Le 18 janvier dernier, un accident entre deux trains à grande vitesse espagnols a suscité la stupeur générale. Les médias internationaux ont relayé des images de ce drame survenu en Andalousie, causant 45 morts. Si cet événement a remis sur le devant de la scène la question de l’état des infrastructures en Espagne, d’autres phénomènes avaient déjà poussé les médias à soulever le problème. Ce fut notamment le cas de la grande panne d’électricité d’avril 2025, dont les raisons restent encore aujourd’hui partiellement méconnues, ou la gestion annuelle des incendies durant les périodes estivales. A la lumière de l’accident du 18 janvier, faisons donc le point sur l’état des infrastructures et du service public espagnol.
Les infrastructures de transport
L’Espagne occupe la 2e place du classement mondial pour la grande vitesse ferroviaire, après la Chine. Elle possède des infrastructures de transport de premier plan, et dispose même de l’un des réseaux autoroutiers les plus étendus d’Europe.
Le réseau ferroviaire : une fierté espagnole ?
L’Espagne peut fièrement se targuer de posséder le premier réseau ferroviaire d’Europe, avec plus de 15000km de réseau. Fort de plus de 4000 km de voies à grande vitesse, le territoire espagnol est véritablement quadrillé par les lignes à grande vitesse, qui relient les principales villes espagnoles. Le modèle ferroviaire espagnol est un modèle en étoile, et est principalement exploité par la compagnie Renfe à l’heure actuelle. Le réseau est quant à lui géré par l’entreprise Adif.
Cependant, le développement du réseau à grande vitesse a ses revers. De fait, il s’est fait au détriment du reste du réseau, et des voies traditionnelles, qui représentent tout de même près de 12000km. Ces dernières ont été délaissées par Adif, faute de budget, notamment durant les phases de récession économique. Ce fut notamment le cas durant la crise du Covid. Adif a ainsi été l’un des plus gros bénéficiaires des fonds NextGeneration, mis en place par l’UE pour aider à la relance, dont l’Espagne a largement bénéficié. L’entreprise gestionnaire du réseau a ainsi reçu plus de 5 milliards d’euros. L’objectif principal était d’améliorer les infrastructures. Néanmoins, le retard accumulé pèse sur les finances d’Adif, et le réseau a eu le temps de fortement se dégrader.
Vers une dégradation progressive du réseau ?
En effet, si l’accident récent de Cordoue a remis la question de l’entretien des infrastructures au cœur des débats politiques et sociaux espagnols, les signalements de machinistes se multiplient depuis quelques années déjà. De nombreux signalements de vibrations suspectes avaient déjà été remontés. L’entreprise gestionnaire avait alors décidé de réduire la vitesse sur le réseau, sans pour autant mettre en œuvre d’action de fond, faute de moyens a priori. Adif a cependant été mise au pied du mur en janvier dernier, d’abord avec l’accident de Cordoue, mais aussi avec un accident, quelques jours après, sur le réseau catalan. Non loin de Barcelone, un mur s’est effondré sur les voies, tuant un machiniste en formation.

Un sujet au cœur du débat politique
Ces événements, bien que totalement indépendants, ont évidemment défrayé la chronique médiatique et l’opinion publique. Il s’agissait d’une manne pour l’opposition politique. Le PP s’est ainsi empressé de remettre la faute sur le gouvernement en place. A. Nunez Feijoo s’est ainsi exprimé : « l’état des voies est le reflet de l’état de la nation ». Il est même allé plus loin, affirmant : « Ce ne sont pas des faits isolés, c’est un symptôme général, les services publics essentiels qui dépendent du gouvernement ne fonctionnent plus ». Le parti d’extrême droite Vox est même allé jusqu’à accuser le gouvernement « d’abandonner le peuple ».
Selon le politologue Pablo Simon, ces débats violents réveillent aussi les préoccupations de l’opinion publique sur d’autres infrastructures et services publics. Cet accident a ainsi instillé le doute sur l’état réel du service public espagnol, allant au-delà du simple réseau ferroviaire.
