Les rentes sont-elles néfastes ou bénéfiques pour la croissance économique ? Quelles que soient sa nature et son origine, la rente récompense durablement un facteur de production au-delà des ressources mises en œuvre pour sa constitution. Les rentes sont plurielles. Elles ne sont pas uniquement le produit de la détention d’un quelconque capital, mais peuvent également récompenser le facteur travail. Dans cet article, tu trouveras un plan détaillé pour répondre à un sujet sur les rentes et la croissance économique.
Plan détaillé
I – D’hier à aujourd’hui, les rentes constituent une menace pour la croissance économique
A/ Les rentes liées à la détention d’un capital naturel menacent la croissance capitaliste
Dès la fin du XVIIIe siècle, les économistes classiques se préoccupent de la rente foncière. En effet, l’agriculture fait naître des revenus nets assimilables à une rente. La fondation d’une entreprise agricole suppose la détention d’un capital foncier, généralement transmis de parents à enfants.
En effet, David Ricardo (Des principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817) développe sa célèbre théorie de la rente différentielle. Il fait de la rente foncière le produit de la différence entre le prix agricole justifiant l’exploitation du dernier hectare de terre et le coût de production nécessaire à l’exploitation de l’hectare de terre précédent. Or, les rendements sont décroissants dans l’agriculture, donc la rente s’élève tendanciellement. Cela, compte tenu de salaires ouvriers incompressibles en termes réels, a pour conséquence la diminution tendancielle des profits capitalistes.
Néanmoins, le sol n’est pas l’unique capital naturel délivrant une rente. C’est aussi le cas des ressources minières, pétrolières et gazières, dont l’exploitation est à coût marginal croissant. Ainsi, l’accumulation de pétro et de gazo-dollars dans les pays du Golfe pénaliserait la croissance des pays avancés qui n’auraient d’autre choix que de consacrer une part croissante de leur PIB au financement de ces importations de produits primaires.
Entre 1970 et 2018, la facture énergétique de la France est passée de 10 à 45 milliards de dollars. Entre-temps, le PIB français ne fut multiplié que par 2,5. Thomas Piketty, dans son ouvrage Le Capital au XXIe siècle (2013), soutient cette idée. Le pouvoir d’achat des ménages et la rentabilité des entreprises des PDEM seraient alors affaiblis par l’alourdissement de ces rentes.
B/ Les revenus patrimoniaux peuvent devenir une rente ennemie de la croissance
La rente peut être appréhendée comme étant un revenu incompatible avec l’idéal méritocratique. Karl Marx, dans Le Capital (1867), envisage l’entreprise capitaliste non pas comme le résultat d’un quelconque mérite, mais comme le produit d’une transmission intergénérationnelle propre à la classe bourgeoise. Tout profit est dès lors assimilable à une rente requérant le maintien des salaires au niveau de subsistance. Outre l’injustice sociale que cela représente, c’est la croissance capitaliste qui est menacée par l’élévation de la composition organique du capital liée à l’accumulation d’une fraction non nulle de la plus-value.
Même en reconnaissant le profit comme étant initialement le revenu légitime d’une entreprise, il est à craindre que toute richesse acquise légitimement finisse par devenir illégitime. Telle est la conviction de Piketty. Plus le taux de croissance est faible, plus le taux de rendement du capital lui est supérieur, de sorte qu’une dynamique dangereuse se met en place. La part des richesses créées rémunérant de façon toujours plus illégitime la classe capitaliste s’élève. Et, dans le même temps, la croissance s’essouffle par une atonie progressive des débouchés en conséquence de la montée des inégalités.
C/ Les rentes d’entreprises progressent à mesure que le pouvoir de marché s’affirme, et ce, au détriment de la croissance
Les monopoles naturels peuvent chercher à tirer une rente de situation de leur situation dominante sur un marché. Le pétrole est l’exemple type d’une activité intensément capitalistique à rendements croissants. L’analyse microéconomique démontre une allocation des ressources sous-optimale (Qc > Qm) dans le cas du monopole, comparativement au marché de CPP, et une prédation exercée à l’égard du surplus du consommateur (Pc < Pm). Une autre difficulté apparaît quand on sait que les GAFAM pèsent davantage dans le chiffre d’affaires que dans l’emploi du secteur sur lequel chacun est établi. Ces grandes entreprises créent davantage de valeur que d’emplois.
Néanmoins, les propriétaires d’un capital naturel ou fixe ne sont pas les seuls à bénéficier de rentes problématiques pour l’activité. C’est aussi le cas d’un certain nombre de salariés sur le marché du travail, dont une part du salaire est assimilable à une rente en raison de la réglementation dont il bénéficie.
