« Les nations ne recherchent pas la morale, elles recherchent la puissance », écrivait Raymond Aron. Cette formule résonne aujourd’hui avec une acuité particulière lorsqu’on observe le retour de la Turquie sur le devant de la scène régionale (voire mondiale). Depuis la décennie 2010 (plus encore après l’invasion russe de l’Ukraine en 2022), Ankara a multiplié les initiatives diplomatiques et militaires, au point de devenir l’un des arbitres les plus imprévisibles et les plus convoités de son voisinage élargi. Au Caucase, ses drones redessinent l’équilibre militaire. Au Moyen-Orient, ses troupes influencent le destin de la Syrie et ses médiations pèsent sur Gaza. En méditerranée orientale, elle bouleverse les rapports énergétiques… En somme, la puissance régionale turque joue désormais sur tous les tableaux.
Introduction
La Turquie n’est plus seulement une puissance charnière, elle est devenue ce que certains historiens américains appellent un middle power maximaliste (comme Mustafa Kutlay dans son article de Foreign Affairs « Turkey Book Talk », 2025), c’est-à-dire un État de puissance moyenne, mais aux ambitions de grande puissance.
Dès lors se pose une question centrale : de quelle manière la Turquie s’impose-t-elle comme un faiseur de rois régional ?
Une puissance militaire en expansion
Le complexe militaro-industriel turc : la nouvelle vitrine d’Ankara
Depuis quinze ans, la Turquie s’est hissée parmi les premiers pays producteurs de drones armés. L’industrie de défense (Aselsan, Roketsan, Baykar…) représente en 2025 plus de 2 % du PIB, contre seulement 0,6 % en 2005. Ses exportations de drones et de véhicules blindés dépassent les quatre milliards de dollars par an, faisant d’elle un fournisseur recherché de l’Afrique à l’Asie centrale.
Un des symboles de cette ascension reste le Bayraktar TB2. Utilisé en Libye, en Syrie, en Ukraine, au Nagorno-Karabakh, il a offert à Ankara un outil d’influence unique. Le succès du Bayraktar TB2 vient également du fait de l’évolution de la guerre. Les conflits coûtent de moins en moins cher grâce à des équipements comme les drones, qui réduisent fortement les dépenses militaires. À titre d’exemple, dans le cadre de la stratégie No Boots on the Ground menée par Barack Obama, les États-Unis ont réalisé 540 frappes de drones durant son mandat.

La Turquie, puissance régionale dans la mer Noire
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, la mer Noire est redevenue un épicentre de la géopolitique mondiale. C’est ainsi que le détroit du Bosphore, longtemps tombé aux oubliettes du fait de l’importance d’autres détroits ou canaux, a été remis sur le centre de l’échiquier.
Selon les données du FMI, 33 % de la sécurité alimentaire mondiale circule par le détroit du Bosphore, d’où son importance et le pouvoir que cela accorde à la Turquie. Membre de l’OTAN depuis 1952 et puissance littorale majeure, Ankara a imposé sa centralité en appliquant à la lettre la Convention de Montreux (1936), qui limite le passage des navires militaires. Cette décision place directement la Turquie comme arbitre maritime.
En parallèle, Erdoğan a lancé plusieurs initiatives diplomatiques. Il a notamment médié l’accord céréalier de la mer Noire, signé en juillet 2022, puis renégocié jusqu’en 2024. Cette posture de « faiseur d’équilibres » rend la Turquie indispensable aux Occidentaux. Elle lui permet aussi d’éviter une rupture totale avec Moscou. La ligne diplomatique reste subtile, mais efficace, exprimant ce qu’avait résumé Israël Katz, chef du service de renseignement turc aux États-Unis : « La Turquie essaye de mener une politique étrangère à 180 degrés », ajoutant que la Turquie « faisait autant confiance à la Russie qu’à l’Occident ».
Le Caucase : la puissance régionale turque comme parrain militaire du monde turcique
En 2025, le Caucase est sans aucun doute l’un des théâtres privilégiés de l’influence turque. La victoire de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie lors de la deuxième guerre du Haut-Karabakh, en 2020, marque un tournant historique. En effet, sans le soutien technologique et militaire turc (en particulier les fameux drones Bayraktar TB2), Bakou n’aurait pu obtenir un succès aussi rapide et décisif (44 jours, du 27 septembre au 10 novembre). Depuis cet événement incontournable désormais dans les manuels d’histoire turcs, la puissance turque s’impose comme le parrain du Caucase, frôlant encore avec l’influence russe.
