La corrida reste une pratique culturelle bien ancrée en Espagne, dans certains pays d’Amérique latine, ainsi qu’en France et au Portugal. Cette course de taureaux oppose l’homme à l’animal dans un combat spectaculaire et rythmé, qui suscite de vifs débats en raison de la mise à mort du taureau. La corrida espagnole constitue un fait culturel, un objet de civilisation, un symbole identitaire et un sujet de débat sociétal majeur.
La corrida s’inscrit dans une longue histoire, où se croise culture populaire, pouvoir politique, tradition locale et expression artistique. Elle est néanmoins aujourd’hui au centre de puissantes controverses opposant défense du patrimoine culturel et préoccupations éthiques liées à la protection animale.
Cet article propose une approche complète et pédagogique de la corrida : son histoire, ses origines, ses règles, sa dimension culturelle, son influence artistique, son rôle dans la société espagnole contemporaine, ainsi que les débats qu’elle suscite aujourd’hui.
Définition de la corrida et place dans la culture espagnole
La corrida est un spectacle traditionnel de tauromachie qui met en scène un combat ritualisé entre un taureau de combat et des toreros dans une arène. Elle repose sur un ensemble de règles codifiées, de gestes symboliques et de rituels précis, transmis au fil des siècles.
Dans la culture espagnole, la corrida dépasse largement le cadre du divertissement. Elle est considérée comme une expression culturelle, un héritage historique et un élément du patrimoine immatériel de certaines régions. Elle s’inscrit dans une vision du monde où se mêlent le courage, l’honneur, le sacrifice, la mort, la bravoure et la célébration collective.
Pour ses partisans, la corrida représente une tradition artistique et culturelle ancienne. Pour ses opposants, elle symbolise une violence institutionnalisée incompatible avec les valeurs contemporaines de protection animale. Cette tension en fait un sujet central de réflexion sur l’évolution des sociétés modernes.
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Origine historique de la corrida espagnole
Les origines exactes de la corrida restent difficiles à cerner. Des traces de jeux avec des taureaux apparaissent dès le deuxième millénaire av. J.-C. Certaines fresques en Crète en témoignent. La culture gréco-latine, transmise en Espagne par les Romains, a posé les bases des premiers affrontements. Ces combats mêlaient spectacle, rituels et démonstration de courage.
Les premières corridas en Espagne datent de l’an 815, lors de fêtes royales en l’honneur du roi Alphonse II. Ces événements rassemblaient la population et la noblesse, mêlant compétition, divertissement et manifestation du pouvoir royal. Pendant l’occupation musulmane (711‑1492), la corrida se développe. Elle devient un loisir prisé par les élites. Les fêtes locales conservent également une forte dimension populaire, où les habitants participent activement aux combats.
Au XVIIIe siècle, la corrida se transforme profondément. L’aristocratie abandonne progressivement la pratique. Le peuple s’approprie le spectacle, qui devient plus codifié et structuré. Les arènes apparaissent, et les règles se stabilisent. Les combats deviennent des événements centraux de la vie locale. Aujourd’hui, la corrida marque encore certaines régions d’Espagne, du Portugal, de France et d’Amérique latine. Elle reste un rituel culturel vivant. Elle suscite des débats sociaux et éthiques. La corrida constitue un patrimoine qui témoigne de siècles de traditions, de festivités et de pratiques artistiques liées à la tauromachie.
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Les taureaux utilisés pour la corrida espagnole
Tout d’abord, on ne choisit pas n’importe quel taureau pour la corrida ! En effet, les éleveurs sélectionnent des bêtes de combat d’origine européenne, élevées spécifiquement pour affronter les hommes. Ainsi, on les appelle le « bétail brave », et les races les plus prisées viennent d’Andalousie et de Castille. De plus, ces taureaux possèdent des qualités physiques et un tempérament adaptés au spectacle : force, agilité et combativité.
Par ailleurs, l’Espagne a développé cet élevage dès le XVIe siècle, mais c’est surtout au XVIIIe siècle, avec la démocratisation de la corrida, que les élevages se multiplient et se professionnalisent. Ensuite, le modèle espagnol s’exporte en Amérique latine, notamment au Mexique, qui devient aujourd’hui le deuxième plus grand éleveur de taureaux de combat, juste après l’Espagne. On trouve également des élevages au Portugal et dans le sud-ouest de la France, où la corrida reste une tradition locale.
