Thomas Gomart

Dans son essai L’Accélération de l’histoire, publié en 2024, Thomas Gomart étudie les évolutions de fond de la situation internationale. Pour ce faire, il axe sa réflexion autour de trois nœuds géostratégiques : les puces électroniques à Taïwan, le pétrole à Ormuz et le blé au Bosphore.

Dans son prologue, il identifie trois phénomènes susceptibles de provoquer des tensions géopolitiques :

  • La multiplication des événements météorologiques extrêmes, qui induit des pressions grandissantes sur les ressources naturelles.
  • La mutation de l’émergence économique en revendication politique marquée par la fameuse « arsenalisation des interdépendances ».
  • L’adoption d’une posture de confrontation ouverte à l’égard des Occidentaux d’un nouvel axe du mal, incarné par la Corée du Nord, la Russie et l’Iran.

Taïwan

Thomas Gomart ouvre ce chapitre, consacré au sujet des puces électroniques de Taïwan, par une citation d’Emmanuel Macron, en visite en Chine en 2023, qui affirmait : « La question qui nous est posée à nous Européens est la suivante : avons-nous intérêt à une accélération sur le sujet de Taïwan ? Non. »

Carte du globe centrée sur l’Asie, avec Taïwan mis en évidence en rouge.
Localisation de Taïwan sur un globe centré sur l’Asie.

Le basculement thalassocratique de la Chine

Concrètement, de 2008 à 2023, les dépenses en réarmement naval de Pékin ont augmenté de 138 %. Ces dépenses colossales ont permis à la Chine de dépasser la marine américaine en nombre de bâtiments.

Gomart propose deux lectures des interventions chinoises :

  • Pékin entretient un objectif d’annexion. Il s’agit pour la Chine de mettre la main sur Taïwan pour favoriser le déplacement de sous-marins, car la mer de Chine est trop peu profonde.
  • La Chine entend faire de Taïwan un bastion chinois pour écarter toute menace sur sa flotte. L’objectif est ainsi une militarisation des archipels pour progressivement aller vers une interdiction de passage dans le détroit de Taïwan aux navires de guerre étrangers.

    Cérémonie sur un navire militaire chinois : Xi Jinping inspecte une garde d’honneur navale.
    Xi Jinping passe en revue la garde d’honneur à bord d’un navire de guerre.

Toutefois, il faut noter la posture tout à fait paradoxale de la Chine. Elle est en effet en train de se constituer comme puissance navale tout en sapant le droit de la mer qui a pourtant permis son essor. Thomas Gomart affirme ainsi : « Pékin entend transformer la mer de Chine en lac chinois, mais ce faisant risque de modifier le cours d’une mondialisation dont elle a bénéficié à plein depuis 1979. »

Pour plus d’informations sur le « miracle économique » chinois, lis cet article.

L’investissement chinois dans le nucléaire

L’armée chinoise dispose actuellement de 410 têtes, soit presque dix fois moins que la Russie ou les États-Unis. Cependant, la Chine a pris la mesure de son retard et accélère significativement ses investissements. Elle a pour objectif d’atteindre le millier de têtes d’ici 2030. Elle est déjà parvenue à multiplier par dix sa capacité de missiles intercontinentaux et a construit des silos supplémentaires dans des zones stratégiques, proches de la ville d’Hami, par exemple.

La Chine cherche aussi à investir dans l’IA. Elle entend montrer sa faculté à tout combiner.

Taïwan : test permanent de la rivalité sino-américaine

Taïwan constitue un véritable nœud de la rivalité sino-américaine. Lors d’une visite en Chine en 2023, H. Kissinger a ainsi affirmé : « L’impulsion missionnaire des États-Unis et le sentiment d’éminence culturelle de la Chine sous-entendent une forme de subordination d’un pays envers l’autre. »

Tu auras tous les détails dans cet article.

Le perturbateur nord-coréen

Épave rouillée du navire militaire sud-coréen Cheonan (n° 772) exposée sur un chantier, avec des soldats en uniforme à proximité.
L’épave du Cheonan (772), mise à sec et présentée sous surveillance militaire.

La Corée du Nord est un véritable perturbateur local. Son programme militaire constitue le cœur de sa politique internationale. Pyongyang multiplie les provocations dans la zone. En 2010, la marine coréenne torpille le Cheonan.

