chômage

Le chômage s’est affirmé comme un enjeu macroéconomique et politique absolument central dans nos sociétés modernes, dictant souvent le destin des dirigeants et structurant profondément le débat public. Pour lutter efficacement contre ce fléau, il est indispensable d’en comprendre les racines et les différentes théories économiques. À travers cette fiche récap sur le chômage, tu pourras rapidement retrouver les notions canoniques de ce chapitre.

L’institutionnalisation progressive d’un risque social

Historiquement, les représentations sociales et politiques de la figure du chômeur ont mis beaucoup de temps à être construites. En effet, cette figure spécifique du marché du travail était systématiquement éclipsée par celle, beaucoup plus générale, du pauvre.

Le chômage est ainsi totalement absent des grands livres classiques d’économie publiés en 1776 et en 1817. C’est Karl Marx qui, en 1867, évoque le premier une notion s’en rapprochant avec sa célèbre idée d’armée de réserve industrielle. Toutefois, le concept de chômage n’y est pas encore placé au centre de l’analyse économique globale.

Il faut véritablement attendre la fin du XIXe siècle pour que le chômage prenne le sens statistique et social qu’il possède actuellement. Cette évolution majeure s’est concrétisée grâce au développement de la statistique publique.

L’institutionnalisation de la notion s’accélère ensuite dramatiquement avec le chômage de masse des années 1930, avec des taux désastreux atteignant 20 % aux États-Unis et 40 % en Allemagne. Ce péril privé devient un véritable risque social pris en charge par la collectivité et l’État.

Le chômage : un dysfonctionnement aux coûts multidimensionnels

Le chômage ne représente pas seulement une tragédie individuelle, il constitue un dysfonctionnement macroéconomique extrêmement coûteux à de multiples égards pour les finances publiques. Il génère tout d’abord un coût direct massif à travers les dépenses de l’État en matière d’allocation d’aide au retour à l’emploi (ARE) et de revenu de solidarité active.

À ce coût direct monétaire vient inévitablement s’ajouter un coût d’opportunité particulièrement sévère pour le budget de l’État. L’absence d’activité professionnelle d’une frange de la population entraîne mécaniquement une baisse significative des rentrées publiques via la perte de cotisations sociales.

Pour l’économie nationale dans son ensemble, c’est une perte sèche. Les individus sans emploi ne sont pas en mesure d’utiliser leur force de travail ni leur capital humain en faveur de la production globale du pays.

Enfin, au niveau microéconomique, le chômage engendre des difficultés majeures en matière de cohésion sociale et de grande pauvreté. L’absence durable d’emploi favorise en effet la rupture des liens sociaux fondamentaux, formant un dangereux antagonisme au sein de la société.

La mesure statistique du chômage

La mesure statistique du chômage nécessite une grande rigueur méthodologique afin de permettre des comparaisons internationales fiables. Selon la définition stricte du Bureau international du travail (BIT), le chômage désigne la situation d’une personne sans emploi, immédiatement disponible pour travailler et en recherche active d’emploi.

L’évolution historique de ce taux reflète fidèlement les grands bouleversements de notre économie contemporaine. Durant la période des Trente Glorieuses, des sociétés industrialisées comme la France vivaient en situation de plein-emploi, avec un taux moyen inférieur à 5 %.

La grande rupture économique et sociale survient brutalement dans les années 1980, suite aux chocs pétroliers et au ralentissement structurel de la croissance. À partir de cette décennie compliquée, le taux de chômage national n’est quasiment jamais redescendu sous la barre des 7 %.

Plus récemment, le taux de chômage s’établit à 7,4 % au troisième trimestre 2024, représentant une masse de 2,3 millions de chômeurs en France. Face à la multiplication des plans de sauvegarde de l’emploi, certains dénoncent un « mal français », mais ce taux n’est finalement supérieur que d’un point à la moyenne de la zone euro.

