Le 17 août 2025, lors des élections présidentielles en Bolivie, les Boliviens ont voté massivement pour deux candidats de droite, Rodrigo Paz Pereira et Jorge Fernando Quiroga Ramirez, qui se sont donc vus qualifiés au second tour, déjouant alors les sondages. Cette rupture politique, qui advient dans un pays marqué depuis plus de 20 ans par une forte identité socialiste sous la figure d’Evo Morales notamment, n’est pas si surprenante si l’on étudie plus précisément le contexte de ces élections. C’est ce que vous propose cet article : faire le point sur les résultats du premier tour et chercher à expliquer quels sont les tenants et aboutissants de ces résultats.
Les élections boliviennes – candidats et résultats
Les principaux candidats
Ces élections comptaient 8 candidats. Voici une brève présentation des 5 candidats principaux :
- Rodrigo Paz Pereira – Le parti démocrate-chrétien
Candidat peu connu des Boliviens, Paz Pereira s’appuie sur un programme de décentralisation de l’État et de redistribution du pouvoir. S’il est défini comme de centre-droite, son programme est en réalité plus complexe (il propose aussi bien une réforme judiciaire que le développement d’énergies vertes dans le pays). Il refuse aussi de discuter d’un accord avec le FMI pour résoudre la situation financière du pays. Durant la campagne, il a cherché à paraitre proche des gens « ordinaires » en utilisant notamment les réseaux sociaux.
- Jorge Fernando (Tuto) Quiroga Ramirez – Libertad y Democracia
Il propose un plan de sauvetage fort de l’économie bolivienne notamment avec la participation du FMI. Il veut apporter un « changement radical dans absolument tout », cherchant une forte libéralisation. Figure de la droite traditionnelle bolivienne, il est proche des institutions internationales et est très opposé au MAS. Son programme n’est cependant pas de l’ampleur libertarienne de Javier Milei, qui aurait peu de succès dans un pays où les accomplissements d’Evo Morales restent en mémoire.
- Samuel Doria Medina – Unidad
Ce candidat veut mettre en place des mesures strictes pour redresser l’économie et se présente comme un candidat anti-corruption et favorable transparence des institutions.
- Andronico Rodriguez – Alianza Popular
Considéré comme l’héritier d’Evo Morales (il a été président du Sénat avec le parti MAS), Andronico Rodriguez a dû se séparer du MAS face à l’opposition d’Evo Morales au sein de son propre parti.
- Eduardo del Castillo – Movimiento Al Socialismo (MAS)
Candidat officiel du parti d’Evo Morales, la candidature d’Eduardo del Castillo a été tardive et est venue remplacer celle de Luis Arce, jugé trop impopulaire pour se présenter à sa réélection.
Les résultats
Les deux candidats qualifiés au second tour sont :
- Rodrigo Paz Pereira – 32% des voix
- Jorge Fernando Quiroga Ramirez – 27% des voix
Derrière, Samuel Doria Medina obtient 20% des voix. Le candidat dissident du MAS, Andronico Rodriguez, a convaincu 8,5% des votants boliviens. Le résultat le plus surprenant est celui du candidat officiel du MAS, Eduardo del Castillo, qui ne reçoit que 3,5% des voix.
Il faut aussi noter qu’il y a eu 19% de votes blancs durant cette élection. Cela peut s’expliquer par deux phénomènes : tout d’abord, le vote est obligatoire en Bolivie, ce qui signifie que ceux qui ne se sentent pas représentés vote blanc, au lieu de ne pas voter comme cela peut s’observer dans d’autres démocraties. La deuxième explication est un appel au vote blanc lancé par Evo Morales en réaction à son interdiction de se présenter aux élections, comme prévu par la Constitution qui interdit le cumul de plus de deux mandats.
Le contexte économique et social de ces élections
Une crise économique qui a plongé le pays dans la difficulté
Depuis quelques années, la Bolivie voit sa production nationale de gaz chuter, ce qui provoque mécaniquement une baisse de ses recettes. Or cette baisse de recette génère un amenuisement des réserves de dollars du pays, ce qui fragilise le boliviano (la monnaie nationale) et rend les importations plus difficiles à acquérir. Cela provoque aussi de multiples pénuries, la plus importante concernant le carburant. Face à cela, l’inflation est de plus en plus importante : elle était par exemple de 3,65% en mai 2025.
