Milei

Depuis le retour à la démocratie, l’Argentine a construit un système de mémoire et de justice important. Il vise à reconnaître les victimes de la dictature militaire (1976-1983) et à juger ses responsables. Aujourd’hui, ce travail historique est remis en question par le gouvernement de Javier Milei, qui relativise le nombre de disparus, minimise la répression d’État et valorise la violence des guérillas de gauche. Ces choix s’accompagnent de coupes budgétaires et d’audits sur les organismes de mémoire, entraînant une fragilisation des institutions de mémoire. Face à ces mesures, la société civile et des institutions, comme les Madres et Abuelas de Plaza de Mayo, ainsi que des organisations internationales dénoncent un recul dans la justice transitionnelle et la protection des droits humains, alertant sur les dangers d’une réécriture partiale et politisée de l’histoire récente.

La dictature argentine (1976-1983) : terreur d’État et lutte pour la mémoire

Le coup d’État de 1976 et le début du « processus de réorganisation nationale »

Entre 1976 et 1983, l’Argentine a connu l’une des dictatures les plus violentes d’Amérique latine. Elle a commencé le 24 mars 1976, lorsque les forces armées ont renversé la présidente, Isabel Perón, par un coup d’État militaire mené par la force militaire anti-péroniste du général Aramburu et de l’amiral Rojas.

Les généraux ont instauré ce qu’ils ont appelé le « processus de réorganisation nationale », censé « remettre de l’ordre » dans le pays et éradiquer la « subversion ». Concrètement, ils affirmaient vouloir combattre les groupes guérilleros, comme les Montoneros (péronistes de gauche), ou l’ERP (Ejército Revolucionario del Pueblo, d’idéologie marxiste), qui avaient commis des enlèvements, des attentats et des assassinats politiques dans les années précédentes.

Terreur d’État en Argentine : arrestations arbitraires, torture et appropriation d’enfants

Cependant, le régime ne s’est pas limité à cibler ces organisations armées. En outre, sous prétexte de lutte antiterroriste, il a déployé un véritable terrorisme d’État : arrestations arbitraires, tortures, disparitions forcées et exécutions sommaires sont devenues monnaie courante. Toute personne soupçonnée d’opposition pouvait être victime de la répression : étudiants, syndicalistes, professeurs, artistes, journalistes, militants politiques, mais aussi de simples citoyens sans aucune implication dans la violence.

Pendant ces sept années, on estime que plus de 30 000 personnes ont disparu. Beaucoup ont été détenues dans des centres clandestins de détention, où elles étaient torturées et souvent assassinées. Parmi les crimes les plus marquants, on trouve l’appropriation de bébés nés en captivité : des enfants d’opposantes enceintes, maintenues prisonnières, ont été enlevés et confiés illégalement à des familles proches du régime. Par ailleurs, la censure muselait la presse, interdisant toute critique du gouvernement. Finalement, cette période a laissé un traumatisme profond dans la société argentine.

Le devoir de mémoire honoré par Raúl Alfonsín

Après le retour à la démocratie en 1983, l’Argentine a mené un travail pionnier en matière de justice et de mémoire sous la présidence de Raúl Alfonsín. Confronté à l’ampleur des crimes commis, Alfonsín a lancé rapidement des procédures judiciaires contre les responsables militaires, ce qui a conduit au procès des juntes militaires en 1985. Cet événement historique a marqué la première fois dans le monde où des dictateurs étaient jugés dans leur propre pays pour crimes contre l’humanité

Mais la pression des généraux et la crise économique le poussent à adopter les Leyes del Perdón. Celles-ci suspendent temporairement certaines condamnations. Cependant, ces lois sont progressivement annulées sous les mandats de Néstor et Cristina Fernández de Kirchner. En 2015, l’implémentation de la Ley para la memoria, verdad y justicia permet à la justice d’enquêter sur les crimes de la dictature.

Par ailleurs, les Madres de Plaza de Mayo et les Abuelas de Plaza de Mayo ont poursuivi leur lutte pour retrouver les enfants disparus et faire connaître la vérité sur les atrocités commises. Elles ont bénéficié du soutien des institutions démocratiques naissantes.

La réécriture de la mémoire de la dictature sous le gouvernement Milei

Aujourd’hui, la mémoire de cette période est remise en question par le gouvernement de Javier Milei. Depuis sa campagne, Milei et certaines figures clé de son administration ont relativisé la célèbre estimation de 30 000 disparus. Ils ont également remis en cause le travail des organismes de défense des droits humains. Leur discours met en avant la violence des guérillas de gauche. Cependant, il minimise la répression systématique exercée par l’État, ce qui constitue une lecture partiale et révisionniste de l’histoire.