Il s’agit d’un pays pauvre et totalement hermétique au reste du monde. Ainsi, se doter de l’arme nucléaire serait un moyen d’obtenir un prestige immense et un statut de premier plan. Cependant, la Corée du Nord est parvenue à devenir la 9e puissance nucléaire mondiale, tout en étant l’économie la plus sanctionnée du monde. Il s’agit de la « plus dure des cibles dures » selon la CIA.

Xi Jinping, Vladimir Poutine et Kim Jong-un réunis à Pékin pour une parade militaire et diplomatique
Xi Jinping, Vladimir Poutine et Kim Jong-un réunis à Pékin pour une parade militaire et diplomatique

De fait, la Corée du Nord entretient une relation asymétrique avec les États-Unis, défavorable à ces derniers. C’est une question de crédibilité pour les États-Unis. Il s’agit pour la Maison-Blanche d’assurer la crédibilité des garanties de sécurité qu’elle apporte à ses alliés régionaux.

Les inquiétudes américaines se sont récemment renforcées au gré du rapprochement tripartite Pékin-Pyongyang-Moscou. La Corée du Nord a en effet développé une relation de dépendance vis-à-vis de la Chine et se rapproche significativement de la Russie, comme en témoignent les livraisons d’armes et d’effectifs humains en Ukraine.

Les ambitions de Séoul

La Corée du Sud entend dessiner une nouvelle géographie de l’Indo-Pacifique. Pour ce faire, elle approfondit progressivement ses liens diplomatiques avec Tokyo et Washington, notamment depuis la constitution du pacte Aukus en 2021, qui prévoit des coopérations technologiques et navales.

En août 2023, le sommet de Camp David a réuni les trois chefs d’État pour lancer « une nouvelle ère du partenariat trilatéral », notamment au sujet du détroit de Taïwan. Il s’agit pour la Corée du Sud de faire bloc contre la Chine et de se prémunir d’éventuelles ambitions nord-coréennes.

La bataille des puces

Le sommet de Camp David est aussi l’occasion d’annoncer la mise en œuvre d’une coordination des politiques de restriction des exportations de technologies à double usage. Il s’agit ici de contrer la montée en puissance technologique et militaire de la Chine, en sachant que Taïwan domine le marché.

Ainsi, TSMC représente d’ores et déjà 53 % du marché mondial de la fonderie de semi-conducteurs. Avec la Corée du Sud, ils représentent 70 % de la production mondiale. La Chine reste pour l’instant déficitaire dans ce domaine, en dépit du programme Made in China 2025.

L’objectif prioritaire est de protéger toutes les technologies duales susceptibles de renverser l’équilibre stratégique global.

Naviguer entre la Chine et les États-Unis

Taïwan se trouve dans une position charnière dans l’intégration économique régionale. L’État insulaire fait face à un dilemme : se protéger par un « bouclier de silicone » tout en étant au cœur des convoitises de Pékin. Taipei entend utiliser son quasi-monopole pour dissuader la Chine, qui perdrait trop à envahir Taïwan : « Personne ne peut contrôler TSMC par la force. »

Ainsi, en mars 2022, les États-Unis lancent l’alliance Chip 4, comprenant le Japon, la Corée du Sud et Taïwan. En octobre de la même année, l’exportation de semi-conducteurs haut de gamme vers la Chine est interdite, avec pour objectif de maintenir la Chine dans une situation de dépendance vis-à-vis de Taïwan, en gardant un écart technologique conséquent. En retour, Pékin a cessé ses exportations de gallium et germanium, matières premières utilisées dans la production des semi-conducteurs.

Taïwan devient de fait l’épicentre d’un patchwork géopolitique et géoéconomique de mesures étatiques de coercition, d’alliances militaires et de partenariats industriels.

La communauté internationale, et notamment l’UE, prend progressivement conscience que le centre de gravité géoéconomique mondial s’est désormais déplacé en mer de Chine. Emmanuel Macron a ainsi proposé de passer par une « troisième voie », qui se traduirait par une position « pas conflictuelle avec la Chine, mais qui n’est pas non plus de tout lui céder ».

Thomas Gomart conclut le chapitre par la phrase suivante : « Reste une différence de taille : Pékin ménage pour l’heure l’UE, indispensable à sa montée en puissance. »

Ormuz

Thomas Gomart ouvre ce chapitre par une citation d’Ali Khamenei : « Que tout le monde sache que dans ce conflit, et dans tous les conflits suivants, la victoire appartiendra à la nation palestinienne, et que le monde futur sera celui de la Palestine, pas celui du régime sioniste. »

Il insiste notamment sur le fait que les conflits régionaux sont trop réduits, dans la vision occidentale, à l’antagonisme entre chiites et sunnites. Pour Nethanyaou, « cela concerne toute la civilisation occidentale », en témoigne le réveil de la « rue arabe » des populations musulmanes d’Europe et de Turquie.

