football

Comment le Salvador et le Honduras, si proches, ont-ils pu s’affronter ? Ces deux nations partageant une langue, une culture et une histoire. Au XIXe siècle, Francisco Morazán incarne même cette unité : tour à tour, il est chef d’État du Honduras, président de la République fédérale d’Amérique centrale, puis dirigeant du Salvador. Malgré des accords d’amitié et de libre-échange, cette fraternité s’effrite à la fin des années 1960. Après trois rencontres footballistiques, une guerre éclair de cent heures éclate. Je t’invite alors à plonger dans cette histoire unique. 

Les matchs de football : un détonateur symbolique 

Trois rencontres sous tension

  • 8 juin 1969 : Les sélections du Salvador et du Honduras s’affrontent pour la première fois à Tegucigalpa, capitale du Honduras, afin de tenter de décrocher la qualification à la Coupe du Monde de 1970. Un rêve encore jamais atteint pour ces deux nations. La veille du match, les supporters salvadoriens ont semé le trouble devant l’hôtel des joueurs. Finalement, les joueurs du Salvador s’inclinent 1-0.
  • 15 juin 1969 : Le Salvador accueille le match retour. L’engouement est encore plus fort, les supporters honduriens ont mis le feu à l’hôtel de leurs adversaires. Toutefois, l’équipe salvadorienne remporte le match 3-0, synonyme d’une victoire écrasante. Cette victoire déclenche une vague d’émeutes, de pillages et d’incendies à San Salvador. De l’autre côté de la frontière, des groupes armés s’en prennent aux migrants salvadoriens, les forçant à fuir du Honduras. La présence des groupes armés montre que le conflit n’est pas seulement interétatique. 
  • 26 juin 1969 : Pour départager les deux équipes, un troisième match est organisé à Mexico, sur terrain neutre. Après un duel acharné, le Salvador marque le but décisif à la onzième minute du temps additionnel et décroche la qualification. Néanmoins, cette victoire n’apaise rien : les troubles se poursuivent et la violence perdure. 

Quand sport et politique se mélangent 

Le sport devient un reflet de la politique. Il peut transmettre des messages forts, comme lors du poing levé des Black Power aux Jeux olympiques d’été de 1968 à Mexico. Certaines figures sportives peuvent inspirer et rassembler, parfois au-delà même de la sphère sportive. Comme Pelé, qui est devenu un véritable héros national au Brésil, ou encore Maradona en Argentine.

Le sport est également fédérateur : il unit un peuple autour de ses couleurs et de sa fierté nationale. Le nationalisme alimente directement la guerre de Cent Heures. Les Honduriens s’expriment par le rejet des migrants salvadoriens. En retour, le Salvador développe un nationalisme de revanche.

Il peut aussi servir d’arme diplomatique : les boycotts olympiques de 1980 à Moscou et de 1984 à Los Angeles ont symbolisé la rivalité entre le bloc américain et soviétique en pleine guerre froide.

Une guerre aux racines structurelles 

Des inégalités profondes

Le Salvador est six fois plus petit que le Honduras, mais sa population, à cette époque, atteint près de 4 millions d’habitants, contre 2,5 millions pour son voisin. Dans les années 1960, le pays connaît une croissance économique d’environ 5 %, portée par une agriculture efficace et une industrialisation florissante. Il est le troisième exportateur mondial de café et un grand producteur de coton.

Le Salvador s’appuie sur le pouvoir des « Quatorze Familles » telle une oligarchie pour financer la modernisation du pays : industries métallurgiques, barrages hydroélectriques, réseaux d’irrigation, voies de communication… Mais, en réalité, la majorité des Salvadoriens vit dans la pauvreté : salaire bas, analphabétisme élevé, chômage et épuisement des terres cultivables. Le pays le plus industrialisé d’Amérique centrale est donc profondément inégalitaire. 

De l’autre côté de la frontière, le Honduras possède d’immenses terres fertiles mais, selon une étude de la FAO, 90 % des bonnes terres de plaine ne sont pas exploitées. Le pays subit aussi l’influence écrasante de la United Fruit Company, géant américain, qui contrôle les ports, les banques, et pèse lourdement dans la politique. 

