Manifestation en Pologne avec drapeaux polonais et européens, illustrant les tensions avec l’UE

Sous la primature de Mateusz Morawiecki, la relation entre la Pologne et l’UE se dégrade considérablement. Des sujets houleux ressurgissent, à savoir le non-respect (d’après l’UE) de certaines règles européennes par la Pologne et la protection de l’Etat de droit. Ces tensions avec l’UE s’inscrivent dans un contexte plus large de l’émergence d’une ultra-droite conservatrice en Pologne, en Hongrie, en Autriche…

La Pologne face à la Cour de Justice de l’UE

Au début du mois de juillet 2021, le Tribunal constitutionnel polonais (TK) a contredit les affirmations de la Cour de justice de l’UE qui remettait en cause les réformes judiciaires polonaises, les jugeant contraires à la Constitution polonaise. Plus précisément, l’UE dénonçait l’activité de la nouvelle « chambre disciplinaire » de la Cour suprême. Quelques mois avant, l’UE avait déjà averti la Pologne sur ce sujet en demandant de cesser son activité.

Cette instance controversée était en mesure de réguler le travail des juges : lever leur impunité, les exposant ainsi à des poursuites pénales. Pour autant, la Pologne n’en prit pas compte, si bien que le ministre de la Justice polonais a affirmé que l’Europe exerçait un « chantage illégal ». En conséquence, le 15 juillet 2021, l’UE déclara la non-conformité de cette instance au droit européen.

Retournement de situation ! Un mois plus tard, la Pologne fait volte-face. Le samedi 7 août 2021, le président du parti conservateur au pouvoir Droit et justice (PIS), Jaroslaw Kaczynski, annonce la suppression de la Chambre disciplinaire « dans la forme sous laquelle elle fonctionne actuellement et l’objet du litige (avec l’UE) disparaîtra ». Il s’agit donc d’une petite victoire pour l’UE.

Quel avenir pour la Pologne dans l’UE ?

Cette nouvelle réforme judiciaire, entrée en vigueur en 2020, est très critiquée par l’UE mais aussi par l’opposition polonaise. Plus encore, il s’agit aussi, pour la Cour de justice de l’Union européenne et la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), d’une menace pour l’état de droit. Ce litige est d’autant plus important qu’il s’inscrit dans une succession de désaccords avec l’UE. L’année dernière, la Pologne a été fustigée par de nombreux pays et personnalités pour sa politique ouvertement homophobe.  Les droits des LGBT n’étaient pas respectés. L’UE s’inquiète donc de la tournure autoritaire que prend la Pologne depuis 2015 après l’élection du PiS.

Débats pluriels, défis géopolitiques pluriels

Mais ce n’est pas le seul sujet de débat. Un point important est à évoquer : celui du plan de relance européen post-covid. La Pologne, accompagnée de la Hongrie, a bloqué fin 2020 le plan de relance européen, ayant pour but de lever des fonds pour sortir de la crise économique. Ces deux pays ont dégainé leur droit de veto européen. En conséquence, la Commission européenne n’était pas en mesure de lever les fonds du plan de relance. C’est ici que se retrouve le débat européen entre souveraineté et fédéralisme.

Malgré la procédure de l’article 7 de l’UE mise en place en 2017, la Pologne ne reçoit aucune véritable sanction. En effet, cette procédure longue et fastidieuse en cas de non-respect des valeurs européennes n’a jamais été aboutie puisqu’elle est conditionnée au vote à l’unanimité. Il semblerait donc que l’Europe éprouve des difficultés à mettre en place ses sanctions. D’autant plus que certains s’interrogent de la pertinence de cette procédure, plus symbolique que juridique. Les règles du veto et de l’unanimité viennent donc bloquer encore une fois sa volonté d’action.

Afin d’éviter de nouveaux désagréments, l’UE a décidé de mettre en place un mécanisme de sanctions financières en cas de violation des valeurs européennes et de l’état de droit par l’instauration de la conditionnalité des fonds européens. Ce mécanisme, adopté en 2020 et entré en vigueur le 1er janvier 2021, se heurte tout de même à des obstacles. Malgré l’approbation des Vingt-sept, la Pologne et la Hongrie se sont affirmées contre ce nouveau dispositif. Pour autant, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a promis de prendre en considération tout cas relatif à la violation des valeurs européennes.


Focus sur l’économie de la Pologne

Quid de l’unité de l’Europe ?

L’UE est très attachée à ses valeurs et au respect du droit européen qui prime sur le droit national. Le règlement par le dialogue reste la principale réponse de la part de l’UE. Mais sur cette question primordiale qu’est le fonctionnement du système judiciaire, ce règlement risque d’être faible. Il faudra une Europe unie et stable pour régler ce litige.