Les fondements théoriques : l’approche néoclassique et keynésienne

L’analyse néoclassique et le chômage volontaire

L’approche néoclassique modélise le marché du travail comme un marché parfaitement traditionnel où le prix d’équilibre permettant d’égaliser l’offre et la demande est le salaire réel. Dès 1871, le grand économiste William Jevons normalise avec rigueur l’analyse de la demande de travail émanant des entreprises productives.

Il explique mathématiquement que cette demande dépend intimement de la productivité marginale du travail, qui est supposée décroissante. Une entreprise parfaitement rationnelle embauche donc ses salariés jusqu’à ce que le dernier travailleur rapporte exactement ce qu’il coûte à la structure.

Du côté de l’offre de travail, Alfred Marshall théorise minutieusement, en 1890, l’arbitrage fondamental que réalise chaque travailleur entre la consommation et le loisir. Le salaire réel représente en réalité le strict coût d’opportunité du temps de loisir.

C’est en se basant sur ces postulats qu’Arthur Pigou conceptualise, en 1933, l’existence d’un chômage dit purement volontaire. Selon son analyse, les individus sans emploi choisissent rationnellement de ne pas travailler, car ils exigent une rémunération supérieure à l’équilibre du marché. Leur salaire de réserve, point en deçà duquel ils refusent un emploi, est tout simplement trop élevé.

Défaillances de marché, rigidités et chômage involontaire

Outre les choix purement volontaires des agents, la théorie classique identifie certaines rigidités structurelles créant un chômage de nature involontaire. Pour Pigou, le salaire nominal est souvent rendu rigide à la baisse à cause de l’action syndicale ou de l’imposition d’un salaire minimum par la législation.

Pour aller plus loin, consulte notre article consacré au chômage structurel.

Des économistes contemporains, comme Pascal Salin, estiment d’ailleurs avec fermeté que le salaire minimum devrait être supprimé. Il le considère comme une véritable interdiction de travailler qui empêche paradoxalement les individus les plus précaires de retrouver une activité salariée.

Dans une veine analytique assez similaire, Jacques Rueff publie, en 1931, une étude imputant le chômage permanent au développement intensif des allocations chômage. Selon ses conclusions, ces aides rehaussent artificiellement les salaires de réserve des individus, créant une redoutable trappe à l’inactivité.

Plus tard, la nouvelle école keynésienne propose une explication alternative du chômage involontaire basée sur les asymétries d’information. À travers le célèbre modèle du tir au flanc formalisé par Shapiro et Stiglitz (1984), il est démontré que les employeurs versent un salaire d’efficience, plus élevé que l’équilibre, pour inciter les salariés à l’effort. Cette rationalité d’entreprise rationne logiquement l’embauche globale et exclut certains travailleurs.

L’analyse macroéconomique keynésienne

La révolution macroéconomique brillamment initiée par John Maynard Keynes en 1936 s’oppose de manière radicale et frontale à l’analyse classique traditionnelle. Keynes affirme avec aplomb que le raisonnement en équilibre partiel est beaucoup trop réducteur pour comprendre les crises réelles.

Il rejette fermement l’idée classique selon laquelle le chômage de masse des années trente serait de nature volontaire. Pour Keynes, les grandes économies capitalistes sont régulièrement bloquées dans de terribles situations de sous-emploi, car le chômage découle fondamentalement d’une insuffisance dramatique de la demande effective globale.

L’économiste Edmond Malinvaud viendra opportunément compléter et mathématiser cette vision en 1980 avec sa célèbre théorie du déséquilibre. Il y explique qu’un déséquilibre macroéconomique sur un marché donné se répercute toujours violemment sur d’autres marchés de l’économie nationale. Malinvaud formalise ainsi le chômage keynésien comme une situation systémique où l’offre de biens de consommation surpasse très largement la demande. Le prix de ces biens devient trop élevé par rapport aux revenus distribués aux ménages, dont le pouvoir d’achat insuffisant bloque la consommation et contraint violemment les entreprises à stopper leurs embauches.

