À l’heure où la politique se joue souvent sur l’image et la stratégie, les élections 2025 en Bolivie ouvrent une nouvelle page de l’histoire du pays. Après près de vingt ans d’hégémonie du Mouvement vers le socialisme (MAS), la victoire de Rodrigo Paz, figure du centre droit, marque la fin d’un cycle. Mais plus qu’un virage idéologique, ce scrutin exprime la lassitude d’un peuple éprouvé par l’inflation, les pénuries et l’essoufflement d’un modèle. Entre espoir de renouveau et contraintes économiques, la Bolivie tente désormais de redéfinir sa voie — entre héritage socialiste et promesse de changement.
Élections Bolivie 2025 : une alternance sous contraintes, plus punitive qu’idéologique
Le résultat et son sens immédiat
Rodrigo Paz, candidat du centre droit (PDC), a remporté le second tour des élections boliviennes avec environ 54,5 à 55 % des voix face à Jorge “Tuto” Quiroga. Cette victoire met un terme à près de vingt ans d’hégémonie du MAS, mais elle ne lui offre pas de majorité parlementaire, l’obligeant ainsi à rechercher des alliances pour gouverner. Surtout, le scrutin a été dominé par les difficultés économiques : pénuries de carburant, inflation persistante et raréfaction du dollar. Dans ce contexte, les électeurs ont davantage sanctionné la conjoncture que manifesté un véritable basculement idéologique vers la droite.
La fin de 20 ans de socialisme
Le Mouvement vers le socialisme (MAS) domine la vie politique bolivienne depuis près de vingt ans. Arrivé au pouvoir en 2006 avec Evo Morales, premier président indigène du pays, le parti a profondément transformé la Bolivie. Grâce au boom des matières premières, il a pu réduire la pauvreté, nationaliser les hydrocarbures et renforcer le rôle de l’État dans l’économie. Cependant, au fil des années, des tensions internes, des accusations d’autoritarisme et une dépendance persistante au gaz ont progressivement fragilisé ce modèle. Après une brève parenthèse avec le gouvernement intérimaire de 2019, le MAS était revenu au pouvoir en 2020 avec Luis Arce. Aujourd’hui, sa défaite en 2025 marque la fin d’un long cycle politique et économique amorcé sous Morales.
Une offre “modérée” qui l’emporte
Rodrigo Paz défend un « capitalisme pour tous », axé sur la rigueur budgétaire, l’investissement privé et la décentralisation. Il veut faciliter l’accès aux crédits, réduire les impôts et lever progressivement les subventions aux carburants, tout en protégeant les plus modestes. Contrairement à son rival, il rejette toute « thérapie de choc » et prône une ouverture économique graduelle. Son programme prévoit aussi une réforme de l’État : digitalisation, lutte anticorruption et transfert de ressources vers les régions. Sur le plan social, il mise sur une éducation modernisée, un meilleur accès aux soins et une réforme judiciaire garantissant l’indépendance des juges. Enfin, il prône la diversification économique, la valorisation du gaz et du lithium, le développement des énergies vertes et une ouverture maîtrisée aux partenaires internationaux, sans dépendance au FMI. Ce positionnement traduit un changement modéré, centré sur la stabilité et la restauration de la confiance plutôt qu’un virage conservateur brutal.
Les enjeux du mandat de Rodrigo Paz
Le mandat de Rodrigo Paz s’annonce comme un exercice d’équilibre délicat entre réformes économiques profondes et fragilité politique. Sans majorité parlementaire, le nouveau président devra composer avec une Assemblée divisée et chercher des compromis pour faire adopter ses lois. Sa capacité à gouverner par le consensus, plutôt que par la confrontation, sera décisive pour maintenir la stabilité du pays.
Sur le plan économique, Paz hérite d’une Bolivie à bout de souffle : les réserves de devises sont au plus bas, l’inflation dépasse les 20 % et la dépendance au gaz expose le pays aux fluctuations des marchés internationaux. Il lui faudra réinventer un modèle économique fondé sur la diversification — notamment autour du lithium, de l’agriculture et des énergies vertes — tout en réduisant progressivement les subventions à l’essence et au diesel, qui pèsent lourdement sur le budget national.