Pourtant, il y a quelques années, la situation économique bolivienne était vue comme un miracle : Evo Morales, qui avait nationalisé les entreprises gazières, avait mis en place une politique de redistribution massive financée par le gaz exporté, ce qui avait notamment permis de réduire drastiquement la pauvreté. Pour en savoir plus sur la politique d’Evo Morales, lisez cet article. Seulement, une évolution économique classique des pays vivant d’une rente de matières premières s’observe en Bolivie : la dégradation des termes de l’échange, accentuée par un manque d’efficacité de cette entreprise nationalisée.
Un mécontentement populaire
Face à ces difficultés économiques, et notamment l’inflation, qui impactent le quotidien des Boliviens, la population montre son mécontentement au travers de manifestations qui secouent le pays depuis 2020. Seulement, ces manifestations n’attribuent pas forcément la responsabilité à Evo Morales, qui conserve toujours une certaine popularité, mais à Luis Arce, le successeur d’Evo Morales au sein du MAS, élu en 2020 alors que ce dernier n’avait pas l’autorisation de se représenter. Cette opposition entre Evo Morales et Luis Arce, qui est devenue de plus en plus conséquente depuis, a généré des tensions au sein même du MAS, et est un facteur explicatif de la défaite de la gauche, nous y reviendrons.
Face à cela, la droite bolivienne, peu présente sur la scène politique depuis plus de 20 ans, a critiqué le socialisme bolivien, responsable selon eux de la situation économique difficile.
Une défaite de la gauche ou une victoire de la droite ?
De nombreux journaux mondiaux titrent “une chute du socialisme”, une “défaite de la gauche”, mais ne signifient que très rarement qu’il s’agit aussi d’une victoire de la droite bolivienne, absente du pouvoir depuis des décennies.
Une défaite de la gauche : un parti MAS fracturé et un socialisme qui n’arrive plus à convaincre.
Comme nous l’avons vu précédemment, le parti MAS, créé par Evo Morales, s’est retrouvé fracturé depuis 2020 notamment à cause de l’opposition naissante entre Evo Morales et Luis Arce. Cette opposition s’explique tout d’abord par une vision différente de ce que doit être la figure politique : si Evo Morales accorde de l’importance à l’image du dirigeant, sous une certaine forme de populisme, Luis Arce est un président plus discret et pragmatique.
Cette division interne au parti MAS s’est accentuée ces deux dernières années, lorsque Evo Morales a annoncé vouloir se représenter aux élections de 2025 (ce que lui interdit la Constitution) quand Luis Arce espérait lui aussi pouvoir briguer un second mandat. Seulement, aucune de ses deux personnalités ne s’est présentée en Aout 2025 : la candidature d’Evo Morales a été rejetée, comme le prévoit la Constitution, et Luis Arce a décidé de retirer sa candidature au vu de la forte impopularité qui a marqué la fin de son mandat.
Si le parti MAS a tout de même présenté un candidat, Eduardo del Castillo, Evo Morales a décidé de ne pas le soutenir et a préféré appeler au vote blanc pour montrer son opposition au système électoral bolivien.
Parallèlement, une deuxième personnalité du MAS s’est présentée aux élections, Andronico Rodriguez, mais sans le soutien et le nom de son parti, ce qui a divisé encore plus la gauche bolivienne.
La droite comme solution face à la crise
Si la gauche, qui n’a pas su s’entendre, est en parti responsable de ces résultats, la droite a su aussi convaincre par un programme centré sur la stabilité économique face aux difficultés du pays.
En effet, la campagne présidentielle a été marquée par la présence dans le débat de l’exemple de Javier Milei et sa politique économique radicale, mais aussi l’exemple de politique sécuritaire menée par Bukele au Salvador. Seulement, il est important de signaler que les candidats boliviens, plus modérés, ne font pas parti de ce mouvement de percée de la droite latino-américaine.
Il est cependant important de noter que « la droite » qualifiée au second tour des élections présidentielles n’est pas si unifiée : Paz Pereira, figure d’une droite centriste, s’oppose aux idées plus traditionnelles et radicales de Quiroga Ramirez. Un exemple parfait des différends qu’ils peuvent avoir et la question de l’acceptation d’une aide du FMI, indispensable pour Quiroga Ramirez mais impensable pour Paz Pereira.
Conclusion
Comme nous l’avons vu, la Bolivie va connaitre dans les prochaines semaines un bouleversement de son panorama politique.
Si les sondages montrent que Paz Pereira est plus vraisemblablement le prochain vainqueur de ces élections, profitant du report de voix des anciens partisans du MAS ou d’Andronico Rodriguez aussi bien que du soutien de Samuel Doria Medina, le caractère inédit de ces élections nous amène à les considérer avec beaucoup d’attention.
Rendez vous le 19 octobre 2025 pour le second tour des élections !



