La religion en Espagne occupe une place ambiguë, entre héritage historique profond et sécularisation croissante de la société. Dans ce nouvel article, nous nous penchons sur cette question essentielle pour comprendre l’Espagne contemporaine.
Pendant des siècles, la religion en Espagne a été au cœur des grands bouleversements du pays, de la conquête musulmane à la Reconquista, en passant par le nationalcatholicisme imposé sous Franco. Depuis la Constitution de 1978, l’Espagne est pourtant officiellement devenue un État laïc.
Mais cette laïcité reste particulière, puisque l’État continue de financer l’Église catholique à travers un système fiscal spécifique, alors même que la pratique religieuse ne cesse de décliner dans le pays. Quelle est donc la place réelle de la religion en Espagne aujourd’hui, entre débat public et sphère privée ?
Cet article retrace l’histoire de la religion en Espagne, le débat autour de son financement, et les chiffres qui témoignent de son évolution récente.
La liste complète du vocabulaire espagnol sur la religion et les croyances
Un peu d’histoire sur la religion en Espagne
Avant le XXᵉ siècle, l’Espagne est une mosaïque religieuse
La religion est un vaste sujet en Espagne, pendant plusieurs siècles, c’est tout simplement l’une des raisons des guerres sur le territoire espagnol. C’est notamment ce qui pousse le général berbère Tariq ibn Ziyad à se lancer à la conquête de l’actuelle Espagne et de l’actuel Portugal de 711 à 716. S’établissait alors le royaume maure d’Al-Andalus. À la même période, le judaïsme est aussi présent dans la péninsule ibérique, il est question de Juifs séfarades.
Par la suite, et bien évidemment pour reprendre l’héritage, los Reyes Católicos parviennent en 1492 à récupérer le Royaume d’Espagne avec la prise de Grenade, dernier bastion maure. C’est alors le début du siècle d’or espagnol, sous le règne de Fernando II d’Aragon et d’Isabel de Castille.
Enfin, l’Espagne n’est pas épargnée par le schisme dans la foi chrétienne, qui aboutit à des guerres de religion entre catholiques et protestants, même si l’on n’y retrouve pas des événements aussi violents qu’en France.
Après le XXᵉ siècle, la religion en Espagne est au cœur de la guerre civile
L’Église était-elle l’alliée du camp nationaliste ? En Espagne, c’est la grande question religieuse du siècle. Comme à chaque fois, la réalité n’est pas manichéenne, et à juste titre. Car si une partie des hautes sphères du Clergé soutenait Franco, une autre se voulait davantage républicaine.
Au cours de la guerre civile, la religion catholique devient une cible : des églises sont brûlées et symboliquement, les républicains tiraient dans des hosties consacrées. Mais une fois le régime franquiste assis, l’Espagne devient un nacionalcatolicismo faisant du catholicisme la religion d’État.
Aujourd’hui, la laïcité règne en Espagne
Depuis la Constitution du 6 décembre 1978, l’Espagne est devenue un état laïc. C’est précisément l’article 16 qui établit que « ninguna confesión tiene carácter de religión de Estado ». Cependant, l’alinéa 3 du même article de la Constitution énonce l’existence de « relations de coopération entre l’État espagnol et les diverses religions, et en particulier l’Église catholique ». On a donc une mention d’un lien direct entre les deux entités, ce qui fait que cette relation prend un caractère constitutionnel.
Le débat autour du financement de l’Église et de la religion en Espagne
Ce que dit la loi espagnole
La laïcité espagnole n’est pas la laïcité française. Depuis 1905, la France a clairement établi la séparation de l’Église et de l’État. Mais comme vu précédemment, dans le cas de l’Espagne, la situation s’annonce complexe.
D’autant plus qu’en 1979, l’accord de coopération relatif aux aspects économiques met en place un financement annuel de l’Église tant que cette dernière n’est pas capable de s’autofinancer. Cette loi au caractère temporaire n’a en réalité jamais pris fin.
En plus de ce financement, les biens de l’Église catholique bénéficient d’une fiscalité plus qu’avantageuse. Ils ne sont ni soumis à l’impôt sur la fortune, ni à l’impôt sur les successions, ni à l’impôt sur le revenu.
Vers une fin de l’aide d’État pour l’Église catholique d’Espagne ?
Le clivage gauche-droite est très présent dans ce débat, mais bien que les partis de gauche souhaitent mettre fin à cette redevance publique envers l’Église, force est de constater que les finances de cette dernière n’ont jamais été aussi élevées !
En effet, les contribuables espagnols peuvent choisir de reverser 0,7 % de leur revenu sous forme de dons à l’Église, et comme en France, ils paieront alors moins d’impôts puisqu’il s’agit de dons. En 2022, l’Église espagnole perçoit la maudite somme de 333.7 millions d’euros de la part du contribuable. Plus précisément, le nombre de déclarations d’impôt en faveur de l’Église catholique correspond à 8,5 millions de foyers fiscaux.