L’état de droit fait partie des valeurs et principes de l’UE. Un débat nouveau surgit ici : faut-il respecter les valeurs ou mettre en place le plan de relance malgré l’absence d’une unanimité, quitte à mettre en péril les valeurs de l’UE ? Ces litiges fragilisent le bon fonctionnement de l’UE. En plus des contentieux, des fractures internes à la Pologne n’arrangent pas les choses.

D’autre part, un autre groupe semble contrer les ambitions d’une Europe unie. Le groupe de Visegrád (V4) comprenant la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie, s’accorde idéologiquement. Ces quatre pays soutiennent la souveraineté des États membres au sein de l’Union européenne, ravivant les débats et oppositions au sein de l’UE.

Focus : La Pologne est-elle un cas isolé ?

La Pologne n’est pas un cas isolé au sein de l’Union européenne. D’autres États ont, ces dernières années, entretenu des relations tendues avec Bruxelles, révélant des lignes de fracture profondes. La Hongrie de Viktor Orbán en est l’exemple le plus emblématique : réformes judiciaires contestées, atteintes à la liberté de la presse, restrictions visant les ONG et les droits des minorités, autant de sujets qui ont conduit l’UE à enclencher des procédures inédites et à suspendre certains financements.

L’Italie, sous certains gouvernements populistes, a également défié les règles européennes, notamment sur la discipline budgétaire et la gestion des flux migratoires, opposant une logique nationale à la solidarité européenne. Plus au nord, les Pays-Bas ou le Danemark ont exprimé des réticences fortes face à toute avancée vers un fédéralisme accru, notamment lors des négociations du plan de relance post-Covid, défendant une vision plus stricte et conditionnée de la solidarité financière. Enfin, des tensions apparaissent aussi en Europe occidentale, comme en Espagne autour de la question catalane, ou en France sur certains arbitrages budgétaires ou agricoles (Mercosur) avec la Commission. Ces frictions, de nature politique, économique ou institutionnelle, traduisent une réalité persistante : l’Union européenne reste un espace de compromis fragile, traversé par des intérêts nationaux divergents et des conceptions opposées de son avenir.

Certains pays d’Europe centrale ont plus particulièrement une approche très proche à celle de la Pologne. C’est le groupe de Visegrad. Il réunit la Pologne, la République Tchèque, la Hongrie et la Slovaquie.

Le tournant Donald Tusk

Donald Tusk lors d’un discours avec drapeaux UE, illustrant le retour européen de la Pologne
Donald Tusk incarne une nouvelle phase des relations entre la Pologne et l’UE.

Mais tout bascule en 2023. Donald Tusk fait son grand retour en politique et parvient, avec sa coalition, à reprendre le pouvoir, chassant le PiS qui était à sa tête depuis 2015. Le retour de Donald Tusk en Pologne n’est pas un simple épisode politique. C’est un basculement. Un changement de ton, de méthode, de cap. Après des années marquées par la domination du Droit et Justice (PiS), le pays semble entrer dans une nouvelle phase. Donald Tusk est un européiste convaincu, d’orientation libérale. Dans un contexte où tous les regards se tournent vers l’Est, l’UE peut enfin souffler.

Pendant huit ans, le PiS avait imposé sa vision. Une vision souverainiste, méfiante envers Bruxelles, attachée à une certaine idée de la nation. Les réformes de la justice ont cristallisé les tensions avec l’Union européenne. L’État de droit était devenu un sujet de conflit permanent. Varsovie s’est retrouvée isolée. Parfois volontairement. Avec Tusk, le contraste est immédiat.

Un retour en force de la Pologne

L’ancien président du Conseil européen désire incarner une Pologne ancrée au cœur de l’Europe. Il parle le langage des institutions et maîtrise les codes diplomatiques. Il avait été le Président du Conseil Européen de 2014 à 2019. Ses intentions et son style sont donc connus, et plutôt appréciés. Il rassure les partenaires. Là où le PiS privilégiait l’affrontement, Tusk choisit la négociation. Là où le PiS insistait sur la souveraineté nationale, Tusk insiste sur l’interdépendance. Ce n’est donc pas seulement une alternance. C’est une rupture de style.

Sur le plan international, cette transformation est encore plus visible. Le PiS, contrairement à son allié Viktor Orban, n’avait jamais failli pour soutenir l’Ukraine. Mais sous D. Tusk, ce soutien change de nature. Sous le PiS, il était puissant, presque instinctif, porté par l’histoire et la méfiance envers la Russie. Avec Tusk, ce soutien devient aussi stratégique, structuré et coordonné avec les alliés. Donald Tusk, conscient du rôle charnière et stratégique de son pays, souhaite incarner cette résistance européenne à Vladimir Poutine.

Depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine, la Pologne joue un rôle clé. C’est une plateforme logistique, une porte d’entrée de l’aide militaire et un refuge pour des millions de déplacés. La Pologne de Tusk se rapproche de l’Allemagne, pourtant longtemps perçue avec méfiance. Le dialogue reprend et les tensions s’apaisent. Avec la France, la coopération se renforce: défense, énergie, stratégie industrielle… Même dynamique avec le Royaume-Uni, partenaire sécuritaire clé. Donald Tusk parvient donc à replacer la Pologne en tant qu’acteur central

La résistance du PiS

Ce repositionnement n’est pas sans résistances. Le PiS reste puissant et son électorat demeure fidèle. Une partie de la société polonaise reste attachée à une ligne dure, souverainiste, méfiante envers les élites européennes. Le pays est donc divisé malgré les apparences d’unité. La récente élection présidentielle en est la preuve. Elle a confirmé une polarisation intense avec deux visions du pays qui s’affrontent. L’une tournée vers l’Europe. L’autre centrée sur la souveraineté nationale. Le résultat, serré, montre que rien n’est acquis. Que le retour de Tusk ne règle pas tout. C’est donc le très conservateur Karol Nawrocki qui a remporté l’élection présidentielle. Il a notamment battu le candidat soutenu par Donald Tusk.

Celui-ci n’hésite pas à user de son veto pour bloquer D. Tusk lorsque c’est possible. Ainsi, en février 2026, il a mis son veto à une loi visant à restaurer l’indépendance du fameux Conseil national de la magistrature. C’était ce conseil qui avait provoqué les frictions avec l’UE lorsque le PiS était au pouvoir. Le Président de la République ayant le privilège de nommer les juges, l’indépendance de la justice polonaise en sort fragilisée.

Tableau récapitulatif

Pologne : tableau récapitulatif des tensions avec l’UE et du tournant Donald Tusk
Pologne : thème clé Sous le PiS Avec Donald Tusk Effet sur l’UE
Relation avec Bruxelles Rapport conflictuel, bras de fer politique fréquent Retour au dialogue et à la négociation Apaisement partiel des tensions institutionnelles
État de droit Réformes judiciaires vivement contestées Volonté affichée de rétablir des garanties Sujet central dans les relations Pologne-UE
Chambre disciplinaire Symbole de la crise avec la justice européenne Tentative de rupture avec l’héritage institutionnel du PiS Illustration des limites du contrôle européen
Vision de l’Europe Approche souverainiste et méfiante Approche pro-européenne et plus intégratrice Opposition entre Europe des nations et Europe politique
Politique étrangère Ligne ferme mais souvent isolée Coordination renforcée avec les alliés européens Pologne replacée au centre du jeu continental
Soutien à l’Ukraine Soutien massif, motivé par l’histoire et la sécurité Soutien toujours fort, mais davantage structuré diplomatiquement Renforcement du rôle stratégique de la Pologne en Europe
Alliances européennes Tensions régulières avec plusieurs partenaires de l’UE Rapprochement avec la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni Nouvelle crédibilité diplomatique de la Pologne
Blocages internes Pouvoir plus homogène autour du PiS Présidence hostile et forte polarisation politique La normalisation reste incomplète et fragile

Ce que montre ce tableau sur la Pologne est simple : l’alternance de 2023 a bien marqué une rupture de méthode et de ton, mais elle n’a pas effacé les fractures politiques internes ni tous les contentieux avec l’Union européenne. La Pologne reste donc un cas majeur pour comprendre à la fois les divisions de l’UE, les débats sur la souveraineté nationale et les limites concrètes de l’intégration européenne.

Comment utiliser la Pologne dans une copie ?

Dans une dissertation sur l’Europe et ses défis, il pourrait être intéressant d’établir un paragraphe sur les fractures européennes qui constituent aujourd’hui un enjeu majeur au bon développement de l’Union européenne. On pense souvent à la Hongrie, mais elle est loin d’être la seule. Les fractures internes empêchent la cohésion et l’unité de l’Europe, remettant ainsi en cause l’efficacité de ses institutions qui peinent à mettre en place des sanctions et entraînant une perte de confiance des citoyens européens. La Pologne illustre le phénomène de la fragmentation européenne et la difficulté pour l’Europe de faire véritablement respecter ses valeurs et principes afin de devenir une Europe puissante.

Mais la Pologne rappelle aussi que l’alternance est une norme en Europe. Aucun parti n’est éternel et le défi pour l’UE est de savoir jongler entre des parties qui ont des obligations nationales et des intérêts divergents. C’est aussi, indirectement, la règle de l’unanimité qui est en cause. Mais son éradication pose un risque de souveraineté que certains Etats auraient du mal à accepter.

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