La Turquie mène, par exemple, des exercices réguliers au Nakhitchevan et soutient les communications militaires de Bakou. Elle pousse l’ouverture d’un corridor stratégique via le Syunik arménien, projet qui bouleverserait le Caucase. Ankara agit comme puissance normative et façonne accords, médiations et entraînements. Erdoğan mobilise la mémoire ottomane et le récit « deux États, une nation ». Ses succès diplomatiques en 2023‑2024 renforcent son rôle régional. Moscou, affaibli par la guerre en Ukraine, laisse un vide que la Turquie occupe.
Un pouvoir géoéconomique et énergétique qui recompose les équilibres
Le carrefour énergétique : la Turquie, hub gazier entre Est et Ouest
La Turquie s’impose, en 2025, comme un carrefour énergétique majeur entre Est et Ouest. Sa position géographique lui confère le privilège de relier la mer Caspienne, le Moyen-Orient et la Russie aux marchés européens. Ankara contrôle déjà de nombreux gazoducs cruciaux, dont TurkStream et TANAP (voir encadré sur le projet GAP).
Ces gazoducs acheminent des milliards de mètres cubes de gaz chaque année. En 2024, le ministre de l’Énergie, Alparslan Bayraktar, a confirmé que la Turquie deviendrait le principal hub gazier régional d’ici 2025. Certaines infrastructures sont en cours de développement, à l’instar des usines de stockage Silivri et Tuz Golu, qui devraient doubler leurs capacités d’ici 2028. La Turquie investit aussi dans ses propres ressources. Le champ gazier de Sakarya, découvert en mer Noire, pourrait fournir jusqu’à 10 milliards de m³ par an dès 2026.
Les grandes étapes du projet GAP (Güneydogu Anadolu Projesi)
Lancé à la fin des années 1970, le projet GAP vise l’aménagement intégré du Sud-Est anatolien à travers un vaste programme de barrages et d’infrastructures hydrauliques.
La première grande phase débute dans les années 1980 avec la construction de barrages majeurs sur l’Euphrate, dont le barrage de Karakaya (1987), puis l’imposant barrage Atatürk (1990), symbole du projet.
Dans les années 1990 et 2000, le GAP s’étend progressivement au bassin du Tigre, multipliant les ouvrages destinés à l’irrigation, à l’électricité et au développement agricole.
Depuis les années 2010, le projet se concentre sur des dimensions plus socio-économiques, irrigation fine, infrastructures, urbanisation, tout en suscitant des tensions régionales, notamment avec la Syrie et l’Irak en raison de la gestion des débits de l’Euphrate et du Tigre.
Le projet de hub gazier à Istanbul, annoncé en 2024, prévoit une plateforme commerciale où producteurs et consommateurs échangeront directement. L’objectif est clair : transformer la Turquie en plaque tournante incontournable, capable de peser sur les prix et les flux. Dans un contexte où l’Europe cherche à compenser la perte du gaz russe, Ankara gagne un rôle central.
Les Balkans : une influence par les routes, les mosquées et les investissements
Les Balkans (région géographique située au sud-est de l’Europe) sont devenus, depuis 15 ans, un terrain stratégique pour Ankara. La Turquie y déploie une triple influence : religieuse, économique et symbolique (soft power). L’agence TIKA regroupe, par exemple, plus de 900 projets culturels et religieux, financés entre 2010 et 2024, dont la rénovation de mosquées ottomanes et de sites historiques, comme le pont Mostar.
Depuis 2010, les investissements économiques y sont également considérables, le volume de ces flux financiers a grimpé jusqu’à être six fois supérieur en 2025. En effet, en 2024, près de 5 000 entreprises turques étaient implantées dans la région, notamment en Serbie, en Albanie et en Bosnie-Herzégovine.