Mais ces réformes doivent être menées sans provoquer de choc social. Pour restaurer la confiance des investisseurs et relancer la croissance, Paz devra démontrer qu’il peut assainir les finances publiques sans sacrifier la cohésion sociale. Il lui faudra aussi rouvrir la Bolivie au monde, négocier avec ses partenaires extérieurs et moderniser la gouvernance publique à travers la décentralisation, la digitalisation et la transparence.
Au-delà des élections en Bolivie de 2025 : un « tournant à droite » de l’Amérique Latine trop simplificateur
Il est nécessaire de déconstruire l’idée simplificatrice selon laquelle l’Amérique latine passerait d’une « vague rose » (Ola rosa) à un nouveau cycle de droite. Cette idée décrit un paysage mouvant où la grille gauche/droite reste utile mais incomplète, ne prenant pas en compte des dynamiques plus profondes que nous allons tenter d’analyser.
Les électeurs sanctionnent les bilans précédents plus qu’ils n’embrassent des étiquettes idéologiques. Ce prisme éclaire les scrutins récents et ceux à venir. Il est d’ailleurs à noter que de nombreuses élections auront lieu entre 2025 et 2026 : Haïti, Chili, Honduras, Costa Rica, Pérou, Colombie et enfin Brésil. Il sera intéressant de voir si ces élections répondent aux mêmes logiques actuelles que nous allons voir ensemble.
Un tableau électoral hétérogène
D’abord, il est important de noter que nous n’assistons pas à un large basculement vers la droite. Récemment, la droite a gagné en Équateur, Panama, Salvador et en Bolivie. Mais la gauche a gagné au Mexique, en Uruguay et au Venezuela (bien que les élections de ce dernier ne puissent être analysées comme révélatrices d’un tournant de la population du fait de leur caractère anti-démocratique). Il est par ailleurs à noter que la grille de lecture gauche/droite est de plus en plus floue, certains gouvernements oscillant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. On peut notamment citer Nayib Bukele, actuel président du Salvador, d’abord maire sous le parti du FMLN, un parti de gauche historique issue de la guérilla marxiste. Une fois au pouvoir, Bukele consolide un régime ultra présidentialiste : culte du chef, populisme sécuritaire, discours nationaliste et anti droits humains, s’alliant notamment avec les milieux économiques conservateurs.
Un calendrier chargé qui testera la thèse
Entre octobre 2025 et octobre 2026, une succession de scrutins en Amérique latine mettra ce diagnostic à l’épreuve : Haïti, le Chili et le Honduras voteront en novembre 2025, suivis du Costa Rica en février 2026, du Pérou en avril, de la Colombie en mai et du Brésil en octobre.
Des élections sanctionnant les mandats précédents
Il apparaît aujourd’hui que la conjoncture soit devenue plus importante que la conviction idéologique en Amérique Latine. En effet, l’inflation, l’augmentation du prix du carburant ou encore de l’éducation pèsent de plus en plus lourd dans les choix des électeurs. Cette dégradation de leur quotidien est reprochée aux présidents sortants qui sont alors vus comme les responsables de la conjoncture économique. L’opposition des gouvernements sortant est alors un espoir d’amélioration. La Bolivie illustre bien la force du vote de sanction, n’hésitez donc pas à l’utiliser dans vos essais.
De plus, la tenue d’une politique claire, transparente et unie est aujourd’hui l’un des facteurs de chutes des gouvernements sortants. En Bolivie, la chute du MAS s’explique en grande partie par ses profondes divisions internes : Evo Morales a appelé à voter blanc, Luis Arce a refusé de se présenter, et le parti s’est retrouvé éclaté entre plusieurs candidats rivaux, affaiblissant ainsi toute la gauche dès le premier tour.
