Cet article te permettra de traiter un sujet transversal et dans l’ère du temps. Effectivement, le sujet « La fragmentation de l’économie mondiale » réclame d’évoquer l’évolution du commerce international, des flux financiers et du système monétaire international. Le sujet impose d’interroger la réalité de cette fragmentation, les causes de celle-ci, mais également les conséquences et les perspectives provoquées pour les différents acteurs de la mondialisation.
Rappel méthodologique
Pour que tu retiennes la méthode afin de répondre à un tel sujet, je te propose un court guide. Ici, la difficulté principale du sujet est de parvenir à faire des liens entre de nombreux points de ton cours autour d’une notion surprenante qu’est la fragmentation. Effectivement, le sujet réclame de traiter toutes les dimensions de l’économie mondiale.
Il faut alors dès le brouillon et dans l’introduction que tu précises le périmètre que tu vas aborder dans ta réponse. Il peut être intéressant de construire ton plan en jouant avec les différentes dimensions possibles (commerciale, financière et monétaire) dans tes sous-parties, par exemple. Finalement, si tu parviens à dégager des arguments à propos des trois dimensions lors de ton brouillon, il ne te restera plus qu’à les regrouper afin de faire émerger une réponse dynamique.
Faire apparaître les faits et les causes dans un premier temps avant d’aborder les conséquences (positives et négatives) du phénomène amène logiquement à la dernière partie. Dans cette ultime partie, tu mets en évidence ce qui est fait ou peut être fait (par la France ou l’Europe) pour tirer profit des avantages et éviter les inconvénients de cette fragmentation.
Éléments pour l’introduction
La fragmentation de l’économie mondiale ne veut pas dire la fin de la mondialisation. Ainsi, il y a mondialisation, mais entre amis (Janet Yellen : friend-shoring).
Être fragmenté ne veut pas dire revenir à une souveraineté nationale, les chaînes de valeur restent internationales.
La fragmentation mène donc à l’opposition entre plusieurs blocs rivaux qui décident volontairement de construire des barrières pour réduire le commerce entre blocs. Elle conduit à la réduction du périmètre de la mondialisation. Une mondialisation fragmentée renverrait à plusieurs pôles de mondialisation et donc moins d’avantages tirés de la mondialisation.
Problématique : La fragmentation constitue-t-elle une menace pour l’économie mondiale ?
Plan détaillé
I/ Bien que naissante, la fragmentation devient réalité
A) Les causes de cette fragmentation
Tout d’abord, il existe un découplage entre les États-Unis et la Chine du fait de la perception des États-Unis sur différents volets. Ainsi, le déficit commercial bilatéral, l’opposition entre autoritarisme et libéralisme et les conflits militaires sont au cœur de cette fragmentation.
Plus encore, cette fragmentation a été renforcée par le conflit en Ukraine. L’Europe et les États-Unis se sont liés face à la Russie, tandis que la Chine a soutenu la Russie. La Russie soutient des changements de régime pour minimiser l’influence américaine. La même fracture existe dans le conflit israélo-palestinien. Les États-Unis soutiennent Israël, tandis que la Chine et l’Iran s’y opposent.
Enfin, dans cette sous-partie, tu peux utiliser l’œuvre d’Arnaud Orain, Le Monde confisqué (2025). Il distingue le capitalisme libéral du capitalisme de la finitude, expression qu’il préfère à celle de mercantilisme. Ainsi, le capitalisme libéral est porté par la théorie du libre-échange et de la concurrence et par l’espoir de l’amélioration du niveau de vie de tous (jeu à somme positive). Cette théorie a dominé le XIXe siècle et de 1945 à 2008.
Le capitalisme de la finitude est lui hanté par la rivalité pour les ressources (terres, ressources naturelles) et promeut donc une vision belliqueuse (jeu à somme nulle). Il justifie les politiques de conquêtes (Grandes Découvertes, puis colonisation, aujourd’hui le Groenland), de monopoles et de protectionnisme. Il a dominé le XVIIe siècle, la fin du XIXe siècle (période de référence de Trump) et depuis quelques années (impérialismes américain et chinois).
B) Les faits symbolisant cette fragmentation
1. Une fragmentation commerciale…
La mise en place de ces blocs s’est traduite par un blocage des différents flux commerciaux. On a assisté à une augmentation majeure des droits de douane entre les États-Unis et la Chine. Depuis le premier mandat de Trump, la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis ne cesse de s’intensifier.
Par ailleurs, le conflit en Ukraine a conduit à des sanctions commerciales et financières pour la Russie. Ainsi, la part de la zone euro dans le commerce russe de marchandises est passée de 32 % en début 2022 à 9 % fin 2023.
2… mais également financière…
En matière financière, un ralentissement similaire est observé. Ainsi, le rapport IDE sur PIB mondial est passé de 2,7 % en 2015 à 1,3 % en 2023. Si les flux financiers sont plus difficiles à fragmenter que les biens, il y a de nombreuses mesures, telles que le contrôle d’IDE ou le gel des avoirs, qui permettent cette fragmentation financière.
Entre novembre et février 2022, les flux financiers ont chuté de 22 % entre la Russie et le bloc occidental. Les facteurs géopolitiques sont pris en compte par les entreprises dans les choix d’IDE parce qu’ils sont vus comme des facteurs de risques.
3. … et en phase d’être monétaire
En matière monétaire, on constate aussi une volonté de fragmentation qui se traduit peu dans les faits. Il existe une volonté des BRICS de dédollariser le SMI. Par exemple, en 2023, le Brésil et l’Argentine ont conclu un accord avec la Chine pour régler leurs importations en yuans.
