Les indigènes sont un sujet brûlant, tant par leur poids démographique dans des pays comme la Bolivie (40 %) que par leur profondeur historique et leur place croissante sur la scène politique. Être indigène, c’est avant tout se reconnaître du peuple ancestral américain et de ses valeurs : attachement à la terre, respect de la nature, transmission orale et organisation communautaire. Sujet transversal par excellence, les indigènes se retrouvent dans des compositions sur la démocratie, le développement durable, la mémoire historique ou les inégalités en Amérique latine.
Cette fiche couvre les grandes thématiques à maîtriser : l’histoire de la violence coloniale, les enjeux liés à la ruralité et à la déforestation, la montée en puissance politique, les droits reconnus par la communauté internationale, et un tableau de vocabulaire pour enrichir tes copies. Le thème des indigènes n’est pas tombé depuis un certain temps aux concours, donc méfiance !
Nomination d’un indigène à la Cour suprême mexicaine
Qui sont les indigènes d’Amérique latine ?
Définition et poids démographique
Les peuples indigènes d’Amérique latine, également appelés Amérindiens (amerindios ou pueblos originarios), sont les descendants des premiers occupants du territoire américain avant la colonisation européenne. Selon l’Organisation internationale du travail, ils représentent près de 55 millions de personnes en Amérique latine, soit environ 8,5 % de la population totale de la région. Ce chiffre cache d’importantes disparités : les indigènes représentent 40 % de la population bolivienne, environ 45 % de la péruvienne, un quart de celle de l’Équateur, mais seulement 2 % en Colombie ou en Argentine.
Malgré ce poids démographique, les indigènes restent parmi les populations les plus vulnérables : selon la Banque mondiale, ils représentent seulement 6 % de la population mondiale mais 19 % des personnes en situation d’extrême pauvreté. Leurs salaires ne représentent en moyenne que 33 % de ceux des non-indigènes, et 85 % d’entre eux travaillent dans l’économie informelle.
Diversité linguistique et culturelle
L’une des caractéristiques les plus frappantes des peuples indigènes est leur diversité culturelle et linguistique. On compte en Amérique latine des centaines de langues autochtones distinctes : le quechua et l’aymara dans les Andes, le guaraní au Paraguay et dans le Rio de la Plata, le nahuatl en Amérique centrale. Cette diversité rend leur protection complexe : les indigènes ne forment pas un bloc homogène mais une mosaïque de communautés aux traditions et aux revendications très différentes.
Un peuple indigène historiquement soumis à la violence
La conquête et ses conséquences
C’est la vague de colonisation européenne menée par l’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais (el imperio en el que nunca se pone el sol) qui déclenche la persécution des indigènes en Amérique latine. Francisco Pizarro et Hernán Cortés sont à la tête des expéditions qui conduisent à la fin de l’Empire inca et aztèque. Au-delà de la violence directe de la conquête, c’est la propagation de maladies venues d’Europe, au premier rang desquelles la variole (la viruela), qui provoque les plus grands ravages démographiques : certains historiens estiment que la population amérindienne a chuté de 80 à 90 % au cours du premier siècle de colonisation.
La controverse de Valladolid (1550)
Un épisode fondamental pour comprendre la vision espagnole des indigènes est la controverse de Valladolid. En 1550, Charles Quint ordonne la suspension des conquêtes américaines et convoque une assemblée de théologiens et de juristes pour débattre d’une question explosive : les indigènes sont-ils des êtres humains à part entière ou des « esclaves nés » ? Le dominicain Bartolomé de las Casas, ancien évêque du Chiapas et défenseur acharné des Indiens, affronte le théologien Juan Ginés de Sepúlveda, qui justifie la colonisation par la « barbarie » des Amérindiens. Le débat ne désigne pas de vainqueur officiel, et la colonisation reprend dès 1556. Il reste néanmoins le premier grand débat occidental sur les droits de l’homme, un exemple précieux à citer en copie.
