Voici un petit panorama des conditions de travail en Espagne, entre héritage historique et débats brûlants. La récente réforme du temps de travail, finalement rejetée, en dit long sur les tensions politiques et sociales du pays. C’est le genre de sujet parfait à mobiliser en colle : tu peux l’illustrer avec des chiffres, replacer le tout dans l’histoire de la transition démocratique… et même t’appuyer sur le film El Buen Patrón, qui offre un miroir satirique du monde du travail espagnol. Bref, une bonne occasion d’enrichir tes références tout en travaillant ton espagnol !

Des conditions de travail issues de la transition démocratique

Les conditions de travail en Espagne sont directement liées au texte du Statut des Travailleurs (Estatuto de los Trabajadores) qui constitue, encore aujourd’hui, la base du droit du travail en Espagne. L’Estatuto de los Trabajadores est adopté en mars 1980, au cœur de la transition démocratique. Cinq ans après la mort de Franco et deux ans après la Constitution de 1978, il symbolise la rupture avec le système corporatiste franquiste où les relations de travail étaient encadrées par le syndicat unique (Sindicato Vertical). Le texte établit pour la première fois la liberté syndicale et le droit à la négociation collective. Il fixe aussi un cadre commun pour les contrats, les licenciements et le temps de travail. Plus largement, il s’inscrit dans la volonté d’aligner l’Espagne sur les standards européens et de préparer son entrée dans la CEE, en 1986.

Aujourd’hui, une réforme du temps de travail à 37,5h rejetée de justesse

Jusqu’à fin 2025, la durée légale de travail reste de 40 heures par semaine, soit 5 de plus qu’en France. Néanmoins, le gouvernement de Pedro Sanchez, poussé par la ministre du travail Yolanda Diaz (gauche radicale, fondatrice de Sumar), veut ramener ce seuil à 37,5h d’ici fin 2025. En mai, le conseil des ministres approuve le texte comme projet de loi. Du côté des salariés, l’accueil est largement positif : 7 Espagnols sur 10 soutiennent la réforme, qu’ils voient comme une façon concrète de mieux concilier vie professionnelle et personnelle, surtout depuis la pandémie de Covid-19. À l’inverse, les organisations patronales s’y opposent, dénonçant une menace pour la viabilité des PME et soulignant la priorité d’améliorer la productivité et de freiner l’absentéisme avant d’aller plus loin.

Cet été, le projet de loi est entré en discussion au Congrès des députés (el Congreso de los diputados), l’équivalent espagnol de l’Assemblée nationale). Cependant, le 10 septembre 2025, l’Assemblée Nationale espagnole a rejeté le projet de loi. Malgré un débat animé, le vote s’est soldé par 178 voix contre et 170 pour, les partis PP (Parti Populaire), Vox, Junts (catalan) et UPN s’étant opposés à la mesure.

Un échec caractéristique d’un paysage politique morcelé

Le vote illustre une nouvelle fois l’impasse politique du pays. Sumar avait fait de cette mesure une priorité majeure, essentielle à son soutien au gouvernement socialiste. En face, Junts, parti catalan de centre -droit, a exprimé des réserves pour les petites entreprises et les indépendants en Catalogne, craignant un coût économique excessif. En votant contre, il rappelle qu’il détient la clé de la majorité. Ce n’est pas seulement une question de temps de travail : c’est une démonstration de force. Sans concessions sur le dossier catalan, Pedro Sanchez ne peut réunir la majorité nécessaire à ses réformes sociales. PP et V ox ont dénoncé une mesure idéologique, irréaliste et nuisible à la compétitivité. Les associations patronales ont, elles, insisté sur le risque d’augmentation des coûts salariaux et de perte de compétitivité.

Salaires et disparités

Le Salaire Minimum Interprofessionnel (SMI) s’élève à 1 134 euros bruts par mois, versés sur 14 mois, soit un salaire annuel de 15 876 euros. A titre de comparaison, il est de 21 621 euros bruts en France. Les habitudes aussi sont différentes : traditionnellement, la journée d’un Espagnol peut s’étendre de 9h à 20h avec une longue pause déjeuner de 14h à 17h. Cette organisation reste surtout ancrée dans les villes et villages éloignés des grands centres urbains. À l’inverse, les grandes villes comme Barcelone ou Madrid suivent des horaires plus proches de ceux pratiqués en France.

A l’intérieur même de l’Espagne, les disparités sont fortes : la communauté de Madrid affiche un salaire moyen de 2 139 euros, tandis que l’Estrémadure présente un salaire moyen de 1 487 euros.

