Nous allons voir ensemble comment s’articule la doctrine des cinq mers de Vladimir Poutine. En effet, depuis le début du XXe siècle, la Russie a cherché à renforcer sa puissance maritime en contrôlant les mers qui bordent son territoire : la mer Blanche, la mer Capsienne, la mer Baltique, la mer Noire et la mer d’Azov. Poutine a souhaité moderniser ce projet pour retrouver la grandeur passée de la Russie. Comme il le déclarait lui-même lors de l’assemblée fédérale de la Fédération de Russie : « La destruction de l’URSS est la pire catastrophe géopolitique du siècle. » Nous verrons ainsi la spécificité de la stratégie russe pour chaque mer. Ensuite, nous montrerons en quoi cette stratégie permet d’expliquer en grande partie les décisions de la Russie.
Qu’est-ce que la doctrine des cinq mers ?
Les cinq mers sont une forteresse que la Russie cherche à contrôler, mais également un levier de puissance qu’elle veut utiliser. Les prisonniers du goulag construisent ces canaux et environ 25 000 travailleurs perdent la vie sur ceux de la mer Blanche. Ce contrôle des mers est stratégique pour l’URSS durant la guerre froide pour contrôler les anciennes Républiques soviétiques. Cependant, après la chute de l’URSS, la Russie perd une partie du contrôle de ces mers. Elle passe notamment d’un contrôle à 60 % des mers Noire, d’Azov et Caspienne à 10 %.
Poutine cherche à reprendre le narratif stalinien pour fortifier le pays dans une logique offensive. Pour réhabiliter cette doctrine, il cherche à relier ces espaces par un réseau de plus de 7 000 kilomètres s’étendant de Saint-Pétersbourg à Bombay.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, les fronts de guerre se multiplient autour de ce corridor. On peut citer : Tchétchénie en 1999, Géorgie en 2008, Crimée en 2014, Haut-Karabakh en 2020, Ukraine en 2022, attaques hybrides en mer Baltique. La Russie cherche à contrôler son « étranger proche » en mettant la pression sur les voisins (ex-Républiques soviétiques). En effet, Poutine voit le pays comme un empire ne pouvant donc accepter la reconnaissance de nouveaux États-nations faisant anciennement partie de l’URSS.
L’affirmation de la puissance russe autour de cette doctrine
La mer Noire et la mer d’Azov
Ces deux mers sont essentielles pour le contrôle des routes maritimes et la projection de puissance russe. Elles donnent accès aux mers chaudes et aux détroits turcs que la Russie cherche à contrôler. Pour y parvenir, depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, la Russie multiplie les fronts autour des rives des deux mers.
Tout d’abord, Poutine décide d’envoyer l’armée russe pour prendre le contrôle des provinces d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie en Géorgie. Après une guerre éclair de cinq jours, la Russie reconnaît unilatéralement l’indépendance de ces deux provinces en 2008. La Russie souhaite contrôler le littoral de la mer Noire et mieux contrôler le Caucase, véritable pont entre l’Europe et l’Asie. Pour ce faire, la Russie continue à vouloir grignoter du territoire et à influencer la politique du pays. En effet, le pays soutient des candidats anti-UE et cherche à limiter les rapprochements entre la Géorgie et les pays occidentaux.
En 2014, la Russie annexe la Crimée et devient le deuxième front des cinq mers. Vladimir Poutine cherche à se rapprocher du détroit du Bosphore qui permet l’entrée dans la mer Noire. C’est dans cette dernière que transitent 40 % des céréales mondiales et par où passent les gazoducs alimentant l’Europe et la Russie en gaz russe. La justification russe est la défense des minorités russophones dans la région.