Carte du globe centrée sur le Moyen-Orient, avec le détroit d'Ormuz mis en évidence en rouge.
Localisation du détroit d’Ormuz sur un globe centré sur le Moyen-Orient.

L’Arabie saoudite, puissance transformatrice

Une puissance pétrolière

En 2016, l’Arabie saoudite rejoint l’OPEP+, à la suite d’une entente énergétique avec Moscou. Cet événement s’inclut dans une stratégie du gouvernement saoudien de diversification massive de ses partenariats. Cette stratégie se confirme en 2020 avec le refus saoudien, à l’issue d’une demande américaine, de produire plus de pétrole. Mohammed Ben Salmane, surnommé « la panthère du Golfe », entend exploiter le retournement du marché pétrolier.

Pour ce faire, il s’appuie sur trois axes :

  • À court terme : renforcer la production de pétrole pour maintenir ses parts de marché.
  • À moyen terme : introduire Saudi Aramco en Bourse.
  • À long terme : assurer l’approvisionnement dans la durée, par une diversification notamment.

 

Si les États-Unis sont parvenus à dépasser l’Arabie saoudite en 2014, pour devenir le premier producteur mondial (grâce aux pétroles de schiste), l’Arabie saoudite jouit d’un avantage majeur : des coûts de production très faibles permis par la forte accessibilité des puits saoudiens.

Des ambitions de puissance

MBS, le prince qui ambitionne de refonder l'Arabie
MBS en réunion officielle

La puissance saoudienne est aussi renforcée par les gains en centralité géopolitique du pays. De fait, en 2023, Riyad rétablit ses relations avec l’Iran, sort de son enlisement militaire au Yémen, organise une conférence sur la guerre en Ukraine. En 2024, elle intègre les BRICS+, et apparaît ainsi comme une puissance du nouveau Sud global.

MBS entend propulser son pays au rang de puissance d’ordre mondial. Il affirme en 2018 : « Je crois que le Moyen-Orient est la nouvelle Europe. » Il investit massivement dans les nouvelles technologies et l’armement, avec un budget représentant 7,4 % du PIB en 2022. Cette stratégie est synthétisée au sein du plan princier Vision 2030, qui prévoit une modernisation forcée du pays permise par les revenus du pétrole réservé à l’export.

Ce plan repose sur deux bases définies par le pouvoir saoudien :

  • Allah : le développement du pays est présenté comme un cadeau divin, à un royaume qui entend devenir la terre vers laquelle se tournent plus d’un milliard de musulmans pour prier.
  • Devenir une puissance mondiale en matière d’investissements.

 

Cette stratégie renferme ainsi un paradoxe majeur, en combinant l’islam le plus rigoriste et un hypercapitalisme futuriste. Toutefois, force est de constater que cette politique repose sur la stabilité de l’environnement régional, remise en cause par les attaques du 7 octobre, qui ont ralenti le rapprochement diplomatique Israël-Arabie saoudite.

La République islamique d’Iran prépare son cinquantenaire

Si l’Iran semble renforcer ses relations diplomatiques à échelle internationale et régionale surtout, les contestations internes fragilisent le régime. La guerre en Ukraine a confirmé le rapprochement entre Téhéran et Moscou. L’Iran a ainsi soutenu la Russie diplomatiquement et matériellement également. Téhéran a livré des armes, avec 400 drones au printemps 2023.

Les deux régimes se ressemblent sur un certain nombre de points :

  • La dépendance croissante à la Chine.
  • Les deux États sont sujets à de lourdes sanctions de la communauté internationale. Ils cherchent à les contourner par des dispositifs qui s’appuient sur l’appareil sécuritaire.
  • Un contrôle de la société impressionnant, chapeauté par les pasdarans en Iran et l’association entre crime organisé et services de renseignement en Russie.
Les deux dirigeants se serrent la main devant des drapeaux iranien et russe lors d’une rencontre officielle.
Poignée de main entre les deux responsables politiques lors d’une réunion bilatérale, devant les drapeaux de l’Iran et de la Russie.