Sur le plan des infrastructures, Ankara finance des autoroutes stratégiques (Belgrade-Sarajevo, Tirana-Pristina), des hôpitaux et des zones industrielles. Turkish Airlines, avec plus de 40 lignes directes vers les capitales balkaniques, agit comme un outil géopolitique assumé. Enfin, des accords militaires avec l’Albanie et le Kosovo renforcent l’ancrage sécuritaire de la Turquie dans une zone longtemps considérée comme chasse gardée de l’UE.
L’UE : entre interdépendance stratégique et diplomatie de confrontation
La relation entre la Turquie et l’Union européenne oscille entre tension et dépendance mutuelle. Malgré les dérives autoritaires d’Erdoğan, le pays n’est pas isolé : au contraire, les années 2024-2025 ont marqué un spectaculaire regain d’intérêt européen pour Ankara. Deux transactions militaires symbolisent ce tournant : Londres a signé en octobre 2025 un contrat de neuf milliards d’euros pour la vente de 20 Eurofighter Typhoon à la Turquie, suivi quelques jours plus tard d’une visite du chancelier allemand, venu sceller une coopération sécuritaire renforcée. Du jamais vu depuis une décennie.
Ce basculement européen révèle un paradoxe : l’UE critique la répression politique turque (incarcération du maire d’Istanbul, 118ᵉ sur 143 à l’indice de l’État de droit 2025), mais renforce sa coopération militaire avec Ankara. L’Allemagne a même rompu sa doctrine traditionnelle interdisant l’exportation d’armes vers des États non démocratiques ou engagés dans des conflits. Comme l’a déclaré Friedrich Merz : « Nous voulons voir la Turquie dans l’UE », signe que la realpolitik reprend le dessus.
À cela s’ajoute une autre dépendance : la puissance régionale turque demeure le principal rempart migratoire de l’Europe, rôle renforcé depuis les tensions autour de la frontière grecque en 2020. L’UE n’a plus le luxe de rompre avec Ankara. Sans elle, la stabilité énergétique, sécuritaire et migratoire du continent serait sérieusement mise à mal.
Récapitulatif des relations euro-turques
| Année | Événement | Importance dans les relations UE–Turquie |
|---|---|---|
| 1963 | Accord d’association (Ankara) | Cadre juridique fondateur qui ancre la Turquie dans le projet européen. |
| 1987 | Demande d’adhésion | La Turquie se positionne officiellement comme future candidate à l’UE. |
| 1995 | Union douanière | Intégration économique profonde : hausse du commerce et alignement partiel sur l’UE. |
| 1999 | Statut de pays candidat | L’UE reconnaît la Turquie comme candidate potentielle, ouvrant une nouvelle étape politique. |
| 2005 | Ouverture des négociations | Début formel du processus d’adhésion, même si l’avancée reste lente. |
| 2016 | Accord migratoire | Renforcement de la coopération stratégique sur la gestion des flux migratoires. |
| Années 2010–2020 | Stagnation des négociations | Blocage lié aux tensions politiques et aux critiques sur l’État de droit. Les dirigeants européens critiquent le régime de plus en plus dictatorial d’Erdogan. |
| Aujourd’hui | Coopération pragmatique | Relations étroites sur commerce/migration, mais adhésion gelée. |
Une diplomatie néo‑impériale turque : ambitions affichées, contradictions révélées
Le néo-ottomanisme : un imaginaire mobilisé au service de la puissance régionale turque
Le discours néo-ottoman porté par Recep Tayyip Erdoğan ne vise pas à restaurer l’Empire ottoman, mais à mobiliser un imaginaire au service de son ambition régionale. Cette rhétorique, typique d’un nationalisme de revanche, légitime les actions extérieures de la puissance régionale turque, comme son intervention en Libye.
Depuis plusieurs années, le président turc insiste sur un ton de plus en plus nationaliste, soulignant une injustice historique liée aux traités de Lausanne. Cette rhétorique remet totalement en question la politique laïque menée par Atatürk (Mustafa Kemal). Ce récit identitaire s’accompagne d’une islamisation croissante du pouvoir, malgré les promesses de l’AKP (parti islamiste au pouvoir depuis 2002) lors de sa première élection.