En 2022, Poutine déclenche « l’opération spéciale » pour envahir l’Ukraine. Une nouvelle fois, cette décision peut être analysée à l’aune de l’accès aux mers stratégiques par la Russie. En effet, après avoir bombardé Kiev, l’armée russe se concentre sur les grands ports. Le port d’Odessa est notamment bombardé depuis le début de guerre pour relier la Transnistrie à la Crimée. Empêcher l’Ukraine d’accéder à la mer revient à couper l’Ukraine de ses principales routes d’exportation et ainsi asphyxier son économie. La Russie s’attaque également à Mariupol, accès ukrainien à la mer d’Azov. Le 21 mai 2022, la ville tombe après avoir été détruite à plus de 90 %. Le port est transformé en ville russe et envoie des colons dans les nouveaux immeubles construits.
Ainsi, reconquérir la souveraineté de la mer Noire et de la mer d’Azov permettrait à la Russie de réunir les mers du Sud. Cette volonté s’accompagne du projet de canal Eurasie visant à relier les mers du Sud à la mer Caspienne.
La mer Caspienne
Après la chute de l’URSS, la mer Caspienne passe de deux pays riverains (URSS et Iran) à cinq pays (Russie, Iran, Kazakhstan, Turkménistan, Azerbaïdjan). Elle compte avant tout de nombreux gisements de pétrole et de gaz participant à l’enrichissement de ces pays. La Russie cherche à maintenir des relations fortes avec les dirigeants de ces États. On peut notamment citer les différentes rencontres entre Vladimir Poutine et Ilham Aliyev (dirigeant de l’Azerbaïdjan).
La jonction entre la mer Noire et la mer Caspienne en fait une réelle plateforme dans laquelle les bâtiments militaires se déplacent. Ainsi, les bombardements contre l’Ukraine sont effectués depuis la mer Caspienne. C’est également depuis cette mer que la Russie soutenait le régime de Bachar al-Assad. Ce soutien va notamment permettre à la puissance russe de développer deux bases militaires, Tartous et Lattaquié. Elles permettent à la Russie d’étendre la doctrine des cinq mers vers la Méditerranée. Pour autant, la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024 marque la fin des bases russes dans le pays, mais n’altère pas les ambitions de Vladimir Poutine.
La mer Baltique
Le contrôle de la mer Baltique s’inscrit dans l’histoire de la Russie que Poutine cherche à réhabiliter. Selon lui, la grande guerre du Nord après laquelle Pierre le Grand s’empare du contrôle de la mer Baltique n’est que la récupération de territoires russes. En effet, à cette période, la mer Baltique est érigée en axe stratégique de développement pour la Russie.
Néanmoins, Poutine se refuse à accepter le recul de la Russie en mer Baltique malgré l’adhésion de la Finlande (2023) et de la Suède (2024) à l’OTAN. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les navires militaires de l’OTAN se déploient et réalisent des exercices de grande ampleur. Ainsi, du point de vue russe, le renforcement de la présence militaire des pays occidentaux en mer Baltique peut être vu comme un échec.
Pour y faire face, la Russie penche pour des attaques hybrides et notamment cyber contre les pays baltes. Ainsi, après l’attaque 2007 contre l’Estonie, l’OTAN décide d’installer son centre mondial de cyberdéfense en Estonie. Poutine multiplie les opérations d’intimidation : violations des espaces maritimes, bâtiments militaires européens pris pour cible par l’armée russe lors d’exercices, survol de drones, sabotages des gazoducs Nordstream.
La Russie cherche également à renforcer sa présence militaire dans l’enclave de Kaliningrad pour faire pression sur les États baltes. L’idée est de déstabiliser l’Union européenne à ses frontières.
La mer Blanche
La mer Blanche est la seule mer des cinq dont la Russie a le contrôle entièrement. Elle lui permet d’accéder à l’Arctique. Cette région est de plus en plus stratégique du fait du réchauffement climatique qui ouvre la route du Nord-Est. Elle permettra aux supertankers de transiter de l’océan Pacifique à l’océan Atlantique en 35 jours (moins que les 50 jours par le canal de Suez). Poutine cherche à exploiter cette route de plus de 6 000 kilomètres longeant la Russie.