Cela pose deux difficultés :
- Selon la théorie des insiders–outsiders du chômage d’Assar Lindbeck et Dennis Snower (1988), les insiders ont la possibilité de recevoir un salaire supérieur au salaire d’équilibre. Cela constitue un obstacle majeur pour l’entrée sur le marché du travail pour des outsiders par nature moins qualifiés. L’objectif d’une croissance de plein-emploi s’en trouve alors menacé.
- L’OCDE a montré, en 2013, qu’une réglementation protectrice des rentes salariales avait pour effet d’affaiblir le taux d’emploi. En effet, l’entrée sur le marché du travail est rendue problématique, donc cela dégrade le PIB potentiel.
II – Pourtant, il est nécessaire de relativiser la dangerosité des rentes, qui peuvent être un levier de croissance économique
A/ Les rentes, une menace relative pour la croissance
Même en présence de grandes entreprises, le prix peut permettre d’atteindre un optimum de second rang. C’est ce qu’affirme Heinrich von Stackelberg (Market Structure and Equilibrium, 1934) dans sa célèbre matrice. En effet, un oligopole fera naître un prix, qui, certes, ne sera pas un prix de CPP, mais qui résultera malgré tout d’une négociation équilibrée. Le prix ne pourra être qualifié de prix prédateur, même si l’équilibre ne sera pas Pareto optimal.
Si un marché concurrentiel peut faire apparaître une rente, un marché monopolistique peut obliger l’unique offreur à tarifer tel que l’aurait fait une entreprise en CPP, permettant alors d’atteindre un optimum de premier rang. John C. Panzar, Robert D. Willig et William J. Baumol ont en effet montré, en 1982, dans Contestable Markets and the Theory of Industry Structure, qu’une entreprise en monopole contestable, c’est-à-dire où sont satisfaites les conditions de libre entrée et aussi de libre sortie, n’aura d’autre choix que de renoncer à sa rente.
B/ La rente peut récompenser une prise de risque et devenir un facteur fondamental de la croissance
Tout d’abord, le monopole ne découle pas nécessairement des rendements croissants, mais peut résulter du dépôt d’un brevet. Ce dernier représente l’aboutissement d’un processus de recherche fondamentale et constitue une condition essentielle de l’innovation. En protégeant la propriété intellectuelle, le brevet garantit à l’entreprise un retour sur investissement, notamment grâce à la possibilité de pratiquer un prix supérieur à celui qui prévaudrait en situation de concurrence.
Par ailleurs, Joseph Aloïs Schumpeter, dans Théorie de l’évolution économique (1911), fait de la menace que fait peser l’entrepreneur-imitateur la condition de l’endogénéisation du progrès technique. Dès lors, la rente devient un revenu que l’entreprise cherche à préserver en poursuivant sans cesse l’innovation. Elle agit comme une incitation permanente à la recherche, source potentielle d’enrichissement.
De plus, la rente des grandes entreprises innovantes peut générer des effets positifs indirects sur l’activité. David Hemous (The Rise of the Machines, 2017) montre que les régions des États-Unis où les entreprises sont les plus grandes sont aussi celles où il existe le plus de « rentes adossées ». Les médecins, les conseillers financiers et les agents immobiliers, en particulier, sont mieux rémunérés qu’ailleurs aux États-Unis, car les managers et les cadres de ces grandes sociétés recherchent les meilleures prestations. Il existe donc un effet de déversement de la rente générée par l’innovation au dehors de l’entreprise.
C/ La rente fait naître des débouchés et peut permettre d’éviter les crises et de dynamiser l’activité du côté de la demande
Quand David Ricardo voit en la rente foncière un risque pour les profits capitalistes, au même moment, Thomas Malthus (La Crise, 1796) y voit une opportunité. Contestant Say, Malthus fait de la rente foncière une source de demande en produits manufacturés pour la classe capitaliste. Les rendements décroissants dans l’agriculture favorisent, par la rente foncière, un partage équilibré des richesses. Ce dernier est susceptible de permettre d’éviter les crises ou tout du moins une crise de grande ampleur.
Par ailleurs, les entreprises qui dégagent des rentes technologiques payent mieux leurs salariés que les autres. Philippe Aghion a montré que ces dernières partagent leur rente. Ainsi, l’existence de ce surprofit ne peut être analysée comme injuste. D’autant plus que même leurs salariés les moins qualifiés bénéficient de ce surcroît de salaire. De plus, les salariés déversent la rente à l’extérieur de l’entreprise. Il s’agit de « rentes adossées » selon Aghion, sous la forme d’une consommation forte. Ainsi, la rente ouvre des débouchés.