La reconversion de la basilique Sainte-Sophie en mosquée en 2020 est devenue l’un des symboles de cette réorientation civilisationnelle. Elle permet également de justifier l’activisme extérieur d’Ankara, de la Libye aux Balkans, présenté comme la protection d’un espace culturel et historique commun.
Mais cette ambition rencontre aujourd’hui des limites. Sur la scène interne, l’AKP n’est plus la première force politique du pays. La première force d’opposition, le CHP (parti républicain du peuple, parti de Mustafa Kemal), rassemble le plus d’intentions de vote à l’heure actuelle. D’où la volonté d’Erdogan d’arrêter le maire d’Istanbul. Cette arrestation illustre le durcissement autoritaire du régime, un autoritarisme de plus en plus affiché, à l’instar d’autres puissances néo-démocratiques.
Une stratégie tous azimuts… mais des limites persistantes pour la nouvelle puissance régionale turque
Malgré son activisme régional, la Turquie a des contraintes structurelles qui limitent sa capacité à devenir une puissance stabilisatrice. Sur le plan international, Ankara souffre d’un déficit d’image auprès de ses alliés traditionnels. Ses tensions récurrentes avec Washington (notamment sur les S-400 russes ou la question kurde) réduisent sa marge de manœuvre au sein de l’OTAN (ex. : tensions gréco-turques en 2020 autour des champs gaziers en Méditerranée).
Avec l’Union européenne, la relation oscille entre coopération énergétique indispensable et crises diplomatiques répétées. Dans le Caucase comme au Moyen-Orient, son interventionnisme produit aussi des effets ambivalents. Les rivalités avec l’Iran augmentent sans oublier les crispations durables avec l’Arabie saoudite et les Émirats, la méfiance durable avec la Grèce, Chypre…
Sur le plan régional, la Turquie est confrontée à ses propres vulnérabilités. Son économie demeure fragile, dépendante des capitaux étrangers et exposée à une inflation persistante.
Depuis 2023, la Turquie affronte une crise économique tenace : l’inflation, qui avait dépassé 75 % en 2024, reste proche de 40 % en 2025, tandis que la livre poursuit sa chute. Cette instabilité renchérit les importations, affaiblit le pouvoir d’achat et ralentit la croissance, tombée à environ 3 %. Malgré un endettement public modéré, la hausse des prix et la défiance envers la monnaie nationale fragilisent les classes moyennes et limitent la capacité d’Ankara à soutenir ses ambitions régionales.
Une puissance sous tension : les fragilités invisibles de l’ambition turque
La diplomatie néo-impériale turque avance vite
Parfois trop vite pour les capacités réelles de l’État. Ankara multiplie les engagements, mais ses marges de manœuvre restent étroites. D’abord, son appareil diplomatique sature. Le ministère des Affaires étrangères ouvre de nouvelles ambassades, mais manque de cadres expérimentés.
La puissance régionale turque veut exister partout, du Golfe à l’Afrique, mais elle ne dispose pas encore du personnel nécessaire pour assurer cette présence.
L’armée fait face au même dilemme
La puissance régionale turque projette ses forces en Syrie, en Irak, en Libye et dans le Caucase. Elle équipe de nombreux alliés. Mais elle étire ses capacités logistiques. Le renouvellement du matériel reste coûteux.
La production nationale ne compense pas encore la dépendance technologique, surtout dans les moteurs et l’électronique avancée. La puissance militaire turque progresse, mais elle n’est pas illimitée.
La diplomatie économique montre aussi ses limites
La Turquie signe des accords énergétiques, mais peine à attirer les investissements étrangers à long terme. La volatilité de la livre décourage les capitaux. Les entreprises turques gagnent des marchés, mais financent leur expansion avec un crédit intérieur de plus en plus cher. Le pays agit comme une puissance régionale affirmée, mais dépend encore largement de l’extérieur pour stabiliser son économie.
Enfin, Ankara affronte une contrainte géopolitique fondamentale : elle navigue entre des partenaires rivaux. Elle coopère avec la Russie tout en restant dans l’OTAN. Elle dialogue avec l’Iran, mais s’affiche avec Israël ou l’Azerbaïdjan. Cette position hybride lui offre une flexibilité unique, mais complique chaque arbitrage. La Turquie veut tout cumuler. Elle doit maintenant prouver qu’elle peut tout assumer.
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