La désindustrialisation désigne un recul du secteur industriel dans l’économie. La désindustrialisation est un thème récurrent, voire incontournable, dans les concours. Il est donc essentiel d’en comprendre tous les enjeux. Les différentes phases de la mondialisation ont renforcé la tertiairisation des économies. La baisse des coûts de transport, en particulier, a facilité les délocalisations d’usines. Le recul de l’industrie en est une conséquence majeure, mise en lumière par la pandémie. Dans ce cadre, le secteur industriel désigne l’ensemble des activités de transformation des ressources naturelles, selon la définition proposée par Colin Clark en 1947. La crise sanitaire a provoqué de nombreux retards et arrêts de production. Elle a surtout révélé la forte dépendance industrielle des pays occidentaux à l’égard de partenaires étrangers, comme la Malaisie ou l’Inde. Cette dépendance est une conséquence directe de la désindustrialisation, y compris dans des secteurs parfois qualifiés de « stratégiques ».
Un constat sans équivoque
La France, grandement touchée par la désindustrialisation
Alors qu’elle était à l’origine de 17,5 % du PIB (produit intérieur brut) français en 1995, l’industrie manufacturière française n’en représentait plus que 11 % en 2019. Cette chute brutale révèle une difficulté française à préserver son industrie et à la protéger d’acteurs étrangers parfois agressifs. Laurent Izard (La France vendue à la découpe, 2019) dressait ainsi un bilan de la dépossession du patrimoine industriel français par des investisseurs internationaux en mentionnant une kyrielle de secteurs tels que les nouvelles technologies — avec le cas de Gemplus, leader mondial français des cartes à puces, passé sous contrôle américain en 2000 — ou la défense — avec l’approvisionnement en équipement de l’armée française auprès de fabricants allemands suite à la fermeture de la manufacture de Saint-Étienne en 2001, qui produisait notamment les FAMAS français.
La désindustrialisation est une réalité : en 2020, l’industrie française employait environ 3 millions de personnes, soit 12% de l’emploi total, auxquelles il faut ajouter 4,5 millions d’emplois indirects. Contre 6 millions de personnes, soit 23,7 % de l’emploi il y a 30 ans, en 1970. Trois déterminants structurels expliquent ce phénomène en France sur la période 1980-2007.
Les facteurs explicatifs
Tout d’abord, l’externalisation de certaines tâches au secteur des services. La recherche d’une plus grande efficacité par les entreprises s’est traduite par un recours croissant à l’externalisation d’une partie des activités industrielles vers le secteur des services. Ces transferts d’emplois peuvent être estimés à 25% des pertes d’emplois industriels sur la période 1980-2007.
Ensuite, la déformation de la structure de la demande au cours du temps. Près de 30% des pertes d’emplois observées dans l’industrie sur la période 1980-2007 seraient imputables à ce facteur. Le progrès technique et les gains de productivité qui s’ensuivent influent sur l’emploi industriel. Ceci aurait conduit à une destruction annuelle moyenne de 21 000 emplois de 1980 à 2007, soit 29% de la perte observée.
Finalement, l’effet de la concurrence étrangère sur les performances du secteur industriel n’est pas à négliger. L’ouverture aux échanges internationaux influe sur l’emploi industriel via de multiples canaux, ce qui rend son impact difficile à évaluer.
La France sans ses usines, Patrick Artus et Marie-Paule Virard
D’une certaine manière, la désindustrialisation peut souvent sembler inéluctable pour les pays développés. La concurrence de pays bénéficiant d’une main-d’œuvre à bas coût est en effet rude, et produire à l’étranger reste une option souvent considérée. Citroën annonçait ainsi en avril 2021 produire son nouveau modèle haut de gamme — la C5 X — dans la ville chinoise de Chengdu, pour des raisons de coûts de production, entre autres. Si la France n’échappe pas à ce recul industriel, ce dernier concerne-t-il tous les pays de manière homogène ?
Des pays affectés différemment par la désindustrialisation
Contrairement à la France, certaines économies avancées ont réussi à préserver une base industrielle solide. Entre 1995 et 2019, la part de l’industrie manufacturière dans le PIB est restée stable en Corée du Sud, à 29 %. En Allemagne, elle s’est maintenue à 23 %. Cette stabilité repose souvent sur un fort volontarisme politique et sur des politiques industrielles assumées. À Taïwan, les pouvoirs publics ont soutenu l’industrie des semi-conducteurs grâce au pôle de compétitivité de Hsinchu, où est implanté TSMC, leader mondial du secteur. Aux États-Unis, le secteur public a longtemps stimulé l’industrie par l’innovation. Des agences gouvernementales, comme la DARPA, sont à l’origine de technologies majeures telles que le GPS, les écrans tactiles ou Internet.
Le cas allemand
Le cas allemand est particulièrement intéressant. Son succès industriel ne repose pas sur le prestige de ses filières, mais sur une action ciblée sur la demande intérieure. Dès le début des années 2000, l’Allemagne adopte une politique néomercantiliste. Elle comprime la demande interne par une forte imposition des classes moyennes. Cette stratégie réduit les importations et favorise les exportations. Elle permet aussi d’améliorer la compétitivité-prix grâce à une inflation plus faible. Cette politique, par nature non coopérative, a fonctionné parce que les partenaires commerciaux de l’Allemagne soutenaient leur propre demande. Ils ont ainsi offert des débouchés aux exportations allemandes. Le néomercantilisme allemand a donc fortement soutenu l’industrie nationale et évité son déclin.