Dans ce cadre, le gouvernement a proposé de supprimer l’espace de la mémoire et des droits humains, situé dans l’ancienne ESMA (Escuela Superior de Mecánica de la Armada), l’un des principaux centres clandestins de détention et de torture. Ce site symbolique servait de lieu d’enseignement, d’archives et de témoignages. La tentative de suppression a été fortement critiquée au niveau national et international. En effet, elle représente un recul dans la justice transitionnelle et la reconnaissance des victimes. La position de Milei correspond à celle de courants conservateurs cherchant à promouvoir une version plus ambiguë et relativiste de l’histoire récente. Une version où les responsabilités du terrorisme d’État sont minimisées et la violence des groupes armés opposants est surévaluée.

Le discours du gouvernement Milei tend à mettre en avant les violences commises par les groupes armés de gauche, tels que les Montoneros ou l’ERP, en insistant sur les enlèvements, les actions armées et les attentats qu’ils ont menés dans les années 1970. En revanche, le gouvernement minimise systématiquement la répression exercée par l’État, c’est-à-dire les arrestations arbitraires, les tortures, les disparitions forcées et les exécutions extrajudiciaires. Celles-ci ont touché des milliers de civils, souvent sans aucun lien avec la lutte armée.

Les coupes budgétaires et la fragilisation des organismes de mémoire

Le 3 avril 2025, le ministre de la Justice, Mariano Cúneo Libarona, a annoncé la suspension immédiate du transfert de fonds destinés aux organismes de défense des droits humains. Ils étaient notamment destinés à l’entretien et au fonctionnement de l’ex-ESMA. Selon lui, ces organismes administraient un budget annuel de 3,35 milliards de pesos. Le ministre a présenté cette décision comme un geste de lutte contre les « caisses millonarias » mal contrôlées. Cette mesure s’inscrit dans le cadre plus large de la politique de coupes budgétaires du gouvernement Milei.

Cette mesure touche directement le budget de 13 organismes de droits humains. Elle met également en péril les 176 emplois liés aux activités de mémoire et de préservation du site. De fait, les salaires représentent l’essentiel des fonds suspendus. Les organisations concernées ont dénoncé une stratégie d’asphyxie économique et institutionnelle.

Les motivations politiques derrière la révision de la mémoire historique

Cette lecture partiale et révisionniste de l’histoire sert avant tout les intérêts politiques de Javier Milei. En minimisant la responsabilité des forces armées dans les crimes de la dictature, Milei souhaite redorer l’image des institutions militaires. Cela lui permet aussi de justifier implicitement certaines positions conservatrices.

En relativisant la mémoire des victimes, Milei crée l’impression que les exactions de l’État étaient légitimes. Il présente ces violences comme une réponse à la violence des guérillas de gauche. Ainsi, le débat historique se détourne de la responsabilité de l’État vers celle des opposants.

Ce repositionnement du centre moral mobilise une base électorale conservatrice. Il légitime politiquement les discours sur la sécurité, l’ordre et le rôle de l’armée. En conséquence, ce type de discours risque de déstabiliser les acquis de la justice transitionnelle. Il brouille la perception du public sur la réalité historique. Il fragilise aussi les institutions chargées de préserver la mémoire et protéger les droits des victimes.

Les critiques adressées à la politique révisionniste de Milei

Les réactions en Argentine face aux mesures de Milei

Au niveau national, les réactions ont été vives. Estela de Carlotto, présidente des Las Abuelas de la Plaza de Mayo, a exprimé son inquiétude quant à la volonté du gouvernement de « fermer l’ex-ESMA », un site emblématique de la mémoire historique.

Cette inquiétude s’est concrétisée par des licenciements au Centre culturel Haroldo Conti et à l’Archivo General de la Memoria. Ces institutions sont pourtant dédiées à la préservation de la mémoire des crimes de la dictature. El Centro de Estudios Legales y Sociales (CELS) a dénoncé une stratégie visant à « vider de sens » les politiques de mémoire et à « asphyxier » les organisations de défense des droits humains, les privant ainsi de leur autonomie et de leurs ressources essentielles pour mener à bien leur mission.

Les alarmes internationales sur le recul des droits humains

À l’international, plusieurs ONG, dont Amnesty International et Human Rights Watch, ont alerté sur la situation en Argentine. Elles dénoncent une régression préoccupante en matière de droits humains, marquée par une répression croissante de la dissidence et un affaiblissement des politiques de mémoire.

Ces prises de position replacent l’Argentine dans une tendance mondiale inquiétante : celle d’un recul des garanties démocratiques et des acquis en matière de droits fondamentaux, où les libertés publiques se trouvent fragilisées par des gouvernements aux discours autoritaires.