soft power se définit comme la capacité d’un État à influencer et à orienter les relations internationales en sa faveur. Les outils du soft power sont nombreux, et je vous invite à lire cet article pour découvrir tous les domaines qui font de l’Espagne un pays influant.
L’audiovisuel peut en effet être un outil très puissant de soft power, permettant à l’Espagne de voir sa culture diffusée à l’échelle mondiale.
La diffusion de l’image d’une Espagne moderne
Voyons ici trois caractéristiques pouvant décrire l’Espagne à partir de ses séries et films.
Tout d’abord, l’image d’une Espagne urbaine, mondialisée et influente sur les enjeux technologiques actuels. Cela contraste avec le retard de développement trop souvent associé à l’Espagne depuis la crise économique de 2008. En effet, les lieux de ces séries sont souvent des villes (Madrid, Barcelone, Valence). Des séries comme Elite montrent aussi une génération très connectée, presque en avance sur son temps et qui est intégrée dans les échanges internationaux, qu’ils soient culturels ou économiques.
Un deuxième axe mis en avant est l’aspect social, inclusif et progressiste de l’Espagne. Des séries comme Veneno traitent de l’histoire réelle d’une icône transgenre andalouse qui devient un symbole de reconnaissance et d’émancipation. Aussi, Las Chicas del Cable valorise les luttes féministes du début du XXe siècle, les reliant aux enjeux contemporains de liberté ou d’égalité. On peut même parfois voir une relecture critique du passé, comme dans Patria (HBO, 2020), une série centrée sur l’histoire d’une veuve d’un homme assassiné au début des années 1990 par l’ETA. Cette dernière série, adaptée d’un roman éponyme de Fernando Aramburu, traite d’un sujet encore brûlant en Espagne, lié au terrorisme nationaliste.
Enfin, on retrouve dans l’audiovisuel espagnol un pays qui, tout en étant mondialisé, est fier de ses racines, puisqu’il met en avant son identité locale. Une série peut être moins mondialement reconnue comme Entrevias, expose plus réellement la culture de la société espagnole, allant de l’aspect social dans les banlieues de grandes villes à l’enjeu majeur de la drogue, en passant par l’importance de la danse. Entrevías expose aussi un sujet majeur pour l’Espagne, celui du mélange des cultures depuis qu’elle est devenue terre d’immigration, surtout de populations d’Amérique Latine.
La projection de sa culture et le tourisme cinématographique
Pour citer un fait qui servira brillamment d’accroche, l’Instituto Cervantes note une hausse de 25 % des inscriptions à des cours d’espagnol dans plusieurs pays européens depuis 2018. Cela signifie qu’il y a une réelle augmentation de l’intérêt porté pour la langue et la culture espagnole. Pourrions nous établir une causalité partielle avec la diffusion des séries et films espagnols ? Le lien direct paraît un peu ambitieux, mais l’audiovisuel espagnol participe sans doute à cette curiosité grandissante accordée à la culture hispanique.
Si l’audiovisuel permet en effet une diffusion de la culture espagnole, il crée aussi un tourisme audiovisuel, qui est apparu après le succès de Games of Thrones, tourné en partie au Pays basque. Ainsi, en 2021, la Spain Film Commission a lancé le Spain Screen Grand Tour afin de promouvoir cette nouvelle forme de tourisme. Cela est une piste suivie par le gouvernement espagnol qui cherche justement à promouvoir des formes alternatives de tourisme au vu des limites de son modèle actuel.
Les limites et les défis d’une volonté expansionniste de ce soft-power
Une perte d’autonomie culturelle dans une économie mondialisée
Face au poids des plateformes de streaming mondiales comme Netflix ou Prime Video, un risque majeur est de voir les séries espagnoles uniformisées et restreintes en un sens afin de pouvoir convenir à un public mondial plus large. En effet concrètement, on peut noter que des séries comme Patria, qui parlent plus profondément de sujets purement espagnols (ici le terrorisme nationaliste basque) ont moins de popularité mondiale que des séries comme la Casa de Papel, moins fortement ancrée dans la culture espagnole.
Un deuxième risque aussi est de voir l’audiovisuel espagnol s’enfermer dans une seule définition de ce qu’est l’Espagne. En effet, les séries dites “espagnoles” pourraient se résumer, à termes, aux sujets tels que le narcotrafic ou des braquages. Cependant, cette critique qui revient dans certains articles d’analyse fait face à la diversité des thèmes abordés dans les séries, qui permet de conserver une richesse de l’image de l’Espagne.
Sacrifier le cinéma d’auteur pour du grand public ?
En Espagne, les films d’auteurs sont aussi très présents, et peuvent être à leur manière un outil puissant de soft power. Des cinéastes comme Pedro Almodovar ont une reconnaissance mondiale, et peuvent parfois être occultés par la prédominance du contenu « grand public » diffusé sur les plateformes de streaming.
En réalité, cette explosion du contenu n’a pas totalement éclipsé le cinéma d’auteur. Par exemple, Pedro Almodóvar (Dolor y Gloria, 2019 ; Extraña forma de vida, 2023) reste une figure centrale du prestige culturel espagnol. On observe aussi l’influence de festivals comme le Goya, une institution dans le monde du cinéma espagnol, reconnu à l’échelle européenne voire mondiale.
Conclusion
Si l’audiovisuel espagnol est en effet un outil majeur du soft power ibérique, l’enjeu reste de taille pour l’Espagne qui doit chercher à conserver une vraie identité culturelle qui soit à la fois exportable et authentique.