Moscou et Téhéran renforcent leur partenariat sous la bannière de la solidarité entre parias. La guerre en Ukraine a ainsi permis à l’Iran de sortir de son isolement diplomatique sans renoncer à ses principes et ses objectifs :

  • acquisition de l’arme nucléaire ;
  • domination régionale (incluant la domination de l’Irak) ;
  • diminution de l’empreinte américaine au Moyen-Orient.

 

En mars 2021, Téhéran a signé un partenariat stratégique global avec la Chine, en matière de coopération économique, militaire et énergétique. Cependant, ce partenariat demeure très asymétrique.

La fuite en avant d’Israël et le choc du 7 octobre

Si l’attaque du 7 octobre a provoqué une surréaction militaire, elle a surtout renversé le mythe de l’invincibilité d’Israël. Netanyahou s’est retrouvé très fragilisé sur le plan interne et incarne la véritable fuite en avant d’Israël.

Il a, par conséquent, profondément radicalisé sa politique, qui a pris une trajectoire illibérale, très clivante au sein de la société israélienne. Ainsi, en 2022, le Likoud s’est allié à des partis sionistes et racistes favorables à la colonisation de la Judée-Samarie.

Le rôle méconnu des Émirats arabes unis

Un peu sur le modèle de MBS, Mohammed ben-Zayed (MBZ) entend transformer son État en puissance moyenne non alignée. Il a ainsi évoqué sa volonté d’en faire un « Singapour du Golfe ». Pour ce faire, Abu Dhabi axe sa politique sur le renforcement de son partenariat traditionnel avec les États-Unis, tout en se rapprochant progressivement de la Chine. Ainsi, 60 % des exportations chinoises transitent par le port de Jebel Ali, qui pourrait bientôt accueillir une implantation navale chinoise.

Toutefois, MBZ pourrait surestimer les capacités de son pays. Les Émirats arabes unis restent très dépendants militairement des États-Unis. De plus, la viabilité d’une politique de non-alignement interroge.

Le repositionnement des États-Unis

Avant les attaques du 7 octobre, Washington fonde sa stratégie au Moyen-Orient sur la normalisation des relations entre Israël et les pays arabes. L’objectif principal est de sortir d’un cycle ouvert lors de la première guerre du Golfe et fermé par le retrait d’Afghanistan, pour envisager un désengagement complet.

Néanmoins, le Moyen-Orient est clairement redevenu un sujet prioritaire dans le débat électoral américain. Les Américains ont ainsi opté pour un redimensionnement de leur présence régionale. Ils ont développé l’autonomie des acteurs régionaux et se reposent aussi sur l’implication nouvelle de puissances extrarégionales, telles que la Chine. Cependant, cela laisse présager de nouvelles rivalités et interroge sur l’équilibre géostratégique dans la région.

« L’impossible garantie pétrolière »

Au-delà des conflits régionaux, le détroit d’Ormuz est un véritable nœud géostratégique. De multiples intérêts énergétiques, des producteurs et des importateurs de pétrole notamment, y convergent. Il s’agit donc d’un espace qu’il est stratégique de contrôler et Pékin l’a très bien compris. Elle l’intègre de fait clairement à son programme de Belt and Road Initiative. L’Iran constitue un point charnière du développement de ce projet dans la région. En effet, la République islamique permettrait à la Chine de relier l’Asie à l’Europe en créant de nouveaux comptoirs transnationaux, via l’inclusion maritime des espaces africains riverains de l’océan Indien.

En 2017, la Chine a conduit des exercices militaires en collaboration avec Téhéran. Elle a aussi ouvert une base militaire à Djibouti, la rapprochant aussi du nœud géostratégique de Bab el-Mandeb.

Deux soldats en tenue de combat, l’un portant un écusson iranien, se serrent la main sur le pont d’un navire durant un exercice militaire en mer.
L’Iran accueille la Chine et la Russie pour des exercices militaires dans le golfe d’Oman.

Si la puissance américaine au Moyen-Orient s’est significativement affaiblie, elle demeure notable, avec notamment la présence permanente de la Ve flotte. Les puissances extrarégionales impliquées ont cependant tout intérêt à trouver et maintenir un équilibre dans le golfe, dont la stabilité conditionne le commerce international.

Les dilemmes européens

Au Moyen-Orient, les Européens sont indéniablement en position de faiblesse. La guerre en Ukraine a accru leur dépendance aux pétromonarchies du Golfe, avec une hausse de 185 % des importations de GNL issues de la région. L’Europe se cache beaucoup derrière les États-Unis. Elle entretient, à leur égard, une relation de double dépendance, pour les importations et pour la sécurisation de ses approvisionnements.

