En août 2025, le sommet de l’OCS a eu lieu à Tianjin et fut un grand succès diplomatique pour la Chine. Dans un contexte de grande instabilité internationale et d’une imprévisibilité du président Donald Trump, l’OCS apparaît comme l’organisation qui tient tête à l’Occident.
Création de l’OCS
En 2001, l’Organisation de coopération de Shanghai est lancée par le « Shanghai Five », à savoir la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan. L’Ouzbékistan rejoint très rapidement l’organisation. La création de cette organisation s’inscrit dans la continuité du Traité de Shanghai signé en 1996, par Moscou, Pékin et d’autres capitales de l’Asie centrale.
Ce traité avait pour principal objectif de garantir l’intégrité territoriale des pays concernés et de mettre en avant la coopération régionale. Le contexte n’avait pourtant rien d’évident. La période est marquée par les recompositions post-soviétiques et des crises sécuritaires, comme la guerre civile en Tadjikistan (1992-1997), la guerre de Tchétchénie (1994-1996, 1999-2000), ou encore l’arrivée des talibans en Afghanistan en 1996.
De son côté, la Russie investit considérablement l’OCS, mais mène toutefois un jeu double en s’engageant considérablement au sein de la CEI (Communauté des États indépendants). Celle-ci, créée en 1991, réunit les anciennes Républiques soviétiques. La Chine n’en fait donc pas partie.
En 1997, les Shanghai Five concrétisent leur coopération en signant un accord permettant de réduire les forces militaires dans les zones frontalières, symbolisant la nouvelle stabilité régionale. De plus, les pays de l’organisation en profitent pour régler leurs contentieux territoriaux, à commencer par la Chine. À noter également : les deux langues officielles de l’OCS sont le chinois et le russe.
Mais l’OCS va bien plus loin que le traité de Shanghai. Elle inclut une vraie composante sécuritaire, notamment dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. Elle encourage également la coopération économique et culturelle entre les pays membres, avec un objectif implicite qui était de contrer la présence et l’influence américaine dans la région et de s’opposer à une vision unipolaire du monde.
Les élargissements
Comme dit précédemment, l’Ouzbékistan, pays le plus peuplé de l’Asie centrale, rejoint l’OCS en 2001. Par la suite, dans un contexte où Chine et Russie s’imposent de plus en plus sur la scène internationale, l’OCS prend de l’envergure. L’organisation inclut ainsi progressivement des membres avec un statut d’observateur. C’est le cas de la Mongolie en 2004, puis de l’Inde, de l’Iran et du Pakistan en 2005. L’organisation obtient même un statut d’observateur à l’ONU. En 2006, l’Iran est invité à participer au sommet de l’organisation.
Il faut bien comprendre qu’avant les élargissements, et malgré ses ambitions, l’OCS était d’abord et avant tout une organisation régionale. Ses enjeux et ses missions étaient des missions régionales. Il n’y avait donc pas de volonté officielle de contrer l’hégémonie mondiale des États-Unis, du moins pas encore. Les élargissements vont progressivement changer la donne et faire passer l’organisation dans une autre dimension. Ceux de 2017 notamment représentent un tournant majeur, comme nous allons le voir.
Les élargissements de 2017 et 2021
En 2017, l’Inde et le Pakistan rejoignent l’OCS. Cet événement représente un grand moment pour l’organisation qui gagne en légitimité et en notoriété. Les Russes ont longuement insisté pour l’admission de l’Inde, afin de réduire la domination économique et démographique de la Chine. De son côté, Pékin a longtemps tergiversé avant de donner son accord, du fait des tensions frontalières avec l’Inde et de leur rivalité économique. Les Chinois finissent par accepter, en échange de l’admission du Pakistan, allié traditionnel de Pékin.
En 2021, c’est au tour de l’Iran de rejoindre l’organisation, après avoir été membre observateur. Cette adhésion a renforcé l’internationalisation de l’organisation, en en faisant une des organisations les plus puissantes d’Asie. L’admission de l’Iran est aussi un signal envoyé aux Américains, au vu des tensions exacerbées entre Washington et Téhéran.
Le pivot anti-occidental est confirmé et l’organisation a alors le vent en poupe. En 2024, c’est la Biélorussie qui rejoint à son tour l’OCS, afin de diversifier ses partenaires. En effet, Minsk est très dépendante de la Russie, et il s’agit donc là d’une fenêtre idéale pour réduire cette dépendance, tout en maintenant son cap clairement hostile aux chancelleries européennes.
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L’OCS, outil au service de la diplomatie russe
Dès ses débuts, l’OCS est pour Vladimir Poutine un outil clé pour s’affirmer à l’international. Elle lui permet de bien ancrer son pivot vers l’Asie (similaire à celui d’Obama), à mesure que les relations se dégradent entre Moscou et les capitales occidentales. En effet, l’OCS est une des rares organisations asiatiques où les Américains sont totalement absents. Cela laisse donc le champ libre à la diplomatie russe, Lavrov en tête.