Les violations contemporaines : la stérilisation forcée au Pérou des indigènes
Si la violence coloniale appartient à l’histoire, les indigènes continuent de subir des violations graves de leurs droits humains à l’époque contemporaine. Le cas le plus emblématique est le Plan de Salud Pública (1995) du président péruvien Alberto Fujimori, présenté comme une politique de réduction de la pauvreté mais qui consistait en réalité à stériliser de force les populations les plus démunies. Au total, 300 000 femmes et 40 000 hommes quechuas ont été stérilisés sans consentement, dans des conditions parfois mortelles. Ces faits sont aujourd’hui reconnus comme des crimes contre l’humanité.
Les enjeux liés à la ruralité et à la terre
Une vulnérabilité accrue face au réchauffement climatique
Les indigènes sont une population essentiellement rurale, et cette réalité implique une exposition particulière aux effets du changement climatique. Les sécheresses, parfois assimilées à une véritable désertification, sont très nombreuses, notamment en Bolivie qui subit également d’importants problèmes de pollution des eaux en raison de l’exploitation pétrolière. Le manque d’eau est devenu un véritable enjeu politique et économique : le film También la lluvia relate très bien l’épisode de la guerre de l’eau en l’an 2000, au cours duquel la privatisation par l’entreprise Bechtel des canaux d’approvisionnement avait provoqué de nombreuses protestations au sein des communautés locales.
Des tentatives d’expropriation récurrentes
Les indigènes subissent aussi de nombreuses tentatives d’expropriation. En janvier 2020, une attaque armée contre la communauté Mayangna au nord du Nicaragua a fait six morts : les membres de la communauté ont dénoncé un groupe de « colons » essayant de les expulser de leurs terres dans la réserve de Bosawás. Le problème majeur est le contexte global : l’indolence du gouvernement sandiniste, l’impunité dont jouissent ces groupes armés et les titres de propriété qui leur sont octroyés par l’État.
L’État est souvent complice, voire acteur, de ces tentatives : Bolsonaro a proposé une loi permettant l’exploitation minière et pétrolière ainsi que la construction de centrales hydroélectriques au sein de réserves indigènes en Amazonie. Au Pérou, les enjeux liés à l’activité pétrolière menacent également les indigènes : l’entreprise nationale Petroperú prévoit d’élargir l’exploration et d’approfondir l’exploitation des puits dans les Cuencas Sagradas, qui abritent un demi-million d’indigèneset une biodiversité extrêmement riche.
Ce drame n’est pas nouveau : en 1982, la construction du barrage de la centrale hydroélectrique Itaipú dans le fleuve Paraná avait provoqué la destruction de forêts indispensables pour les cultures et la biodiversité, ainsi que le déplacement forcé de 40 000 personnes. L’opinion de la communauté Ava Guaraní n’avait absolument pas préoccupé les gouvernements du Brésil et du Paraguay, où régnait le dictateur Stroessner.
En Colombie, des groupes armés illégaux qui se disputent les routes du trafic de drogue assassinent régulièrement des indigènes. La leader indigène Cristina Bautista, tuée le 29 octobre 2019, déclarait :
« Si nous restons muets, ils nous tuent, et si nous parlons aussi. Donc nous parlons. »
Depuis le début du mandat de Duque, 129 indigènes sont morts et les quelques forces militaires envoyées sont loin d’être suffisantes.
Des initiatives locales innovantes
Face à ces menaces, certaines communautés indigènes ont développé des initiatives innovantes pour préserver leur milieu de vie. En Équateur, les jeunes luttent contre l’avancée des infrastructures vers la forêt amazonienne. Au Mexique, le système des ejidos constitue un exemple particulièrement original : un système de propriétés terriennes à usage collectif, dans lequel les communautés ont un droit agraire sur leurs terres. Plus de cinq millions d’indigènes et de paysans sont ainsi les « dueños », les gardiens de ces espaces.