Cette hausse des finances de l’Église arrive en récompense des nombreuses aides économiques et spirituelles mises en place pour aider les plus nécessiteux. À titre d’exemple, la plus grande ONG en Espagne est Caritas, c’est-à-dire le Secours catholique.
Par conséquent, la société espagnole ne semble pas prête à renoncer à l’aide financière versée à l’Église.
Un débat politique qui reste sans suite
Ce financement reste un sujet de friction politique récurrent en Espagne. Les partis de gauche, notamment Sumar et certains secteurs du PSOE, plaident régulièrement pour la suppression de ce système, qu’ils jugent incompatible avec le principe constitutionnel de laïcité. À l’inverse, le PP et Vox défendent le maintien de cette coopération, au nom du rôle social et caritatif joué par l’Église, notamment à travers des organisations comme Caritas.
Ce débat reste toutefois largement théorique : malgré les annonces de campagne, aucun gouvernement n’a pour l’instant engagé de réforme concrète du système de financement issu des accords de 1979. La question continue néanmoins de structurer une partie du débat public espagnol sur la place de la religion dans une société de plus en plus sécularisée, en particulier chez les jeunes générations.
Quelques chiffres concernant la religion en Espagne
D’après une enquête menée par le journal El Diario, la religion catholique est en perte de vitesse, car pour la première fois, la proportion de non-croyants (29,1 %) dépasse celle de catholiques pratiquants (22,7 %).
Toutefois, la part des catholiques pratiquants diffère fortement d’une région à l’autre. Par exemple, ils ne sont que 10,9 % en Catalogne, contre 40 % à la Rioja.
Une fracture générationnelle de plus en plus marquée
Au-delà du déclin global de la pratique catholique déjà observé, les enquêtes les plus récentes révèlent une fracture générationnelle particulièrement nette. Selon le baromètre du CIS de décembre 2025, parmi les Espagnols âgés de 18 à 24 ans, 58,4 % se déclarent non-croyants, athées ou agnostiques, contre seulement 34,2 % qui se disent catholiques, et 6,5 % qui se réclament d’une autre religion.
Cette évolution s’accompagne d’une diversification progressive du paysage religieux espagnol, portée notamment par l’immigration. Les minorités musulmanes, protestantes et orthodoxes représentent aujourd’hui environ 2,4 % de la population, un chiffre en hausse ces dernières années, sans toutefois remettre en cause la prédominance historique du catholicisme dans le pays.
Tableau de vocabulaire sur la religion en Espagne
| Espagnol | Français |
|---|---|
| La religión | La religion |
| Un creyente | Un croyant |
| Un no creyente / un ateo | Un non-croyant / un athée |
| Un agnóstico | Un agnostique |
| La laicidad | La laïcité |
| Un Estado laico | Un État laïc |
| La Iglesia católica | L’Église catholique |
| El clero | Le clergé |
| Una confesión religiosa | Une confession religieuse |
| El nacionalcatolicismo | Le national-catholicisme |
| La secularización | La sécularisation |
| La práctica religiosa | La pratique religieuse |
| La declaración de la renta | La déclaration de revenus |
| Marcar una casilla | Cocher une case |
| La asignación tributaria | L’attribution fiscale |
| Estar exento de un impuesto | Être exonéré d’un impôt |
| Una minoría religiosa | Une minorité religieuse |
| Una mezquita | Une mosquée |
| Una diócesis | Un diocèse |
| La brecha generacional | Le fossé générationnel |
Conclusion
La religion en Espagne occupe aujourd’hui une place paradoxale. D’un côté, la sécularisation de la société se confirme et s’accélère, particulièrement chez les jeunes générations, dont une majorité ne se reconnaît plus dans le catholicisme. De l’autre, le financement de l’Église catholique par l’État n’a jamais été aussi élevé, porté par la hausse continue des montants déclarés par les contribuables, malgré une diminution du nombre de foyers fiscaux cochant explicitement cette option.
Ce paradoxe illustre bien la complexité de la laïcité espagnole, héritée de la Constitution de 1978, qui reconnaît officiellement la séparation entre l’État et les religions, tout en maintenant des liens de coopération étroits avec l’Église catholique. La diversification progressive du paysage religieux, portée par l’immigration, ajoute une dimension supplémentaire à ce débat, qui dépasse désormais largement la seule question du catholicisme.
La religion en Espagne reste donc un sujet en constante évolution, à la croisée de l’histoire, des choix fiscaux des citoyens et des transformations démographiques du pays. Son avenir dépendra sans doute de la capacité du pays à actualiser un modèle de financement et de coopération hérité d’un contexte historique très différent de celui d’aujourd’hui.
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