En outre, les taureaux vivent quatre à cinq ans dans de vastes pâturages, ce qui leur permet de se développer tranquillement et de conserver leur robustesse. Pour participer à une corrida en Espagne, un taureau doit atteindre au moins quatre ans et peser plus de 460 kg. Par conséquent, élever un taureau de combat coûte en moyenne 5 000 €, entre l’alimentation, le suivi vétérinaire et l’entretien des espaces. Enfin, certains élevages prestigieux consacrent des soins particuliers à chaque animal, notamment un entraînement léger pour stimuler ses réflexes et sa combativité, tout en respectant ses besoins naturels.
Les arènes de corrida : symboles architecturaux et sociaux
Avant que la corrida ne se démocratise, les combats se déroulaient directement dans les rues ou sur certaines places publiques des villes. Cela créait une atmosphère à la fois festive et dangereuse. Ainsi, dès le XVIIIe siècle, les organisateurs construisent des arènes spécialisées pour accueillir ces duels, offrant un cadre plus sûr et plus spectaculaire pour les spectateurs. Les arènes adoptent généralement une forme ronde : cette configuration garantit une visibilité optimale pour tous les spectateurs et empêche le taureau de se réfugier dans les angles, intensifiant ainsi l’action et la tension du combat.
Les dimensions des arènes varient selon les villes, avec un diamètre moyen compris entre 45 et 60 mètres. L’Espagne compte aujourd’hui plus de 530 arènes permanentes, le Mexique en possède environ 40, et la France 68, principalement dans le sud-ouest du pays. À ces structures s’ajoutent des arènes démontables, utilisées lors de festivals ou de fêtes locales pour permettre l’organisation de corridas temporaires.
Certaines arènes attirent des foules impressionnantes. Toutefois, les plus grandes au monde se situent à Mexico, pouvant accueillir jusqu’à 48 000 spectateurs. En Espagne, les arènes de Las Ventas à Madrid rassemblent jusqu’à 24 000 personnes, tandis qu’en France, celles de Nîmes et d’Arles offrent respectivement 20 000 et 12 000 places. Cependant, ces lieux ne servent pas uniquement aux corridas : ils deviennent également des centres culturels, accueillant concerts, spectacles et événements traditionnels, contribuant à maintenir la place de la tauromachie dans le patrimoine local.
Les arènes incarnent ainsi la rencontre entre tradition et architecture, symbolisant à la fois le spectacle, l’identité culturelle et le lien social qui unit les communautés autour de la corrida.

Le déroulement d’une corrida : règles et rituels
Une corrida traditionnelle rassemble six taureaux et dix-huit combattants, les toréadors, vêtus de « l’habit des lumières » (tenue traditionnelle en soie et ornée de broderies dorées). Ces derniers sont répartis en trois équipes de six. Chaque équipe est composée d’un matador (celui qui tuera la bête), de trois banderilleros à pied et de deux picadors, à cheval.
Avant le début du combat, c’est le sorteo : les taureaux sont tirés au sort pour la répartition des équipes. Ensuite, le défilé de tous les participants a lieu, c’est le paseo. Puis, tour à tour, chaque taureau affrontera une équipe pendant une vingtaine de minutes, c’est le combat (la lidia).
Le combat se décompose en trois parties, les tercios. Dans un premier temps, il s’agit de blesser le taureau pour l’affaiblir et sonder son comportement. Ensuite, il s’agit de planter des banderilles dans le dos du taureau. Enfin, la dernière partie est celle de la mise à mort, une fois que le taureau ne se montre plus résistant. Le matador, seul, doit l’achever.


La législation autour de la corrida
En Espagne, la corrida est légale et légiférée par un décret royal. L’état espagnol considère qu’il s’agit d’un patrimoine culturel national. Toutefois, deux communautés autonomes ont décidé de l’interdire : les îles Canaries en 1991 et la Catalogne, depuis janvier 2012.
Au Portugal, tuer le taureau a été prohibé en 1928, mais la pratique de la corrida classique se perpétue dans certaines communes.