III – Que faire face aux rentes ?
A/ La coercition comme modalité optimale de lutte contre les rentes
La nationalisation peut, dans certains cas, être conçue comme la modalité la plus efficace de lutte contre les rentes. Léon Walras, dans Études d’économie sociale (1896), faisait de la nationalisation des terres le moyen de lutter, en la collectivisant, contre la rente foncière. Un demi-siècle plus tard, Maurice Allais (La Théorie générale des surplus, 1978) estime que le meilleur moyen de lutter contre la rente de monopole naturel est de le nationaliser, de le transformer en monopole légal et de pratiquer un prix aussi proche que possible de celui qui naîtrait de la CPP. Cette solution a précédé aux nationalisations post-Seconde Guerre mondiale.
La coercition peut aussi prendre la forme de l’impôt. Piketty souhaite des taux d’imposition marginaux sur les revenus et le patrimoine bien plus élevés qu’actuellement. Son objectif est ainsi d’éviter une reproduction sociale qui transforme les revenus en rentes.
Les États-Unis ont été le premier pays à tenter d’enrayer la montée de la concentration de la grande entreprise et de la rente qu’elle peut faire naître par la réglementation. En 1890, le Sherman Act interdit les monopoles. De façon plus préventive, en 1914, le Clayton Act contrôle les opérations de fusions-acquisitions, de façon à rendre impossibles les abus de position dominante et interdire les cartels.
B/ La déréglementation peut être envisageable en économie mondialisée
Le problème ne serait pas dans la taille de l’entreprise, mais dans la vitalité d’un marché. C’est-à-dire à la fois dans son dynamisme et la facilité d’entrée sur ce marché. Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen remarquent, dans Changer de modèle (2014), « qu’en France, il y a beaucoup de start-up, mais elles ne croissent pas » suffisamment pour contester la rente des entreprises déjà établies. Cela s’explique par des barrières à l’entrée, telles que des coûts administratifs, des réglementations, notamment sur les marchés des biens et services et aussi du travail. La capacité à renouer avec la croissance réclame de faire tomber les barrières à l’entrée et casser les rentes associées.
Plutôt que de combattre la rente issue d’un monopole naturel par la nationalisation ou la réglementation, Baumol, Panzar et Willig soutiennent qu’il suffit de rendre ce monopole contestable. Dans cette perspective, la liberté de sortie constitue l’hypothèse fondamentale du marché contestable. Elle implique qu’une entreprise peut interrompre sa production et se retirer du secteur sans supporter de coûts irrécupérables. Autrement dit, un producteur peut abandonner le marché sans encourir d’autres dépenses que celles correspondant à la dépréciation normale du capital investi. La quasi-gratuité de la sortie conditionne d’ailleurs directement la liberté d’entrée. Il serait, en effet, trop risqué de pénétrer sur un marché même si on était en mesure de produire aussi efficacement que les entreprises en place.
C/ L’État doit orienter les décisions individuelles dans le sens de l’intérêt commun
Dans une économie de l’innovation, l’État a un rôle central à jouer dans l’éducation supérieure et dans la formation professionnelle. Selon Aghion, Cette et Cohen, la France pourrait y gagner économiquement des points de croissance et socialement grâce à davantage de mobilité sociale. En outre, le rapport Camdessus de 2004 réclamait « la constitution d’une commission chargée de recenser les réglementations trop restrictives en prenant en compte l’intérêt de tous les citoyens plutôt que l’intérêt particulier de telle profession ».
Face à une situation de rente de monopole, l’ouverture internationale peut constituer une solution. Ricardo défendait la libre importation du blé en Grande-Bretagne afin de stimuler la concurrence avec la production nationale et de contraindre les propriétaires fonciers à renoncer temporairement à leur rente. Toutefois, il n’avait pas envisagé que, dans certains secteurs industriels, les rendements puissent être croissants.
Dans les années 1980, Paul Krugman, Barbara J. Spencer et James A. Brander (Subventions à l’exportation et rivalité de part de marché internationale, 1985) vont montrer que le versement par l’État d’une subvention à la production destinée à casser la barrière à l’entrée sur le marché mondial est le moyen de faire d’un marché monopolistique un marché duopolistique stable. C’est notamment le cas de l’aéronautique. Cela ne sera possible que si chaque État accepte la politique commerciale stratégique mise en œuvre par l’autre. Dès lors, on obtient un second best.
Pour aller plus loin
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