Migrations 

La forte densité du Salvador pousse plus de 300 000 Salvadoriens à migrer vers le Honduras. La frontière, quasiment invisible, facilite les déplacements sans réel contrôle. Mais cette arrivée massive alimente vite les tensions. En 1968, la réforme agraire hondurienne choisit de cibler non pas les grands propriétaires de terres, mais les paysans salvadoriens installés sans titre. Les autorités et la presse les accusent de tous les maux du pays. Ce discours attise un nationalisme virulent et une xénophobie grandissante envers son voisin salvadorien.

En somme, la guerre de Cent Heures ne naît pas simplement d’un simple match de football. Elle trouve ses racines dans des inégalités économiques profondes, une pression démographique forte et des tensions migratoires. Ces fractures structurelles transforment un conflit économique et social en véritable guerre. 

La guerre de Cent Heures : une guerre éclair, mais meurtrière

100 heures de guerre 

Le 14 juillet 1969, l’armée salvadorienne lance une offensive surprise contre le Honduras. Elle bombarde la capitale Tegucigalpa et plusieurs bases militaires, puis elle franchit la frontière pour s’emparer de plusieurs villes jusqu’à une quarantaine de kilomètres de la capitale.

En réaction, le Honduras riposte et lance notamment des raids aériens visant des sites stratégiques, comme les raffineries de pétrole. Malgré son avancée fulgurante, l’armée salvadorienne se heurte à la saison des pluies et à une résistance hondurienne inattendue. Après quatre jours de combats, soit cent heures, les deux pays signent un cessez-le-feu le 18 juillet 1969 sous l’impulsion de l’Organisation des États américains (OEA). 

Un bilan lourd

Cette guerre éclair laisse un bilan dramatique : plus de 3 000 morts, 15 000 blessés et entre 60 000 et 130 000 émigrés salvadoriens au Honduras sont contraints de partir. Le Salvador n’hésite pas à employer le terme génocide. Ce terme est relayé par les médias, mais il est considéré comme excessif, car il n’y avait pas d’intention d’exterminer. 

Sur le plan économique, les conséquences sont aussi considérables. Le Salvador, auparavant moteur régional, subit un effondrement de ses exportations : de 84,5 millions de dollars en 1969, elles tombent à 35,2 millions en 1970. Le Marché commun centraméricain (MCCA) se trouve paralysé pendant vingt-deux ans. 

Il faut attendre 1980 pour que le traité de paix soit signé, notamment à cause de litiges frontaliers. 

Le rôle des instances régionales et internationales 

Le rôle de l’OEA dans cette guerre est ambivalent. Son intervention est jugée tardive, puisqu’elle n’envoie une commission de paix que le 14 juillet, jour du début de l’offensive, alors que les hostilités étaient déjà bien ancrées. Cette lenteur s’explique par la volonté de non-ingérence de l’OEA et du contexte de guerre froide dans lequel les États-Unis voient ce conflit comme secondaire.

Néanmoins, l’OEA a joué un rôle décisif : elle a exigé un cessez-le-feu et le retrait des troupes qui ont été respectés. Elle a ensuite déployé une mission d’observation à la frontière pour stabiliser la situation. 

Le Salvador et le Honduras ont aussi saisi la Cour internationale de justice (CIJ) en 1986 afin de régler les litiges frontaliers restants et la souveraineté sur les îles du golfe de Fonseca. En 1992, la CIJ rend son verdict et départage ces zones sous tension. 

Conclusion 

Finalement, les matchs de football n’ont été qu’un détonateur symbolique de tensions enracinées dans un déséquilibre économique et social. Aujourd’hui, les relations entre les deux pays se sont apaisées. Le MCCA les réunit à nouveau autour d’intérêts économiques communs.

Plus récemment, le Honduras s’est même inspiré de la politique sécuritaire de Nayib Bukele, président du Salvador, pour lutter contre la criminalité et réduire son taux d’homicide. La présidente Xiomara Castro a annoncé la construction d’une « mégaprison » de haute sécurité pouvant accueillir 20 000 détenus.