L’indépendance de la Catalogne est l’une des questions politiques les plus complexes et les plus suivies de l’Espagne contemporaine. Pendant plus d’une décennie, le mouvement souverainiste catalan a constitué la principale fracture territoriale de la démocratie espagnole, mobilisant des millions de personnes, provoquant la plus grave crise institutionnelle depuis la fin du franquisme et occupant le devant de la scène médiatique internationale. Les élections régionales du 12 mai 2024 et l’investiture du socialiste Salvador Illa à la présidence de la Generalitat le 8 août 2024semblent marquer un tournant décisif : pour la première fois depuis 2010, la Catalogne est dirigée par un président qui n’est pas issu des rangs d’un parti nationaliste ou indépendantiste.
Ce tournant ne signifie pas pour autant que la question de l’indépendance de la Catalogne est définitivement résolue. Il reflète plutôt un essoufflement du mouvement souverainiste après sept années d’une crise politique intense, marquées par un référendum déclaré illégal, la destitution et l’exil de dirigeants élus, des procès retentissants et une polarisation profonde de la société catalane. Comprendre où en est la question de l’indépendance de la Catalogne en 2024-2025, c’est comprendre l’un des dossiers les plus sensibles de la politique espagnole.
Tout comprendre sur le vote du 21 décembre en Catalogne
Les origines du mouvement indépendantiste catalan et des volontés d’indépendance de la Catalogne
Une identité historique forte
La Catalogne est une région d’environ 7,7 millions d’habitants, la plus peuplée et la plus prospère d’Espagne, représentant environ 20 % du PIB national. Elle dispose d’une langue propre, le catalan, d’institutions régionales autonomes, la Generalitat, et d’une identité culturelle et historique distincte qui remonte au Moyen Âge. Cette identité a coexisté avec de fortes tensions avec le gouvernement central, notamment sous la dictature franquiste (1939-1975), qui avait interdit l’usage public du catalan et dissous les institutions autonomes.
La transition démocratique de 1975-1978 semblait avoir apporté une solution en dotant la Catalogne d’un statut d’autonomie reconnu par la Constitution de 1978. Pendant les décennies suivantes, la politique catalane était dominée par des partis catalanistes mais non indépendantistes, comme Convergència i Unió (CiU), qui cherchaient davantage d’autonomie dans le cadre constitutionnel.
Le tournant de 2010 : le rejet du nouveau statut
Le basculement vers un nationalisme plus radical s’est produit à la suite d’une décision du Tribunal constitutionnel espagnol en 2010. Ce tribunal avait été saisi par le Parti populaire pour juger la constitutionnalité du nouveau statut d’autonomie adopté en 2006. Le Tribunal a rejeté ou vidé de leur substance 14 articles du texte, dont ceux qui reconnaissaient la Catalogne comme une nation et lui accordaient un contrôle plus étendu sur la fiscalité.
Cette décision a provoqué un choc politique considérable. Des centaines de milliers de personnes ont manifesté à Barcelone sous le slogan Somos una nación. Nosotros decidimos. Le soutien à l’indépendance de la Catalogne, qui était d’environ 20 % en 2010, a grimpé à plus de 48 % en 2013.
Le procés : le référendum de 2017 et ses conséquences sur l’indépendance de la Catalogne
Le référendum du 1er octobre 2017
Le moment le plus aigu de la crise est le référendum du 1er octobre 2017, organisé par le gouvernement catalan de Carles Puigdemont en dépit de l’interdiction formelle du gouvernement central. Le gouvernement de Mariano Rajoy avait dépêché des milliers de policiers nationaux et de gardes civils pour saisir les urnes et empêcher le vote. Les images de violences policières lors de cette journée ont fait le tour du monde et renforcé le sentiment indépendantiste. Selon les résultats proclamés par le gouvernement régional, 90 % des votants auraient approuvé l’indépendance, mais le taux de participation n’était que d’environ 43 %.
La déclaration d’indépendance et l’article 155
Le 27 octobre 2017, le Parlement catalan a voté une déclaration unilatérale d’indépendance. Le gouvernement central a répondu en appliquant pour la première fois l’article 155 de la Constitution, permettant de suspendre l’autonomie de la région. Le gouvernement de Puigdemont a été destitué et des poursuites judiciaires pour sédition, rébellion et détournement de fonds engagées contre les responsables indépendantistes.
Carles Puigdemont a fui en Belgique dès le 30 octobre 2017 pour échapper aux poursuites. D’autres responsables sont restés et ont été condamnés lors d’un procès retentissant en 2019. Le vice-président catalan Oriol Junqueras a notamment été condamné à 13 ans de prison pour sédition et détournement de fonds.
Les élections du 12 mai 2024 et la victoire des socialistes
Des résultats historiques
Les élections régionales du 12 mai 2024 ont marqué un tournant majeur. Le Parti des socialistes de Catalogne (PSC)conduit par Salvador Illa a remporté le scrutin avec 27,8 % des voix. Les partis indépendantistes ont collectivement perdu leur majorité au Parlement régional, qu’ils détenaient depuis 2015. La participation a atteint son niveau le plus bas depuis 18 ans, signe d’un essoufflement civique affectant principalement la base militante indépendantiste.