Le Bosphore

Long de 30 km, le détroit du Bosphore lie la mer Noire et celle de Marmara. Il constitue la seule voie d’accès à la Méditerranée pour la Bulgarie, la Géorgie, la Roumanie, l’Ukraine et le Sud-Ouest de la Russie. En 2020, le détroit connaissait un trafic annuel de 37 000 bâtiments civils. Toutefois, son étroitesse pourrait, à terme, limiter son usage.

Juridiquement, le détroit est sous la législation de la convention de Montreux de 1936. Depuis 2022, sur décision turque, le détroit est fermé aux bâtiments militaires. Dans le cadre de la guerre en Ukraine, le Bosphore a joué le rôle de détonateur. Il a participé à la propagation de l’onde de choc de la guerre vers les pays du Sud.

L’Holodomor et l’identité ukrainienne

L’expression Holodomor est créée par R. Lemkin pour désigner le « génocide soviétique en Ukraine », par l’extermination par la faim. Si Iouchtchenko œuvre pour sa reconnaissance durant son mandat, son successeur, Ianoukovitch, élimine toute référence au génocide.

Poutine utilise aussi l’histoire pour justifier sa politique actuelle vis-à-vis de l’Ukraine. Révisionniste, il justifie l’annexion de la Crimée et du Donbass en affirmant éviter le « génocide culturel » des populations russophones. Il s’agit d’une confrontation cognitive globale entre les deux États, dans laquelle le succès russe est plus marqué que sur le terrain militaire. Le Kremlin a par ailleurs réutilisé les stratégies soviétiques, en utilisant la famine récemment dans certaines provinces ukrainiennes.

La mer Noire, plaque tournante céréalière

De 2000 à 2009, la production de blé russe a été multipliée par deux. Toutefois, dès 2010, la situation se dégrade. Les agriculteurs russes souffrent de mauvaises récoltes et de la crise financière. Par conséquent, les autorités russes déclarent un embargo au nom de la sécurité alimentaire nationale.

En 2014, les sanctions occidentales provoquent une forte riposte russe par la déclaration d’un embargo sur les importations en provenance de ces pays. Les sanctions occidentales finissent par stimuler l’agriculture russe, qui accélère sa quête d’autosuffisance. Le Kremlin fournit des subventions publiques massives et bascule dans un pilotage politique. En 2016, la Russie devient le premier exportateur de blé au monde.

De fait, la mer Noire est devenue une plaque tournante des marchés céréaliers mondiaux. En 2022, l’Ukraine et la Russie représentent 30 % des exportations céréalières mondiales. Le blocus imposé à l’Ukraine par la Russie est donc éminemment stratégique : Kiev perd l’ensemble de ses revenus liés aux exportations céréalières au moment où elle doit financer son effort de guerre. À l’été 2022, Istanbul aboutit à une médiation. Les exportations ukrainiennes peuvent désormais passer par des corridors sécurisés en mer Noire, en Bulgarie et en Roumanie.

Les céréales représentent un enjeu majeur dans ce conflit. Les sites de stockage sont pris pour cible, en témoignent les bombardements russes de silos ukrainiens (avec du matériel iranien). Le Kremlin s’assure toutefois de maintenir une bonne image, notamment auprès des pays du Sud. La Russie promet ainsi des envois de céréales vers l’Afrique via la Turquie, lui permettant aussi de remporter de nouveaux marchés.

Infrastructures portuaires et silos fortement endommagés, avec des structures métalliques effondrées et noircies.
Silos à grains ukrainiens gravement endommagés.

Cependant, force est de constater que la mer Noire est un théâtre de guerre sur lequel l’Ukraine est parvenue à obtenir des résultats significatifs. Elle a réussi une inversion progressive des rapports de force.

L’Ukraine entre nucléaire civil et militaire

En mars 2022, l’armée russe occupe Tchernobyl. Le Kremlin décide du creusement de tranchées proches de zones encore radioactives, tandis que l’armée occupe également le site sensible de Zaporijjia. L’AIEA décide alors de sonner l’alerte, évoquant des risques de « catastrophe nucléaire ».

L’identité ukrainienne est véritablement marquée du sceau du nucléaire. Après 1986, au moment de son indépendance, l’Ukraine accepte toutefois le principe d’un statut non nucléaire en échange de garanties de sécurité. Cependant, Kiev a conservé son arsenal nucléaire, comme garantie dans le cas d’une potentielle guerre russo-ukrainienne. Les années 1990 sont marquées par la dénucléarisation de l’Ukraine. Le processus est encadré par l’administration Bush, après une entente avec Moscou sur les assurances à apporter à Kiev. Cela est entériné par la signature du mémorandum de Budapest en 1994.