Ainsi, la part du dollar est passée de 72 % en 2000 à 59 % en 2023. Toutefois, cela ne s’est pas fait au profit d’un rival, mais de plusieurs monnaies (franc suisse, dollar canadien, or). La Chine utilise sa politique de la soie et son aide au développement africain pour développer le yuan. Elle a développé une infrastructure de paiement CIPS en 2015 pour ne plus être dépendante de SWIFT.
II/ La fragmentation de l’économie mondiale aura un impact différencié selon les pays, mais devrait conduire à un gain de bien-être collectif
A) Un SMI multipolaire pourrait présenter des avantages
La dédollarisation pourrait conduire à un SMI plus multipolaire qui mettrait fin à une hégémonie américaine totale. Ce SMI éventuel serait construit autour du dollar, du yuan et de l’euro. Si on avait un SMI multipolaire, on pourrait avoir davantage de possibilités d’ancrages régionaux qui pourraient être plus adaptés à la conjoncture locale.
On pense alors à d’éventuels accords régionaux concernant les lignes de SWAP. L’initiative de Chiang Mai se tourne vers cela avec un accord de réserves de change asiatiques qui pourraient s’appuyer sur le yuan. Néanmoins, le yuan reste une devise marquée par un contrôle des capitaux important, une part faible des réserves de change et dans les échanges.
Un SMI plus multipolaire pourrait être bénéfique, mais ce n’est pas vraiment l’attitude prise par les BRICS qui cherchent la confrontation avec le dollar. Or, une guerre des monnaies a peu de chance d’être bénéfique. Ainsi, la dédollarisation afin de favoriser un SMI multipolaire serait positive à condition qu’il existe une collaboration.
B) La fragmentation commerciale et financière réduirait les bénéfices tirés de la mondialisation
Ricardo, dans Des principes de l’économie politique et de l’impôt (1817), explique pourquoi le fait d’avoir des partenaires très différents permet de profiter de différents avantages comparatifs et donc de gains à l’échange. La fragmentation de l’économie mondiale conduit à moins bénéficier des différences de spécialisation et donc de gains à l’échange. La fragmentation conduit également à diminuer la diversité des produits proposés, selon la théorie de Lassudrie-Duchêne, mais également à faire augmenter les prix.
Plus encore, la fragmentation est socialement injuste. Elle conduit à l’augmentation des prix des produits, donc le poids qui pèse sur les ménages les plus pauvres augmente. Enfin, la fragmentation conduit à diminuer le potentiel d’innovation. Elle serait d’autant plus néfaste que les pays sont loin de la frontière technologique, car ils progressent par l’imitation. Ainsi, la perte de PIB réel d’ici 2040 serait nulle pour les États-Unis. Cette même perte serait estimée à – 11 % de PIB pour l’Inde et la Russie.
Les seuls potentiels gagnants de cette fragmentation pourraient être les pays neutres. La situation actuelle peut être comparée à celle de la guerre froide. Ainsi, les pays non alignés bénéficient du report des investissements et des stratégies de contournement.
III/ Dès lors, l’Europe doit continuer de promouvoir un monde multilatéral tout en protégeant sa souveraineté
A) Éviter la fin du multilatéralisme
Tout d’abord, traditionnellement l’Europe défend une approche positive du multilatéralisme, un modèle fondé sur la règle de droit. Il faudrait poser les règles internationales et s’y tenir. Effectivement, l’Europe bénéficie d’un genre de soft power mondial issu de sa capacité à établir des règles et les respecter. Il y a un leadership de l’Europe en matière de transition écologique et de fiscalité. Cela pourrait devenir le cas en matière de mondialisation. Il y a une volonté de débloquer l’OMC, ce qui pourrait passer par une réforme de la gouvernance du FMI ou de l’ONU.
Par exemple, Zaki Laïdi, dans La Norme sans la force (2005), insiste sur la force principale de l’Union européenne. Selon lui, cette capacité à proposer et à diffuser des normes à l’échelle mondiale est centrale. Ainsi, l’Union européenne augmente son influence par ce biais-là. Au contraire, la puissance américaine passe par une puissance économique et militaire.
B) Protéger sa souveraineté sans naïveté pour répondre à la fragmentation de l’économie mondiale
Il ne faudrait pas que la position de l’Europe sur la mondialisation fasse de l’Europe le grand perdant de cette fragmentation. Il existe une nécessité de défendre ses intérêts en respectant ses principes. L’Europe peut avoir recours à l’OMC à travers des procès, mais également via des enquêtes et la mise en place de droits de compensation et de droits de douane. Par exemple, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières vise à empêcher le dumping environnemental.
Par ailleurs, mettre en place une stratégie de diversification des fournisseurs permettrait de diminuer les conséquences négatives de cette fragmentation. En effet, cela permettrait de ne pas être dépendant d’un seul fournisseur et d’avoir des chaînes de valeur résilientes. Enfin, approfondir l’avantage de l’Union européenne en tant que zone déjà intégrée et hétérogène serait efficient.
Par exemple, pour que l’Union européenne bénéficie davantage des spécialisations et des gains à l’échange au sein de l’Union européenne, le rapport Letta (2024) suggère que l’Union européenne devienne un véritable marché unique. Ainsi, ce rapport de 2024 préconise une intégration financière, énergétique et communicationnelle élargie au sein de l’UE. Le rapport Draghi (2024) identifie les problématiques et propose des solutions pour améliorer la compétitivité européenne.