La Russie cherche à étendre sa maîtrise de l’Arctique tant pour les ressources qui s’y trouvent que pour projeter sa puissance face aux pays occidentaux. En effet, les pays occidentaux, notamment les États-Unis, cherchent également à s’affirmer dans la région. Les récentes déclarations de Donald Trump sur l’annexion du Groenland en sont un exemple. Vladimir modernise les infrastructures de Mourmansk qui devient le quartier général de la flotte du Nord. On y trouve 13 sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire équipés de missiles balistiques intercontinentaux.
Dans ce contexte, les tensions entre la Russie et la Finlande s’accroissent. Les deux pays partagent une frontière de 1 300 kilomètres qui est fermée depuis 2023. Depuis la guerre en Ukraine, les Finlandais ont fait le choix massif de soutenir l’adhésion à l’OTAN. Ils mettent fin à la neutralité du pays qui prédominait depuis la guerre froide.
Ces dernières années, le rapprochement entre la Russie et la Chine s’explique également par la volonté de mieux contrôler la route du Nord.
Intérêt stratégique global des cinq mers
Comme vu dans la partie précédente, la doctrine des cinq mers a pour objectif global de sécuriser les frontières, projeter la puissance russe et peser dans les équilibres régionaux.
En effet, la Russie et l’URSS ont souvent été considérées comme des puissances terrestres. Pour autant, il ne peut être nié que la Russie de Poutine cherche aujourd’hui à contrôler ces mers. Cette doctrine permet donc de comprendre pourquoi la Russie multiplie les affrontements à ses frontières.
Elle permet de mieux comprendre certaines décisions :
- La guerre en Ukraine pour le contrôle de la mer d’Azov et la mer Noire jugées essentielles pour contrôler les routes maritimes et limiter l’influence occidentale.
- Le renforcement militaire russe avec le développement de bases militaires en mer Baltique et en mer Blanche.
- La diplomatie énergétique notamment à l’œuvre en mer Caspienne. La Russie exploite ses ressources énergétiques pour renforcer son influence économique et politique sur les pays voisins.
Les limites de la doctrine des cinq mers
Cependant, le tableau ne serait pas complet si on n’abordait pas les limites de cette doctrine.
Tout d’abord, il existe pour la Russie un risque de surextension géopolitique. En effet, contrôler cinq mers requiert des moyens militaires et économiques importants. De nombreux spécialistes considèrent que Vladimir Poutine n’a pas les moyens de ses ambitions.
Ensuite, la doctrine russe se heurte à la résistance d’autres puissances qui ne restent pas passives face aux revendications russes. Comme nous l’avons vu dans l’article, l’OTAN cherche à limiter les avancées russes en soutenant l’Ukraine et en renforçant sa présence militaire aux frontières de l’UE. La Turquie ou encore les États riverains de la mer Caspienne limitent également les volontés de Vladimir Poutine.
En outre, la doctrine des cinq mers repose sur une dépendance accrue aux infrastructures et routes critiques. En effet, les ports et autres infrastructures représentent un potentiel pour la Russie. La perte des deux bases russes en Syrie en est un parfait exemple.
Enfin, cette doctrine nécessite des investissements massifs et une militarisation de l’économie russe se faisant aux dépens d’autres pans de l’économie russe. De surcroît, elle s’accompagne d’un assujettissement croissant à la puissance chinoise.
Conclusion
La doctrine des cinq mers illustre la volonté de la Russie de renforcer sa puissance maritime et son influence régionale. Analyser cette stratégie permet donc de mieux comprendre les choix militaires énergétiques et diplomatiques récents de la Russie. Cela permet également de comprendre les contraintes et risques qui pèsent sur sa politique extérieure. Pour avoir plus d’informations sur la politique étrangère russe, clique ici.
Cette doctrine peut être utilisée dans des sujets de kholle ou de dissertation sur la Russie. Elle permet d’illustrer la politique de renouveau de la puissance russe de Vladimir Poutine. Elle est aussi un moyen d’aborder les concepts « d’étranger proche » et de « zone tampon » défendus par la Russie face aux pays occidentaux.
Pour avoir plus de précisions sur cette doctrine, regarde le documentaire Arte en cliquant ici.