Toutefois, la guerre initiée en 2022 rebat les cartes. La Russie tient des propos qu’elle n’aurait jamais tenus durant l’ère soviétique. Poutine n’envisage plus l’arme nucléaire comme un simple outil de dissuasion. En octobre 2023, le gouvernement russe annule sa ratification du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires.

L’Ukraine, au centre de la sécurité européenne

La guerre en Ukraine se traduit par une évolution très rapide des termes sur lesquels reposait la sécurité européenne depuis la fin de la guerre froide. Cependant, le Kremlin entend inscrire l’invasion de l’Ukraine dans la continuité de la Seconde Guerre mondiale. Il inculque aux Russes la notion de « dette intergénérationnelle ». Tout citoyen russe doit se battre et mourir à l’instar de ses grands-parents pour ne pas leur être inférieur.

Selon S. Alexievitch, l’objectif de Poutine n’est pas la guerre. En effet, il s’agit d’un projet perpétuel en lui-même : « Même en temps de paix, tout était comme la guerre. » Poutine plonge son pays dans un état de guerre permanent. Pour ce faire, il désigne un ennemi, ici le « régime néonazi de Kiev » et « l’Occident collectif ». Il inscrit également sa politique dans une perspective historique large en imputant à l’Occident la responsabilité du déclenchement de la guerre.

Pour synthétiser tout ce révisionnisme poutinien, tu peux retenir cette citation de Poutine : « La vérité est avec nous. »

« Occident kidnappé » et « Occident collectif »

La guerre en Ukraine est aussi marquée par la résurgence de la culture stratégique soviétique, que G. Kennan décrivait comme de « l’autohypnose ». Selon Poutine, l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest seraient soumises à une vassalisation par les États-Unis pour former un « Occident collectif ».

Les Européens peuvent-ils se passer des Américains ?

La prise de conscience par la guerre en Ukraine

La sécurité européenne fait désormais face à de nouveaux défis, tout en combinant archaïsme et futurisme. Elle doit être remodelée pour y faire face.

La guerre en Ukraine a tout d’abord induit une insertion progressive de l’Ukraine dans l’industrie européenne de l’armement. En parallèle, la Russie a significativement augmenté son budget militaire avec une hausse de 70 % en 2024, dans une perspective long-termiste. Les dépenses militaires russes ont désormais surpassé les dépenses dédiées aux politiques sociales.

Le conflit russo-ukrainien a également transformé en profondeur l’Europe en matière de vision. Un « sentiment de partager un destin commun avec l’Ukraine » a émergé. Ainsi, l’Europe a-t-elle tenté de préserver son unité par l’adoption de sanctions et la création de nouveaux outils, tels que le Fonds européen de défense.

Photo de groupe de responsables politiques posant sur un escalier décoré, devant une rangée de drapeaux nationaux et européen.
Sommet sur l’Ukraine : l’Europe doit « se préparer au pire ».

Le rôle prépondérant des États-Unis

Toutefois, l’OTAN a aussi renforcé son rôle dans la défense collective des Européens avec l’intégration de la Suède et de la Finlande. La garantie militaire américaine demeure une condition indispensable à la sécurité des Européens, et ce, d’autant plus depuis la rupture des relations russo-européennes.

Cette situation d’impasse n’a pas échappé aux puissances moyennes. Ces dernières ont tenté d’exploiter la situation via des médiations transactionnelles. S. Jaishankar affirme ainsi : « L’Europe doit changer de mentalité, elle continue de croire que ses problèmes sont les problèmes du monde, mais que les problèmes du monde ne sont pas les problèmes de l’Europe. »

La Russie cherche aussi à tirer profit de ces faiblesses. Poutine parie ainsi sur la fatigue occidentale. Le 7 octobre fut ainsi un véritable effet d’aubaine pour le Kremlin. La Russie a en effet bénéficié d’un détournement de l’attention. Elle a pu aussi profiter d’une accentuation de la cassure entre les pays soutiens d’Israël.

L’Europe n’est toutefois pas naïve et entend résister à ses assauts extérieurs. Emmanuel Macron affirmait ainsi : « Nous ne devons pas laisser l’Occident être kidnappé une deuxième fois. »