La santé
Le système public de santé en Espagne
La loi générale sur la santé de 1986 établit un système de santé de type Beveridgien en Espagne, appelé Sistema Nacional de Salud (SNS). Il s’agit donc d’un système non-paritaire (contrairement à la France, par exemple), dans lequel les interventions de l’État sont fréquentes et importantes. Concrètement, le SNS est un système de santé universel, décentralisé et financé par l’impôt, avec une forte gestion publique. L’État espagnol chapeaute ce système, en fixant un cadre général et institutionnel. En revanche, il faut bien noter que la santé relève des compétences des communautés autonomes. Ce sont donc les institutions communautaires qui gèrent l’organisation des soins, des hôpitaux, ainsi que le personnel.

Ce système affiche certes de bonnes performances : universalité, de bons résultats pour un investissement inférieur à la moyenne européenne (7% du PIB environ), qualité des soins, espérance de vie très élevée (autour de 84 ans, parmi les meilleures d’Europe). Cependant, le système de santé espagnol connait ses limites.
Un système de santé sous tension
Comme dans d’autres pays d’Europe, l’Espagne fait face aux phénomènes de déserts médicaux et d’inégalités territoriales en matière d’accès aux soins. Les ruraux espagnols doivent en moyenne parcourir plus de 12 km pour accéder aux soins primaires. Toutefois, ce phénomène est d’autant plus important que le système espagnol se caractérise par la décentralisation. De fait, ce système renforce les différences de qualité et d’accès aux soins entre les régions. Les régions de Castilla y Leon et d’Aragon sont les plus touchées par ce phénomène de désertification médicale. Par exemple, dans la province de Zamora, un seul médecin doit couvrir plusieurs communes, alors que la région figure parmi les plus concernées par le vieillissement de la population.
En chiffres, l’Espagne manquerait d’environ 6000 médecins généralistes pour assurer un service public de santé correct dans les zones rurales. De plus, la population de médecins espagnols n’est pas exemptée de vieillissement. Aujourd’hui, plus de la moitié des médecins généralistes espagnols ont plus de 50 ans. Cela implique une vague prochaine de départs à la retraite, portant le déficit de médecins espagnols à 10 000 d’ici 2028.
En effet, l’Espagne est l’un des pays d’Europe les plus touchés par le vieillissement de la population. Aujourd’hui, plus de 20% de la population a plus de 65 ans. Il s’agit d’un enjeu majeur pour le système de santé espagnol. Les dépenses et la demande de soins font inévitablement augmenter continuellement dans les années à venir.
Le cas de la province de Malaga
Si ce sont principalement les zones rurales qui apparaissent comme les plus concernées par ce phénomène de déserts médicaux, certaines zones urbaines, et en croissance qui plus est, commencent également à connaitre ce problème. C’est le cas de la province de Malaga. Alors que cette province connait une forte croissance urbaine et une forte concentration de populations plus jeunes, les insuffisances du service public en termes de santé sont notables. Plus de 600 médecins généralistes manquent dans les centres de santé. De plus, la qualité des soins est remise en cause par la proportion insuffisante de médecins par rapport à la population. Les délais s’allongent. Par exemple, dans la province de Malaga, 64% des médecins ont plus de 1500 patients.
L’éducation
Le fonctionnement du système public d’éducation espagnol
A l’image du système de santé, l’éducation est décentralisée en Espagne. Chapeautée par un Ministère central, l’éducation est ensuite la responsabilité des communautés autonomes. La structure éducative diffère un peu du système français. Les élèves espagnols suivent le parcours suivant :
- Éducation maternelle, de 3 à 6 ans.
- Éducation primaire, de 6 à 12 ans.
- Collège, de 12 à 16 ans.
- Bachillerato (ou formation professionnelle), de 16 à 18 ans.
- Université/Études supérieures.
Il existe des écoles publiques, qui représentent environ 70% des écoles, mais aussi un système d’écoles privées subventionnées par l’État espagnol. Le système éducatif espagnol accueille actuellement environ 8 millions d’élèves, dont près d’un tiers étudient dans une école privée (contre 12% en France !).
Si ce système scolaire présente toutes les conditions pour une bonne réussite, avec notamment des effectifs réduits dans les classes, le système scolaire espagnol fait face à un certain nombre de défis.