Les pays en développement
À l’inverse, les pays en développement disposent souvent d’un secteur industriel dynamique. Ils se situent dans la partie basse de la courbe du sourire de Stan Shih (1992). Ils se spécialisent dans des activités à faible valeur ajoutée, mais qui nécessitent une base industrielle solide. Ces pays accueillent également de nombreuses délocalisations d’usines occidentales. Ce phénomène continue de renforcer leur développement industriel.

L’intérêt de préserver le secteur industriel
Le recul de l’industrie est une réalité pour bon nombre de pays, mais en quoi cela pose-t-il véritablement problème ? Le tertiaire n’est-il pas lui aussi rentable, voire parfois plus ?

La dépendance à des pays étrangers
La délocalisation de nombreuses usines à l’étranger peut placer les économies développées dans une situation de dépendance. Cette fragilité est apparue clairement lors de la pandémie. Des produits essentiels, comme les masques, les gants ou les médicaments génériques, venaient majoritairement de l’étranger. L’Inde, par exemple, est un producteur majeur de médicaments génériques.
Plus largement, une base industrielle faible accroît la dépendance envers des pays avec lesquels les relations diplomatiques peuvent être tendues. En février 2021, Joe Biden soulignait ce risque. Il déclarait que les États-Unis ne devraient pas dépendre d’un pays étranger, surtout s’il ne partage pas leurs intérêts ou leurs valeurs, pour faire face à une urgence nationale.
Dans un contexte géopolitique incertain, renforcer son industrie apparaît donc comme un choix stratégique. Pour des raisons de souveraineté et de sécurité nationale, cette consolidation peut être une décision prudente et nécessaire.
L’industrie est un secteur particulièrement riche
« La préservation de l’industrie relève de l’intérêt permanent d’une nation », écrivait John Maynard Keynes dans ses Essais de persuasion (1931). En effet, l’industrie constitue un secteur particulièrement précieux à plusieurs égards. Premièrement, l’industrie concentre de nombreux emplois durables (CDI) et bien rémunérés. Elle exerce aussi un fort effet multiplicateur sur l’activité locale des territoires où les usines s’implantent. Selon Frocrain et Giraud (2018), la création de 100 emplois industriels entraîne la création de 80 emplois supplémentaires dans les autres secteurs. Et enfin, car elle est responsable de la majeure partie des gains de productivité aujourd’hui, avec plus de 70 % des dépenses de R&D en 2018, ce qui implique des salaires plus élevés pour les travailleurs.
Comment agir face à la désindustrialisation
Préserver les restes de sa base industrielle
Il serait irréaliste de vouloir reconstruire intégralement l’industrie d’autrefois par des relocalisations systématiques. L’enjeu principal consiste plutôt à préserver le tissu industriel existant, puis à s’orienter vers de nouvelles filières. C’est la position défendue par Thomas Grjebine en mars 2021. Parmi ces nouvelles voies figure l’automobile électrique, un secteur dans lequel la France pourrait chercher à devenir un acteur majeur.
Cette volonté de soutien à l’industrie est clairement affichée par les pouvoirs publics. La loi PACTE de 2019, portée par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, vise à favoriser la croissance des entreprises françaises, notamment des PME et des ETI. Elle simplifie leur création et encourage la prise de risque, en « autorisant l’échec pour mieux rebondir ».
La question des relocalisations se pose toutefois dans les secteurs dits stratégiques. Il s’agit de domaines où une forte dépendance à l’étranger peut devenir dangereuse, comme la défense, les technologies de pointe ou les biens essentiels en période de crise. Cette approche doit néanmoins être nuancée. Peu de secteurs peuvent réellement être qualifiés de stratégiques. Selon une étude de la Direction générale du Trésor publiée en 2020, portant sur 5 000 produits, seuls 12 sont jugés vulnérables en raison d’un faible potentiel de diversification des fournisseurs. Multiplier les relocalisations pourrait donc être contre-productif, car produire localement engendrerait des surcoûts souvent injustifiés.
Une meilleure coopération européenne
La politique néomercantiliste allemande montre clairement l’importance d’une coopération renforcée en Europe. En soutenant son industrie, l’Allemagne a pu, indirectement, nuire à ses partenaires commerciaux et à ses alliés. Bien sûr, la France et les pays touchés par la désindustrialisation doivent eux-mêmes relancer leur industrie. Mais il est difficile d’imaginer une absence de coopération entre des acteurs pourtant proches.
Pour la France, cette coopération doit se penser à l’échelle européenne, surtout face à des relations incertaines avec des pays comme la Chine. Par ailleurs, une réindustrialisation uniquement étatique serait inefficace si l’Allemagne continuait ses efforts de manière non coopérative. Pour retrouver une industrie forte, un effort collectif apparaît donc indispensable.
Le cas français face à la désindustrialisation
Le déclin de l’industrie n’est pas une fatalité dans les pays riches, comme le montrent les exemples de l’Allemagne, de la Suède, ou encore à un moindre degré du Japon. Mais, la réindustrialisation de la France exige une politique volontariste en matière industrielle, dont on a pu voir le retour dans les années 2000. Si autrefois, la défense des “champions nationaux” reste à l’ordre du jour dans le cadre d’un patriotisme économique qui se manifeste lors des fusions-acquisitions. Les pôles de compétitivité aspirent à favoriser une zone géographique limitée, entre centres de recherche publics et privés, instituts de formation, PME et grandes entreprises.
Cependant, cette politique doit nécessairement s’accompagner d’une politique de l’innovation et d’une politique fiscale et sociale. C’est pourquoi la France doit renforcer l’investissement dans l’éducation, à l’image de ce qui se passe dans les pays voisins. Par ailleurs, la réindustrialisation passe inévitablement par une baisse des prélèvements sociaux sur le travail, qui doivent être compensés par une réforme de la fiscalité.
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