Selon des enquêtes menées par la Banque mondiale, l’attribution de droits à la communauté locale contribue à une meilleure gestion des ressources forestières ainsi qu’à la baisse du taux de déforestation. Impliquer ces communautés dans la protection des forêts est ainsi la façon la plus efficace de prendre soin des écosystèmes.
La communauté des Asháninkas a par ailleurs remporté un procès historique contre la déforestation : la famille Cameli, propriétaire d’une société forestière, a été condamnée à payer 2,4 millions de dollars à la communauté indigène, plus un million pour la défense des droits de l’homme.
Un peuple indigène attaché à sa terre et à l’environnement
Evo Morales et l’Estado Plurinacional de Bolivia
La Bolivie d’Evo Morales, lui-même d’origine aymara, se démarque en modifiant sa Constitution en 2009 pour faire du pays el Estado Plurinacional de Bolivia, reconnaissant officiellement 37 langues et plaçant au centre du modèle de développement l’être humain en communion avec la nature, la Pachamama (Mère Nature).
Toutefois, ce modèle pose un paradoxe fondamental : d’un côté, la Constitution engage le pays à protéger l’environnement ; de l’autre, le modèle économique bolivien repose sur l’extractivisme (el extractivismo), qui saccage précisément les territoires indigènes par l’exploitation minière et pétrolière. On peut notamment citer les feux de forêt volontaires (un chaqueo) destinés à créer de nouveaux terrains exploitables : durant l’été 2019, plus de 4 millions d’hectares ont été ravagés par des incendies volontaires selon le rapport Oxfam. Ce paradoxe est facilement réutilisable dans un sujet sur le développement durable.
Les indigènes : défenseurs de l’environnement en danger
La défense de l’environnement par les communautés indigènes intensifie le nombre de violences à leur encontre. En témoigne l’assassinat de la militante hondurienne Berta Cáceres en 2016 : figure internationale de la lutte pour les droits des peuples indigènes et lauréate du prix Goldman pour l’environnement en 2015, elle était placée sous protection militaire au moment de son exécution. Son assassinat illustre le risque mortel que court quiconque défend les droits fonciers des indigènes face aux intérêts extractivistes.
Les indigènes, un peuple au renouveau politique
Evo Morales, Yaku Pérez et Luis Arce
Evo Morales, élu président de Bolivie en 2006, est de loin le plus connu des dirigeants indigènes d’Amérique latine. En Équateur, l’arrivée de Yaku Pérez lors des élections présidentielles de 2021 marque une nouvelle logique d’émergence politique : bien qu’il finisse troisième, il s’impose comme une force incontournable. En Bolivie, Luis Arce signale lors de son discours d’investiture que la question indigène reste centrale dans la rhétorique politique bolivienne.
Le risque d’instrumentalisation politique
Cependant, la représentation politique croissante des indigènes n’est pas sans risques. Hugo Chávez fait du Día de la Hispanidad (12 octubre) le Día de la Resistencia de los Pueblos Originarios, instrumentalisant la mémoire indigènecontre l’impérialisme occidental. AMLO a été critiqué pour avoir réclamé en 2019 des excuses officielles à Pedro Sánchez pour les crimes de la colonisation, utilisant la cause indigène comme levier diplomatique.
Racisme et discrimination contre les indigènes
Les indigènes souffrent de discrimination et d’une mise à l’écart au sein de la société. Bolsonaro a déclaré que « les Indiens sont en train d’évoluer » et « ressemblent de plus en plus à des êtres humains comme nous », immédiatement poursuivi en justice par l’Articulación de los Pueblos Indígenas de Brasil. Le rapporteur général de l’ONU, lors de ses observations en Argentine en 2016, avait déploré que ces peuples vivent souvent à l’écart, dans l’extrême pauvreté et qu’ils « se voient refuser l’accès aux ressources de base ».
Les droits internationaux des peuples indigènes
Le cadre international de protection des peuples indigènes s’est progressivement renforcé. Deux textes fondamentaux sont à connaître.