Il convient justement de noter que le statut d’État « observateur » a été refusé aux États-Unis et au Japon. En s’imposant régionalement, la Russie met en avant la notion d’étranger proche, très chère à Vladimir Poutine. Elle montre aussi que le monde est multipolaire, à un moment où les organisations régionales se multiplient et où les BRICS voient le jour (2009).
Pour la Russie, l’OCS est au départ l’occasion de freiner les États-Unis, après leurs incursions aux Balkans, au Moyen-Orient et l’élargissement de l’OTAN et de l’UE. Sans oublier les révolutions de couleur et le déploiement des troupes américaines en Asie centrale après les attentats du 11 septembre 2001.
Les États-Unis, notamment sous George W. Bush, sont accusés de vouloir imposer la démocratie de l’extérieur. La Russie commence à faire pression sur ses voisins pour exiger le départ des forces américaines déployées, au Kirghizstan et en Ouzbékistan (par exemple). Moscou estimant que Washington a échoué à stabiliser la région (Afghanistan, Irak…), elle n’avait plus de raison de laisser libre voie aux forces armées américaines. À cela s’ajoute un tournant autoritaire de nombreux régimes d’Asie centrale, effrayés par les révolutions de couleur (George, Ukraine, Kirghizistan).
Quand le cœur de l’OCS bascule de Moscou vers Pékin
Historiquement, les rivalités entre la Chine et la Russie ont toujours existé, comme le montre bien la rupture sino-soviétique.
La Russie s’inquiète en effet de l’expansionnisme du dragon chinois, notamment au Moyen-Orient et en Asie centrale. Les partenariats économiques et énergétiques se multiplient, à l’image de l’oléoduc Chine-Kazakhstan. La posture de Moscou est donc ambivalente. D’une part, il s’agit d’un forum idéal pour la Russie afin d’y défendre sa vision de l’ordre mondial. Mais, d’autre part, l’OCS est de plus en plus un outil de propagande et d’expansion chinois. Le sommet de l’été de 2025 illustre bien cela. Le défi est donc pour Moscou de pouvoir utiliser l’organisation pour canaliser les velléités chinoises et ne pas devenir le second de Pékin.
L’image de la Russie dégradée
Cette situation peut expliquer la volonté de Vladimir Poutine de verrouiller son pré carré (le fameux étranger proche). C’est le cas de la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko, qui a une grande dépendance économique vis-à-vis de son voisin russe. Sans oublier l’intervention russe en Géorgie ou encore la guerre en Ukraine (dans une certaine mesure).
D’ailleurs, cette guerre a justement accru la dépendance de la Russie vis-à-vis de la Chine, tout en révélant les failles militaires de la Russie. De plus, ce conflit oblige Moscou à engager des ressources considérables. Cela implique de se détourner en partie de son environnement proche, laissant le chemin libre aux Chinois ou à d’autres puissances. On a pu le voir en Arménie, puisque Moscou, soutien traditionnel d’Erevan, n’est pas intervenu pour aider son allié face à l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie d’Erdogan.
Ce manquement de la Russie à ses obligations de garantir la sécurité de l’Arménie a provoqué un tournant dans la relation entre les deux pays. L’image de Moscou s’en trouve affectée, car cet exemple laisse entendre que la Russie ne vient pas au secours de ses alliés. C’est une situation qui s’est de nouveau répétée avec Bachar el-Assad en Syrie, allié de longue date du président Poutine, ou encore avec l’Iran, laissé seul face au duo israélo-américain. Divers pays se tournent donc désormais vers la Chine, qui semble plus fiable et bien plus solide économiquement.
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Focus : la rupture sino-soviétique
L’arrivée de Mao à la tête de la Chine en 1949 était loin d’être une bonne nouvelle pour Moscou. L’URSS s’inquiétait pour son hégémonie sur le mouvement communiste car la Chine, plus peuplée, représentait un concurrent de taille. Staline a d’ailleurs soutenu Tchang Kaï-chek jusqu’à ce que sa défaite paraisse inexorable. Quant à Khrouchtchev, il refuse d’aider la Chine à acquérir la bombe nucléaire. Il jugeait que Mao risquait de provoquer une guerre nucléaire mondiale. De son côté, le « Grand Timonier » considère qu’il est le véritable successeur de Staline au sein de la sphère communiste.
Au-delà de la rivalité géopolitique, il y a la rivalité idéologique. Mao n’entend pas être sous la tutelle du Komintern. De plus, les différences sociologiques entre la Chine et son voisin font qu’appliquer la doctrine léniniste en Chine n’a pas de sens, vu que c’était un pays rural et paysan. Le dogme soviétique de lutte des classes ne peut donc pas s’appliquer.
Le XXe congrès du PCUS change grandement la donne. La dénonciation du stalinisme par Khrouchtchev, la réconciliation avec Tito et la détente entre les États-Unis et l’URSS donne à Mao le sentiment que l’Union soviétique abandonne le marxisme. Dans la doctrine maoïste, les États-Unis sont l’ennemi juré et un conflit armé entre capitalisme et communisme est inéluctable.