Les tensions sur le système scolaire espagnol
Dès le milieu des années 2000, les résultats PISA mettent en lumière les fragilités du système scolaire espagnol. Ainsi, en 2009, ces résultats placent l’Espagne en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE en lecture, mathématiques et sciences. Le gouvernement espagnol a rapidement réagi, avec la loi Wert de 2013. Cette loi accroit la sélectivité, avec une bifurcation possible vers la voie professionnelle anticipée. Toutefois, cette loi soulève la controverse. Elle établit en effet que les langues secondaires seront relayées au second rang, pour pallier les insuffisances en langue et grammaire. La place de la religion dans l’éducation publique divise également, la loi prévoyant la réintroduction d’une matière dédiée à part entière.

Néanmoins, en dépit d’un engagement marqué des pouvoirs publics dans l’éducation, l’Espagne continue d’avoir des taux d’abandon très élevés. Alors que la moyenne européenne s’établit à 9%, 13% des Espagnols entre 18 et 24 ans arrêtent prématurément les études.
Tout comme dans le secteur de la santé, le facteur décentralisation a aussi une influence sur le système éducatif espagnol. Les disparités régionales sont notables. La fracture est visible entre communautés du Nord et du Sud. Les communautés du Nord, telles que Asturias ou Cantabria se distinguent ainsi par de meilleurs résultats scolaires que les provinces du Sud.
Le logement
Un nombre insuffisant de logements
Quand on pense au logement en Espagne, les premières images qui viennent à l’esprit sont celles de manifestations contre les Airbnb, dans des villes submergées comme Barcelone. Cela n’est que la partie visible de l’iceberg. La réalité est plus complexe. En effet, depuis la fin de la pandémie, l’Espagne connait une augmentation significative de sa population. Cependant, cette hausse n’est pas corrélée à une augmentation proportionnelle de l’offre de logements. En plus de la crise des Airbnb, ce décalage accentue la hausse des prix des logements, en raison du décalage entre offre et demande tout simplement.
En chiffres, entre 2021 et 2024, le nombre de foyers s’est accru de près de 200.000 en moyenne annuelle, alors que les logements terminés augmentaient d’un plus de 90.000 chaque année. Comme évoqué précédemment, l’augmentation des prix est la première conséquence. Entre 2015 et 2024, les prix de l’immobilier ont augmenté de 40% à échelle nationale.
Un autre souci est l’insuffisance du parc de logements sociaux. Ceci reflète une défaillance dans le service public espagnol, puisque l’Espagne possède l’un des plus petits parcs de logements sociaux d’Europe. Quand la moyenne européenne s’établit à 9%, en Espagne, les logements sociaux ne représentent que 2,5% du parc immobilier.
La réaction des pouvoirs publics
Les pouvoirs publics ont évidemment réagi face à cette crise du logement. En 2023, le gouvernement espagnol a adopté une réforme comprenant :
- Un encadrement des loyers dans les zones les plus concernées
- Une protection accrue contre les expulsions, récurrentes depuis la crise de 2008
- Des incitations fiscales pour les propriétaires louant à des prix modérés.
Pour plus d’informations sur le sujet du logement en Espagne, lis les articles suivants :
Comment utiliser cet article en khôlle/DS ?
- Tu peux l’utiliser dans un sujet qui traite directement de l’actualité récente. Beaucoup d’actualités récentes se ramènent en effet à ce thème : accident de janvier, incendies, coupure d’électricité d’avril dernier, DANA…
- Dans un sujet qui évoque la politique du gouvernement de P. Sanchez, et son bilan, notamment sur le plan social.
- Tu peux nuancer un sujet sur l’impressionnante croissance économique que connait l’Espagne ces derniers mois.
Conclusion
Le récent accident ferroviaire et d’autres événements récents ont ravivé les interrogations sur l’état des infrastructures et du service public en Espagne. Si le pays dispose d’équipements modernes et performants dans certains domaines, comme le réseau ferroviaire à grande vitesse ou le système de santé, plusieurs fragilités apparaissent. La décentralisation accentue les inégalités territoriales, notamment dans l’accès aux soins ou dans les performances éducatives. Par ailleurs, la crise du logement et les difficultés d’entretien de certaines infrastructures illustrent les limites du modèle actuel. Ainsi, derrière la croissance économique récente, l’Espagne doit relever d’importants défis pour garantir l’efficacité et l’équité de ses services publics.