De nouvelles demandes : un dirigeant avec une main de fer
Par ailleurs, il existe une importance grandissante de la personnalité du dirigeant incarnant le pouvoir. Les populations latino-américaines tendent à voter pour des figures de poigne, capables de conduire le pays malgré les incertitudes mais aussi de les protéger de l’insécurité à la fois physique mais aussi identitaires. Nous voyons aujourd’hui une percée de l’extrême droite dans les sondages au Chili pour les futures élections, estimant aujourd’hui ce parti en tête, avec 36% des intentions de vote : l’un des grands axes de son programme est la question migratoire. De plus, les nouveaux dirigeants élus apparaissent comme respectant au possible les garde-fous institutionnels mais n’hésitent pas à les braver si nécessaire. Ce fut par exemple le cas de Noboa en 2024, en Equateur, qui s’est affranchi de l’immunité diplomatique au Mexique pour arrêter Jorge Glas, ancien vice-président de gauche, condamné pour corruption et réfugié depuis plusieurs mois dans l’ambassade mexicaine.
Des mandats “réussis” aux yeux des électeurs
A l’inverse, les gouvernements capables de garder un cap clair et de respecter leurs engagements ont été récompensés : au Salvador, Nayib Bukele a été réélu car à la « réussite » de son plan de sécurité pour le pays, même si celui est critiqué de l’extérieur, et Claudia Sheinbaum, au Mexique, a été élue comme héritière d’AMLO grâce au succès de sa politique contre la pauvreté et les inégalités. Deux cas différents, un mécanisme identique : récompenser ce que l’électeur voit dans sa vie quotidienne.
Pourquoi les votes par sanction penchent-ils tout de même vers la droite ?
Il existe, à mon sens, trois principales raisons qui expliquent un penchant vers la droite en Amérique Latine.
D’abord, la gauche semble avoir rompu avec l’une des grandes valeurs du progressisme : la démocratie. A Cuba, au Venezuela ou encore au Nicaragua, les gouvernements de gauche interdisent les opposants, les mettent à l’écart sur les médias ou encore les expulsent vers l’étranger voire leur enlèvent la nationalité. Des dirigeants de gauche reconnus (Lula, Boric, Petro) ont d’ailleurs pris leurs distances avec ces gouvernements, sapant alors l’idée d’un « bloc de gauche » en Amérique Latine.
Par ailleurs, les gouvernements de gauche semblent avoir perdu leur militantisme au contact des électeurs, le remplaçant par des campagnes de communications sur les réseaux sociaux. Et, à l’inverse, les candidats de droites se sont saisis du populisme pour apparaître proches du peuple (cf image de la tronçonneuse de Javier Miliei).
Enfin, la gauche latino-américaine apparaît incapable de créer de la richesse dans une contexte économique difficile. La région conserve un modèle extractiviste (mines, hydrocarbures, agriculture) qui expose les gouvernements aux cycles des matières premières. Quand les prix baissent, les caisses se vident, la redistribution se grippe, et l’alternance menace. La Bolivie l’a vécu à travers le déclin gazier : lorsque qu’il y a une réduction des entrées de dollars dans le pays, cela déstabilise d’autant plus les gouvernements progressistes dont le modèle social est plus couteux.
Conclusion
Finalement, l’élection de Rodrigo Paz marque la fin d’un long cycle politique en Bolivie, mais pas une révolution idéologique. Les électeurs ont avant tout sanctionné la crise économique et les divisions du MAS, plutôt qu’ils n’ont adhéré à un virage à droite. À l’image du reste de l’Amérique latine, la Bolivie illustre un vote pragmatique, centré sur la stabilité, la sécurité et la performance économique. Paz devra désormais réformer sans fracture, diversifier une économie dépendante du gaz et gouverner sans majorité. Plus qu’un tournant conservateur, son arrivée au pouvoir symbolise la fatigue des idéologies et la recherche d’efficacité dans un continent en quête de résultats concrets. Retrouvez ici la première partie de cet article.