Le chômage généré par le progrès technique et les mutations technologiques

La crainte historique du chômage technologique

Le vaste débat sur l’impact potentiellement destructeur du progrès technique sur le chômage possède de très profondes racines historiques. Dès 1819, l’économiste précurseur Jean de Sismondi s’inquiétait déjà vivement de l’introduction fulgurante des machines dans le secteur productif du textile.

En s’appuyant sur les révoltes ouvrières du luddisme, Sismondi affirmait avec certitude que l’innovation technologique privait les ouvriers de leur travail et alimentait de terribles crises de surproduction industrielle.

Keynes théorisera plus tard, avec une plus grande précision, la notion de chômage technologique dans ses écrits des années 1930. Il le décrit habilement comme une inadéquation économique difficile, bien que transitoire et temporaire, entre les compétences obsolètes des travailleurs et celles nouvellement attendues par le secteur productif.

Cependant, cette grande angoisse collective a très longtemps été tempérée par la thèse rassurante du déversement sectoriel. L’optimisme prévalait, postulant que les gains massifs de productivité créent mécaniquement de nouveaux emplois en aval, transférant ainsi la main-d’œuvre vers le grand secteur tertiaire.

Le progrès technique biaisé et le chômage

L’analyse économique contemporaine souligne toutefois avec insistance que ce phénomène de destruction créatrice n’est absolument pas homogène. En 1992, les célèbres chercheurs Laurence Katz et Kevin Murphy démontrent avec une force statistique indéniable la thèse du progrès technique biaisé.

Leur étude fondatrice prouve sans équivoque que le progrès technique moderne est intrinsèquement complémentaire aux emplois de pointe très qualifiés. À l’inverse de cette dynamique valorisante, il a fâcheusement tendance à se substituer de manière directe aux emplois peu qualifiés ou trop répétitifs.

Cette dynamique particulièrement redoutable entraîne inévitablement une forte polarisation sociologique du marché du travail contemporain. Les professions intellectuelles les plus rémunérées voient leur part augmenter drastiquement, tandis que les catégories intermédiaires diminuent en valeur relative.

Cette évolution asymétrique remet très fortement en question la vieille promesse d’une redistribution naturelle de l’emploi, prouvant concrètement que le traditionnel déversement sectoriel ne suffit plus du tout à garantir le plein-emploi.

Le chômage avec l’apparition de l’IA et de l’automatisation

Aujourd’hui, l’irruption massive et vertigineuse de l’intelligence artificielle ravive intensément les inquiétudes globales vis-à-vis du chômage. Pour Daniel Susskind, auteur influent en 2023, l’ère relativement rassurante où les machines exécutaient seulement des tâches hautement répétitives est bel et bien révolue.

Le développement fulgurant du machine learning permet en effet désormais aux algorithmes d’accomplir des tâches intellectuelles complexes et non routinières. Susskind prophétise ainsi la fin programmée de l’âge du travail, anticipant avec gravité une augmentation massive du chômage technologique frictionnel dans les décennies à venir.

À l’opposé frontal de ce fatalisme très sombre, l’économiste de renom Philippe Aghion offre en 2024 une perspective analytique beaucoup plus optimiste. Il affirme avec force que les nouvelles technologies de l’IA représentent en réalité un formidable moteur de croissance économique de long terme.

Pour Aghion, il serait en effet totalement absurde et contre-productif de lutter aveuglément contre l’innovation scientifique. Il prône à l’inverse l’intervention salvatrice d’un État-stratège, seul capable d’accompagner efficacement les travailleurs par la formation continue et par la refonte audacieuse de notre système global de protection sociale.

En ce qui concerne les détails de la lutte contre le chômage, voici un article consacré à cela.

En définitive, le chômage demeure un défi multidimensionnel. Il exige de dépasser les oppositions théoriques traditionnelles pour repenser notre modèle social. Face aux bouleversements de l’intelligence artificielle, seul un État-stratège axé sur la formation continue saura garantir le plein-emploi de demain.