La Convention 169 de l’OIT (1989), ratifiée par 14 pays d’Amérique latine, est le premier instrument international contraignant reconnaissant les droits collectifs des peuples indigènes sur leurs terres et ressources.
La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (2007) consacre notamment le principe du Consentement Préalable, Libre et Éclairé (CPLI, la consulta previa), qui oblige les États à consulter les communautés indigènes avant tout projet susceptible d’affecter leurs terres. Ce droit est régulièrement violé en pratique, notamment en Bolivie, au Pérou et au Brésil, ce qui génère des conflits permanents entre États, multinationales et communautés locales.
Il existe également des organismes de défense spécifiques : l’Association interethnique pour le développement de la forêt péruvienne (AIDESEP), la CIDOB (Confédération des indigènes de Bolivie), l’association Aquaverde au Brésil (pour les enjeux de l’Amazonie, voir cet article), et Amnesty International (Amnistía Internacional) qui avait rappelé son engagement lors du cas du barrage Itaipú.
Une bonne ouverture sur le développement durable est possible grâce au Costa Rica (1,7 % d’indigènes) qui, à l’inverse de la Bolivie, respecte sa Constitution en matière de protection de l’environnement, illustrant l’idée que la défense des droits indigènes et la durabilité écologique peuvent se rejoindre dans une politique cohérente.
Tableau de vocabulaire : les indigènes en espagnol
| Français | Espagnol | Exemple en contexte |
|---|---|---|
| Les indigènes | los indígenas / los pueblos originarios | Los pueblos originarios reivindican sus derechos. |
| Un Amérindien | un amerindio / un indígena | Los amerindios fueron los primeros habitantes. |
| La conquête | la conquista | La conquista española destruyó civilizaciones enteras. |
| Un conquistador | un conquistador | Hernán Cortés fue uno de los principales conquistadores. |
| La colonisation | la colonización | La colonización provocó el colapso demográfico. |
| La Mère Nature | la Pachamama | La Pachamama es central en la cosmovisión aymara. |
| L’extractivisme | el extractivismo | El extractivismo amenaza los territorios indígenas. |
| Un incendie volontaire | un chaqueo | Los chaqueos destruyeron millones de hectáreas en 2019. |
| La stérilisation forcée | la esterilización forzada | El plan Fujimori incluyó esterilizaciones forzadas. |
| La Terre Mère | la Madre Tierra | La Constitución boliviana protege la Madre Tierra. |
| Les droits fonciers | los derechos sobre la tierra | Los pueblos indígenas exigen sus derechos sobre la tierra. |
| L’autodétermination | la autodeterminación | La autodeterminación es un derecho reconocido por la ONU. |
| Un peuple autochtone | un pueblo autóctono / indígena | Los pueblos autóctonos son los guardianes del bosque. |
| La cosmovisión | la cosmovisión | La cosmovisión indígena respeta los ciclos naturales. |
| La résistance | la resistencia | La resistencia indígena dure desde la conquista. |
| Le CPLI | el CPLI / la consulta previa | La consulta previa es obligatoria según la OIT. |
| L’État plurinational | el Estado plurinacional | Bolivia se convirtió en Estado plurinacional en 2009. |
Conclusion sur les indigènes d’Amérique latine
Les indigènes d’Amérique latine incarnent une réalité profondément contradictoire : héritiers de civilisations millénaires, ils sont aujourd’hui parmi les populations les plus vulnérables du continent, exposées à la pauvreté, à la violence, à l’expropriation et au changement climatique. Pourtant, ils sont aussi des acteurs politiques et environnementaux de plus en plus visibles, portant des revendications qui résonnent bien au-delà de leurs communautés.
Leur combat pour la terre, pour la langue et pour la dignité interroge les fondements mêmes des démocraties latino-américaines : peut-on parler de démocratie réelle tant que 19 % des personnes en extrême pauvreté appartiennent à des peuples représentant 8,5 % de la population ? La réponse à cette question conditionne l’avenir politique et social d’un continent qui n’a pas encore soldé les comptes de sa colonisation.