En Amérique latine, afin de se distinguer de l’Espagne jadis colonisatrice, certains pays ont décidé d’interdire la corrida. C’est le cas du Chili, de l’Argentine, de l’Uruguay et de Cuba. Au Venezuela, elle est légalement interdite (depuis 1894), mais encore pratiquée. Au Mexique, elle est autorisée.
En France, la corrida est légale grâce à un petit alinéa de 1959 qui annule la loi Grammont (passée en 1850 et contre les comportements portant préjudice aux animaux) en cas de tradition “locale et ininterrompue”. Concrètement, la corrida en France est autorisée dans le Sud (Occitanie, Nouvelle-Aquitaine et Provence-Alpes-Côte d’Azur).
La pratique de la corrida en 5 chiffres clés
- Chaque année, 1 800 corridas sont organisées en Espagne contre 170 au Portugal et 70 environ en France.
- En Espagne, on dénombre 6 millions de spectateurs, ce qui en fait le deuxième spectacle de masse après le football.
- 200 000 personnes ont un emploi dans le secteur de la corrida en Espagne (qui représente 1,5 % du PIB du pays).
- Chaque année, 40 000 taureaux sont tués en Europe et 250 000 dans le monde.
- Depuis la démocratisation de la corrida au XVIIIe siècle, 60 matadors dans le monde sont morts dans les arènes.
Corrida et société : débats, éthique et protection animale
La corrida suscite des débats passionnés dans les pays où elle est pratiquée. En effet, les opposants dénoncent la souffrance infligée aux animaux, les risques encourus par les toréadors, la banalisation de la violence et le financement public de ces spectacles.
En Espagne, une enquête Ipsos de 2023 révèle que 77 % des Espagnols soutiennent l’interdiction de la corrida, un pourcentage qui atteint 82 % chez les moins de 35 ans.
En outre, des actions concrètes témoignent de cette opposition croissante. En avril 2025, le ministre espagnol de la Culture a annulé l’édition 2024 du Prix national taurin, attribué depuis 2013 à des personnalités du monde de la tauromachie. Il a été annulé en raison de la “torture animale” qu’il représente. De plus, le gouvernement municipal de Palma de Majorque a adopté une motion visant à déclarer la ville “anti-corrida”. Cependant, cette décision ne peut pas interdire légalement la pratique sur le territoire.
De même, en France, la situation est similaire. En octobre 2025, le tribunal administratif de Toulouse a confirmé l’interdiction des corridas à Pérols. Cette décision s’inscrit dans une tendance plus large de remise en question de la tauromachie. En outre, ces évolutions reflètent une prise de conscience accrue des enjeux éthiques liés à la corrida. Elles reflètent également volonté de réévaluer sa place dans nos sociétés contemporaines. Un sondage Ifop de 2015 soulignait déjà que 75 % des interviewés étaient en faveur de l’abolition de la corrida.
Voici un petit tableau récapitulant tous les repères culturels, historiques et sociaux concernant la corrida espagnole !
| Axe clé | Corrida tradition espagnole | Dimension culturelle | Dimension sociale | Enjeux contemporains |
|---|---|---|---|---|
| Origines | Héritage antique et médiéval | Rituel symbolique | Tradition populaire | Transmission culturelle |
| Rôle culturel | Patrimoine régional | Identité locale | Cohésion sociale | Remise en question |
| Pratique | Spectacle codifié | Expression artistique | Événement collectif | Déclin progressif |
| Symbolique | Combat ritualisé | Rapport à la mort | Construction identitaire | Conflit de valeurs |
| Société | Tradition historique | Culture espagnole | Débat public | Éthique animale |
| Art | Source d’inspiration | Peinture, cinéma, littérature | Imaginaire collectif | Relecture contemporaine |
| Débats | Tradition vs modernité | Patrimoine culturel | Polarisation sociale | Protection animale |
| Évolution | Pratique ancienne | Héritage culturel | Mutation sociétale | Transformation des valeurs |
Quelques grands noms de la corrida
Il est impossible de retenir tous les noms des toréadors connus, en voici trois qui ont marqué l’histoire de la corrida :

Francisco Montes Reina dit “Paquiro” (1805-1851). Matador espagnol, il est associé à la démocratisation et à la modernisation de la corrida. Il participera à la rédaction des premiers règlements écrits et sera à l’origine du Traité de tauromachie.

