Sous la Colonia Dignidad (1967-1997), fondée par Paul Schäfer, des centaines d’Allemands et de Chiliens souffraient en silence. Découvrons la face cachée de cette colonie allemande située au Chili et ses liens avec le dictateur Pinochet. Nous verrons enfin le travail de mémoire engagé par l’Allemagne et le Chili.
La fondation de la Colonia Dignidad
Dans l’après-guerre, Paul Schäfer, ancien brancardier de la Wehrmacht, parvient à se faire remarquer par des prêches évangélistes captivants. Au cours des années 1950, il rassemble autour de lui une petite communauté de fidèles et fonde un orphelinat. Si ce dernier était présenté comme une œuvre caritative, en réalité, il couvrait de nombreux abus sexuels sur mineurs, commis par Schäfer lui-même.
Lorsque la justice allemande découvre ses crimes, Schäfer choisit l’exil et trouve refuge au Chili. En 1961, il achète un vaste terrain dans la région du Maule, où il fonde la Colonia Dignidad, officiellement appelée la Sociedad Benefactora y Educacional Dignidad. Rapidement, plusieurs de ses adeptes allemands le rejoignent pour bâtir une communauté autonome.
La vie dans la Colonia Dignidad : entre idéalisme et torture
Les premières années de la Colonia Dignidad ont été marquées par des conditions de vie extrêmement difficiles. La misère régnait alors que les fidèles de Paul Schäfer restés en Allemagne rêvaient de rejoindre cette colonie qu’ils croyaient idéale.
Derrière son image de pieux, Schäfer dissimulait un visage d’un homme autoritaire et d’un criminel. La religion s’imposait comme une ligne de conduite et il se faisait passer pour un prophète, muni d’une sagesse inégalable. Les règles figuraient d’une sévérité extrême : les hommes et les femmes vivaient séparément et les enfants étaient retirés de leurs parents pour être élevés collectivement par d’autres personnes. Tous souffraient d’un manque d’amour. De nombreux abus sexuels sur de jeunes garçons persistaient. Aussi, il interdisait les médias, le droit de disposer d’affaires personnelles ou encore de détenir un secret.
Les punitions infligées demeuraient violentes et aucune autorité ne pouvait contrecarrer ces atrocités en raison de l’absence de police et de justice.
Malgré les quelques alertes lancées, aucune mesure n’a été prise pour mettre fin à ces souffrances. Schäfer parvenait toujours à redorer son image par des discours séduisants, l’ouverture de son hôpital au peuple local et l’accueil de familles chiliennes qui laissaient leurs enfants vivre dans cette colonie, convaincues qu’il s’agissait d’un lieu où il faisait bon vivre.
Pour aller plus loin, je te recommande ce documentaire dans lequel tu trouveras des images et des témoignages.
La Colonia Dignidad pendant la dictature de Pinochet
À la fin des années 1960, le Chili se divise : le communisme gagne du terrain et culmine avec l’élection démocratique de Salvador Allende comme président en 1970. Face à cet essor, des groupes paramilitaires chiliens d’extrême droite, comme Patria y Libertad, se forment pour lutter contre le gouvernement. Ce groupe s’est rapproché étroitement de Paul Schäfer, qui partage sa haine du communisme. Schäfer fait même construire une clôture autour de la colonie pour se protéger du communisme et prépare les colons à une potentielle guerre. Il est aussi la source d’un trafic d’armes illégal avec l’Allemagne et fournit le groupe paramilitaire.
Cependant, le 11 septembre 1973 marque un tournant majeur : un coup d’État militaire renverse Allende et le général Pinochet prend le pouvoir et instaure une dictature militaire.
Je te propose de lire cet article qui retrace l’histoire politique, sociale et économique du pays.
Augusto Pinochet utilise la Colonia Dignidad à ses propres fins. La colonie devient un lieu de fabrication d’armes, d’extraction de matières premières telles que l’or et l’uranium, mais aussi une prison pour les opposants politiques qui étaient interrogés sous la torture. Bien que le Colonia Dignidad devienne un moteur économique, ses habitants ne pouvaient en profiter et étaient exploités. Ce partenariat avec Pinochet offrait à Schäfer une protection judiciaire, pendant que l’Allemagne continuait de fermer les yeux.
Pendant cette période, des centaines de personnes ont été assassinées et enterrées dans des fosses communes.
La fermeture de la Colonia Dignidad
À la fin des années 1980, Norbert Blüm, ministre fédéral allemand du Travail et de l’Ordre social, a attiré l’attention sur les violations des droits de l’Homme à la Colonia Dignidad, après plusieurs alertes d’Amnesty International. Il a également critiqué l’inaction de l’État allemand et a ouvert des auditions publiques afin d’enquêter sur les membres actifs de la Colonia Dignidad.
En 1990, Pinochet quitte le pouvoir. Son successeur, Patricio Aylwin, préoccupé par les crimes commis depuis des décennies au sein de la colonie, retire immédiatement son statut de « société de bienfaisance » et ordonne la fermeture de l’hôpital.
Face à ces menaces, Schäfer mobilise le soutien d’une partie de la population locale pour exiger le maintien de la colonie et la réouverture de l’hôpital, qui avait soigné gratuitement des centaines de Chiliens. Il détruit aussi de nombreuses preuves des atrocités perpétrées.
En 1997, les autorités lancent la plus grande perquisition, Schäfer se cache. Pendant près de huit ans, la colonie vit en autonomie. Ses membres se sentent soulagés du départ de leur dirigeant et prennent conscience des souffrances qu’ils avaient subies.
En 2005, il est retrouvé en Argentine, puis extradé au Chili qui le condamne à vingt ans de prison pour abus sexuels sur mineurs. Il meurt en détention en 2010.
En 2007, la Colonia Dignidad, rebaptisée Villa Baviera, devient un centre touristique.
Un travail de mémoire vers la reconnaissance et le recueillement
Gabriel Boric, président chilien actuel, fait de la mémoire de la Colonia Dignidad une priorité nationale. Avec le soutien de l’Allemagne, il souhaite fonder un lieu de mémoire et de recueillement. Pour ce faire, l’État chilien a exproprié 182 hectares de la Villa Baviera. Toutefois, ce projet divise la population locale. Certains défendent la nécessité de préserver ce lieu pour que les atrocités commises ne tombent pas dans l’oubli, tandis que, pour d’autres, cette initiative ravive des blessures.
Dès 2019, l’Allemagne instaure un programme d’indemnisation, accordant 10 000 euros à chaque victime reconnue de la Colonia Dignidad. De plus, lors de sa visite en mars 2025, le président allemand, Steinmeier, a rappelé que la mémoire est une priorité pour son pays et a reconnu que la gestion des autorités allemandes de l’époque était insuffisante.
Dans le monde hispanique, la question du devoir de mémoire revient souvent. Je te laisse lire ces deux articles qui te parleront du travail de mémoire en Espagne et en Argentine :
Conclusion
Finalement, la Colonia Dignidad représente un chapitre tragique de l’histoire chilienne et allemande. Les colons, les enfants, les prisonniers souffraient de crimes sexuels ainsi que de tortures physiques et psychologiques. Ce soi-disant paradis ne cachait en réalité qu’un enfer. Aujourd’hui, les deux pays travaillent conjointement pour reconnaître et rendre hommage aux victimes par un travail de mémoire inédit.