En dix ans, l’écart salarial entre les femmes et les hommes a reculé de 10 points, pour atteindre 8,7 % en 2022, ce qui place l’Espagne parmi les bons élèves européens. Cela s’explique par une augmentation des diplômes chez les femmes ces dernières années, mais aussi par des politiques publiques incitatives : depuis 2020, toutes les entreprises doivent reporter sur les données d’écart entre les salariées et publier une stratégie de réduction de celles-ci.

Réformes sur réformes…

En 2022, Yolanda Diaz avait déjà mis en place une réforme du travail : trois ans après, il est déjà possible d’en analyser les résultats. La réforme avait pour objectifs de baisser la part des contrats temporaires (26% des salariés espagnols étaient en CDD en 2022, contre 13% environ dans l’UE), un problème structurel en Espagne. La réforme a introduit les contrats indéfinis continus (fijo-discontinuo) pour encadrer les emplois saisonniers. Ce sont des CDI : le salarié reste lié à l’entreprise, mais il n’est mobilisé que pendant certaines périodes de l’année. Par exemple, une station balnéaire en Andalousie embauche chaque été les mêmes serveurs avec un contrat indéfini continu : ils restent officiellement liés à l’entreprise d’une année sur l’autre, mais ne travaillent que pendant la haute saison touristique (juin à septembre).

Résultats très positifs sur ce point. Trois ans après la mise en place de la réforme : la part de contrats temporaires est tombée à 15,9%.

Miroir satirique de la réalité : El Buen Patron

Le film El Buen Patron a été réalisé en 2021 par Fernando León de Aranao. Il est le film espagnol le plus nommé de l’histoire aux Goyas (équivalent espagnol des Oscars en France) : 20 nominations et 6 prix remportés.

Le film est une satire sociale sur le monde du travail et les relations de pouvoir, notamment entre les employeurs et les employés. Sous couvert d’humour noir, il montre les abus, le paternalisme et l’hypocrisie dont fait preuve le gérant de l’entreprise, prêt à tout pour que son entreprise familiale de balances industrielles remporte un prix.

Résumé et analyse

Julio Blanco est le charismatique patron de Básculas Blanco. L’entreprise attend une visite d’inspection officielle qui pourrait lui valoir un prix prestigieux de la région. Blanco est obsédé par son image et veut que “tout soit équilibré” (métaphore filée tout au long du film).

Cependant, à l’approche de l’échéance, plusieurs problèmes éclatent : José, un employé licencié peu auparavant, campe devant l’usine avec un mégaphone réclamant justice. Cette manifestation attire l’attention des médias. Par ailleurs, Miralles, chef de production et ami d’enfance de Blanco, traverse une crise conjugale : sa femme le trompe et veut le quitter. Cela menace l’efficacité de l’entreprise et Blanco finit par le licencier. Enfin, Liliana, une stagiaire ambitieuse, entame une relation avec Blanco : s’il possède l’ascendant sur elle au début, illustrant les relations de pouvoir et de hiérarchie, notamment envers les femmes, Liliane est maligne : elle utilise la menace de révéler leur relation sexuelle à la femme de Blanco afin d’obtenir une promotion. Liliana incarne, bien que par des moyens contestables, el “empoderamiento femenino”, qui mène à des réductions des écarts de salaire entre les genres en Espagne.

Finalement, Blanco est un dirigeant qui se présente comme un père protecteur mais qui n’hésite pas à manipuler, exploiter et détruire ses salariés pour préserver sa place et son prestige. Ses abus de pouvoir s’illustrent par son intrusion dans la vie privée de ses employés (il s’immisce dans le mariage de Miralles), fait preuve de sexisme avec Liliana en lui promettant une promotion contre des faveurs sexuelles ou encore en la définissant comme “sienne”.

Conclusion

Pour conclure, entre réformes avortées, salaires inégaux et contrats précaires, le travail en Espagne reste marqué par de fortes tensions. Derrière les chiffres et les débats parlementaires, il y a des vies : celles de salariés qui espèrent plus de stabilité et celles d’employeurs qui redoutent des coûts insoutenables. El Buen Patrón met tout cela en scène avec humour noir, mais son propos est profondément réaliste. Le film rappelle que le monde du travail espagnol, entre pouvoir, fragilités et rapports de force, reste un terrain de lutte où se joue une grande partie de l’avenir social du pays.

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