En 1960, la crise entre les deux pays devient ouverte, lorsque l’URSS rappelle tous ses techniciens présents en Chine. Ce retrait, couplé à l’échec total du Grand Bond en avant, plonge la Chine dans une crise interne profonde. La situation s’enlise encore davantage en 1962 lorsque Moscou soutient l’Inde contre la Chine lors de leur conflit frontalier, tandis que, de son côté, Pékin dénonce la capitulation de Khrouchtchev lors de la crise de Cuba.
Le sommet de l’OCS d’août 2025
Le sommet de l’OCS à Tianjin à l’été 2025 a été un grand moment diplomatique pour la République populaire de Chine. De nombreux dirigeants ont répondu présents, notamment Vladimir Poutine, Narendra Modi et Recep Tayyip Erdogan. Dans un contexte où Donald Trump s’impose comme un dirigeant clairement unilatéraliste, Xi Jinping souhaite donner l’image d’une Chine multilatéraliste et ouverte au monde, en particulier le monde non occidental. Il s’agissait là du plus grand rassemblement de l’histoire de l’organisation.
La grande réussite de ce sommet réside dans la présence du Premier ministre indien, Narendra Modi. Ce dernier ne s’était pas rendu en Chine depuis sept ans, à cause des incidents frontaliers de 2020. Cette visite hautement symbolique fait suite au refroidissement brutal des relations entre Washington et New Delhi, du fait des tarifs de douane de 50 % imposés par Donald Trump.
Pourtant, l’Inde s’était grandement rapprochée des États-Unis sous le mandat de Joe Biden et même durant le premier mandat de Trump, que ce soit sur le plan économique ou militaire (QUAD). Quant à Trump, il justifie les tarifs imposés par le protectionnisme de l’Inde ainsi que ses achats de pétrole russe. Le 2 février 2026, il a toutefois annoncé une baisse de ces droits de douane de 50 % à 18 %. Cette baisse serait en échange d’allègements fiscaux et d’un arrêt d’importation de pétrole russe.
Cette réconciliation entre le dragon et l’éléphant envoie un signal fort. Il met en avant un nouvel axe de puissance reliant Moscou, Pékin et New Delhi. Surtout, elle renforce l’unité et la cohérence de l’OCS. On reste cependant loin d’une unité similaire à celle de l’Union européenne, comme le montrent bien les tensions entre l’Inde et le Pakistan, qui se sont même affrontés militairement en mai 2025.
Les 80 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale
Par ailleurs, ce sommet a coïncidé avec l’anniversaire des 80 ans de la victoire sur le Japon. Cette victoire avait marqué la fin de la Seconde Guerre mondiale. La Chine a donc organisé début septembre un autre sommet à Pékin pour célébrer cet événement.
Celui-ci a été marqué par un imposant défilé militaire et surtout par la présence du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, et la tenue d’un sommet exceptionnel et historique entre les dirigeants russe, chinois et nord-coréen. Parmi les autres dirigeants présents, on retrouve également le président iranien ou encore les dirigeants de Cuba, de la Slovaquie et de la Birmanie.
Les incohérences internes de l’OCS
Au-delà de l’aspect géographique, la cohérence de l’OCS n’est pas si évidente. Le fait de réunir l’Inde et le Pakistan au sein des mêmes instances malgré les tensions au Cachemire le montre bien. De même pour la Chine et l’Inde. De plus, certains membres de l’OCS sont des alliés des États-Unis. Cela gêne la volonté croissante de l’OCS de s’imposer comme une organisation anti-occidentale.
C’est notamment le cas de l’Inde, qui a une alliance militaire avec Washington. Cette alliance s’illustre en particulier dans le cadre du QUAD, qui réunit également l’Australie et le Japon. Le QUAD s’organise d’ailleurs comme une organisation dont le principal rival est la Chine. Cet article sur l’Australie et la Chine explique bien cela.
Cependant, le sommet de 2025 a affiché la proximité entre l’Inde et la Chine. Les deux pays ont fait bloc contre les tarifs de Trump, après avoir a priori réglé leurs contentieux frontaliers (Himalaya). Les deux pays ont même annoncé la reprise des vols directs. Ceux-ci étaient suspendus depuis les affrontements meurtriers de 2020.
Quant à la rivalité entre Pékin et Moscou, elle demeure présente malgré les apparences, comme expliqué ci-dessus.
Conclusion
L’OCS est donc une organisation qui a beaucoup évolué tout au long du XXIe siècle. Elle a progressivement élargi ses prérogatives et ne se contente plus des sujets sécuritaires de la région. Ses sommets sont devenus des moments géopolitiques, scrutés par le monde entier.
La Chine et la Russie représentent les locomotives de l’organisation, avec l’Inde qui s’impose de plus en plus. Dans un monde où les États-Unis de Trump font office d’électron libre, l’OCS apparaît comme une organisation stable qui remet en cause l’ordre occidental établi.
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