Manuel Benítez Pérez dit “El Cordobés” (1936-). Grand matador de la fin du XXe siècle. Il obtiendra de nombreux titres publics en reconnaissance de ses prouesses. Son charisme et son approche novatrice du toreo ont captivé le public. Cela a fait de lui l’une des figures les plus célèbres de la corrida moderne.

Mari Paz Vega (1974-). Mari Paz Vega fait partie des rares femmes toréadors en Espagne, un univers traditionnellement très masculin. Depuis ses débuts, elle s’est distinguée par sa technique. Mais aussi par son courage et sa détermination à s’imposer dans les arènes. Elle participe à moderniser l’image de la tauromachie. De fait, elle ouvre la voie à d’autres femmes et montre que la passion et le talent n’ont pas de genre.
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La corrida dans l’art et dans la culture espagnole
La corrida a profondément influencé les arts visuels et la culture populaire, inspirant musiques, peintures, sculptures, films et même littérature. Ainsi, en Espagne, mais aussi dans d’autres pays, de nombreux artistes ont choisi la tauromachie comme sujet pour explorer la bravoure, le danger, le spectacle et la dimension rituelle de ce combat entre l’homme et le taureau. Ces œuvres témoignent non seulement de la richesse culturelle de la corrida, mais aussi de son rôle dans la construction de l’identité espagnole et de son impact sur la créativité artistique.
Parmi ces créations, deux exemples se détachent comme particulièrement emblématiques.
La série de gravures La Tauromaquia de Francisco de Goya
Le peintre espagnol Francisco de Goya (1746‑1828) a consacré une partie de son œuvre à la tauromachie. En effet, il donna naissance à la célèbre série de gravures La Tauromaquia, réalisée entre 1815 et 1816. Composée de 33 planches, cette série illustre de manière détaillée toutes les étapes de la corrida. Ainsi, elle l’illustre depuis les préparatifs jusqu’aux moments les plus dramatiques du combat. Finalement, Goya y dépeint à la fois la bravoure des toréadors, la puissance des taureaux et la tension qui s’installe dans les arènes. Il a réussi à capture l’intensité et le rythme du spectacle.
De plus, La Tauromaquia ne se limite pas à un simple compte-rendu visuel : elle explore aussi les aspects humains et psychologiques de la corrida, montrant la peur, l’audace, la stratégie et parfois la tragédie qui accompagnent ces affrontements. Finalement, cette série constitue un témoignage artistique et historique précieux. Elle offre un regard à la fois réaliste et critique sur la pratique de la tauromachie au début du XIXᵉ siècle. Goya y mélange le réalisme des scènes de combat avec une dimension dramatique et expressive. Il fait alors de La Tauromaquia une référence majeure pour les amateurs d’art et les historiens de la corrida.

Le film Habla con ella de Pedro Almodóvar
De manière plus contemporaine, le film Habla con ella (Parle avec elle), réalisé en 2002 par Pedro Almodóvar, intègre la corrida comme élément symbolique et narratif. De fait, l’histoire met en scène Lydia, une femme toréador célèbre en Espagne. Celle-ci incarne à la fois la bravoure et la vulnérabilité du personnage confronté au taureau. À travers cette figure, Almodóvar explore des thèmes tels que la solitude, la passion et le danger.
En effet, après une rupture amoureuse, Lydia se laisse encorner par le taureau lors d’une corrida. Cet incident dramatique la plonge dans le coma. La corrida y fonctionne non seulement comme un spectacle spectaculaire, mais aussi comme un outil métaphorique pour représenter le risque, le désir et la confrontation avec la mort. Ainsi, par son traitement cinématographique, Almodóvar illustre comment la tauromachie continue d’inspirer l’art contemporain et de nourrir la réflexion sur les passions humaines et la condition sociale des toréadors.
Le lexique espagnol indispensable de la corrida
le toréador = el torero/la torera
le taureau de combat = el toro di lidia
la tauromachie = la tauromaquia
les arènes = la plaza de toros
les gradins = los tendidos
la cape = el capote
la banderille = la banderilla
passionné de corrida = aficionado
grâce du taureau = indulto
manifestation d’enthousiasme = Olé
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