L’investiture de Salvador Illa le 8 août 2024
Après des mois de tractations, Salvador Illa a été investi président de la Generalitat le 8 août 2024, avec 68 voix pour et 66 contre. Pour obtenir cette majorité, il avait dû négocier avec la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) et les Comuns, au prix d’une promesse d’autonomie fiscale étendue pour la région.
La journée du 8 août a également été marquée par un épisode théâtral : Carles Puigdemont est apparu brièvement sur une scène à Barcelone devant quelques milliers de sympathisants, a prononcé un discours, puis a disparu à nouveau, prenant la fuite alors que les Mossos d’Esquadra tentaient de l’arrêter. Il ne s’est finalement jamais rendu au Parlement. Salvador Illa est ainsi devenu le premier président de l’exécutif catalan à ne pas être issu des rangs d’un parti nationaliste depuis 2010.
La loi d’amnistie et les débats juridiques
Un élément central du contexte post-2024 est la loi d’amnistie adoptée par le Parlement espagnol, négociée par le gouvernement de Pedro Sánchez en échange du soutien de Junts per Catalunya à son investiture comme Premier ministre. Cette loi vise à effacer les poursuites judiciaires contre les responsables indépendantistes impliqués dans le procés. Très critiquée par le Parti populaire, le 1er juillet 2024, la Cour suprême a décidé que la loi ne s’appliquait qu’à certains des délits reprochés à Puigdemont, maintenant ainsi le mandat d’arrêt pour d’autres chefs d’accusation.
La dimension européenne de la question de l’indépendance de la Catalogne
La crise de l’indépendance de la Catalogne a mis en évidence l’absence de cadre européen pour traiter les questions de sécession au sein des États membres de l’UE. L’UE s’est refusée à toute médiation, considérant qu’il s’agissait d’une affaire intérieure espagnole relevant du droit constitutionnel national. La fuite de Puigdemont en Belgique avait révélé les limites du mandat d’arrêt européen dans les affaires politiquement sensibles, la Belgique ayant refusé de l’extrader.
Des régions comme l’Écosse, la Flandre ou le Tyrol du Sud suivaient de près le cas catalan, y voyant un précédent potentiel. La décision de l’UE de ne pas reconnaître la légitimité du référendum de 2017 a finalement renforcé le cadre constitutionnel national comme seule voie légale. Mais la question de l’indépendance de la Catalogne a eu le mérite de poser publiquement la question de la place des régions dans la construction européenne.
Les figures clés de l’indépendance de la Catalogne à connaître
Pour maîtriser la question de l’indépendance de la Catalogne, il est indispensable de connaître les principales figures. Carles Puigdemont, né en 1962, ancien journaliste et président de la Generalitat de 2016 à 2017, est la figure la plus médiatisée du mouvement. Son exil en Belgique depuis octobre 2017, son retour furtif à Barcelone le 8 août 2024 et sa nouvelle disparition font de lui un personnage romanesque autant que politique.
Oriol Junqueras, vice-président au moment du référendum, a payé le prix le plus fort : condamné à 13 ans de prison par le Tribunal suprême en 2019, il a bénéficié d’une grâce partielle en 2021. Salvador Illa, président de la Generalitat depuis août 2024, né en 1966, incarne une ligne catalaniste modérée : attaché à la culture et à la langue catalanes tout en rejetant l’indépendantisme. Sa victoire a ouvert une nouvelle page de l’histoire politique de la région, dont les conséquences à long terme restent encore à mesurer.
Tableau de vocabulaire pour parler de l’indépendance de la Catalogne
| Terme espagnol | Traduction française | Contexte d’utilisation |
|---|---|---|
| la independencia de Cataluña | l’indépendance de la Catalogne | Principal enjeu politique du mouvement souverainiste catalan |
| el independentismo | l’indépendantisme | Mouvement politique visant à obtenir l’indépendance d’une région |
| el soberanismo | le souverainisme | Courant politique revendiquant la souveraineté d’un territoire |
| el referéndum | le référendum | Consultation populaire directe sur une question politique |
| la autodeterminación | l’autodétermination | Droit d’un peuple à choisir librement son statut politique |
| el Estatuto de Autonomía | le Statut d’autonomie | Texte définissant les compétences d’une communauté autonome |
| la Generalitat | la Généralité | Gouvernement régional de Catalogne |
| el procés | le procés | Terme désignant le processus indépendantiste catalan de 2012 à 2017 |
| la declaración unilateral de independencia | la déclaration unilatérale d’indépendance | Acte voté par le Parlement catalan le 27 octobre 2017 |
| el artículo 155 | l’article 155 | Disposition permettant la mise sous tutelle d’une communauté autonome |
| la ley de amnistía | la loi d’amnistie | Loi effaçant les poursuites judiciaires liées au procés |
| el exilio | l’exil | Situation de Carles Puigdemont, réfugié en Belgique depuis 2017 |
| la sedición | la sédition | Chef d’accusation principal retenu contre les leaders indépendantistes |
| los Mossos d’Esquadra | les Mossos d’Esquadra | Police régionale catalane |
| el catalanismo | le catalanisme | Attachement à la culture, la langue et l’identité catalanes |
| la autonomía fiscal | l’autonomie fiscale | Contrôle par la région de la perception et de l’affectation des impôts |



