Franquisme

Il y a 50 ans, le 20 novembre 1975, Francisco Franco décède à Madrid. Officiellement, la transition démocratique qui s’ouvre ensuite est un succès : Constitution de 1978, alternance politique, intégration à l’Union européenne, consolidation d’un État social et décentralisé. Mais, un demi-siècle plus tard, la figure du caudillo reste tout sauf neutre. Comme le montrent les travaux sur la transition, la loi d’amnistie de 1977 a scellé ce qu’on appelle le « pacte de l’oubli » : amnistier à la fois les opposants et les responsables de la répression, en renonçant à tout grand procès des crimes franquistes. Aujourd’hui, la conflictualité autour de la mémoire du franquisme en Espagne se déplace vers un terrain très concret : le lieu où repose le corps de Franco, le statut de son mausolée et la présence de son nom et de ses symboles dans l’espace public.

Franco : une trajectoire militaire devenue matrice politique

Un général précoce, plus tacticien que stratège

Franco est né en 1892 à El Ferrol, dans une famille de petite bourgeoisie militaire. Élève moyen, introverti et peu porté sur les études, il ne peut s’engager comme ses frères dans la marine, notamment à cause de la débâcle de la guerre entre l’Espagne et les États-Unis, en 1898. Vilain petit canard de la famille, il rentre alors dans l’armée de terre.

C’est au Maroc, dans la guerre coloniale, qu’il se construit : bravoure ostentatoire, blessures de guerre, etc. Il s’illustre dans la guerre grâce à un défi interne lancé à son père : lui prouver qu’il vaut mieux que ce qu’il croit. Selon certains spécialistes, cette haine grandissante contre son père expliquera une sorte d’impassibilité, à la violence notamment. Il restera toutefois sujet à d’irrépressibles crises de larmes, notamment lors de la mort de l’amiral Luis Carrero Blanco. À 33 ans, il devient déjà général grâce à des actes de bravoure, qui lui vaudront d’ailleurs de grandes blessures de guerre.

Les témoignages de ses contemporains, rappelés par l’historien Bartolomé Bennassar, convergent : bon tacticien dans un périmètre limité, mais sans grande vision stratégique. Sa réputation naît surtout de son sang-froid, de son impassibilité et de son culte de la discipline, non d’un génie militaire exceptionnel.

Dans les années 1920, à la tête de l’académie de Saragosse, il tisse des liens avec une génération de jeunes officiers qui, en 1936, constitueront l’ossature du camp insurgé.

Un ambitieux sans idéologie structurée

Politiquement, Franco est moins un doctrinaire qu’un opportuniste. Monarchiste de tempérament, il aurait tout à fait pu servir une République autoritaire. Sa seule conviction stable est l’anticommunisme, nourri par sa lecture assidue des publications d’extrême droite européenne dans l’entre-deux-guerres.

Contrairement à une image simplifiée, il n’est pas l’initiateur du coup d’État de juillet 1936. Franco assiste aux réunions de conspirateurs mais hésite, envoie des télégrammes ambigus au gouvernement républicain et ne se rallie qu’une fois la spirale de violence enclenchée, notamment après l’assassinat du dirigeant monarchiste Calvo Sotelo.

Il n’est donc, il faut bien insister sur ce point, ni l’instigateur ni le chef du soulèvement militaire. Il faudra d’ailleurs toute une série de morts providentielles pour que Franco parvienne au pouvoir : celle de Mola, le véritable organisateur du complot, et celle de Sanjurjo notamment, dans les deux cas à la suite d’un accident d’avion. En septembre 1936, la junte de Salamanque le désigne généralissime et chef de l’État. Il devient caudillo autant par élimination des autres que par initiative propre.

Ce que Lettre à Franco change dans notre regard

C’est là que le film Mientras dure la guerra (Lettre à Franco, 2019) d’Alejandro Amenábar nous éclaire. Le réalisateur, dont la famille a connu à la fois le franquisme et la dictature de Pinochet, s’intéresse au départ de la guerre civile espagnole : 1936, Salamanque, les hésitations d’Unamuno (grand écrivain espagnol) et la montée des militaires. Je te conseille fortement de regarder ce film qui en dit long sur les logiques d’influence lors de la guerre civile et sur le rôle des intellectuels comme Unamuno. Très bon film, primé aux Goya, à citer dans tes colles d’espagnol.

On se représente souvent Franco comme un dictateur charismatique, sûr de lui, imposant. Amenábar le filme au contraire effacé, peu désireux de se mettre en avant au début du soulèvement et choisi par les putschistes parce qu’il rassure, pas parce qu’il fascine.

Des historiens comme Benoît Pellistrandi insistent justement sur cette dimension : le franquisme est moins l’œuvre d’un génie maléfique isolé que la cristallisation, autour d’un chef terne mais tenace, d’une coalition sociale conservatrice. Ce qu’on appelle parfois un « franquisme sociologique » qui s’est prolongé bien au-delà de 1975.

Ce qu’il reste de Franco aujourd’hui : el Valle de los Caídos

Dès 1940, Franco décide la construction du Valle de los Caídos, gigantesque complexe monumental à 50 km de Madrid : basilique troglodyte creusée dans la roche, abbaye bénédictine, croix de 150 mètres dominant le paysage. Le lieu est inauguré en 1959.

Officiellement, il s’agit d’honorer « tous les morts » de la guerre civile. Mais, en pratique, les prisonniers politiques républicains ont réalisé une grande partie des travaux et les dépouilles de plus de 30 000 combattants sont transférées, souvent sans consentement des familles.

Jusqu’en 2019, Franco reposait au centre de la basilique, à l’endroit le plus sacralisé du dispositif. Le monument fonctionne comme un théâtre de hiérarchie civique : les vainqueurs y règnent jusque dans la mort sur une Espagne vaincue littéralement enterrée sous eux.

À partir des années 2000, le Valle devient l’un des principaux foyers de conflit autour de la mémoire. Certains proposent d’en faire un « musée de la dictature » ou un ossuaire laïc, d’autres défendent son statut de lieu de culte et de patrimoine national. Les lois de mémoire historique (2007), puis de « mémoire démocratique » et l’exhumation de Franco en 2019 réactivent ces tensions, en cherchant à « re-signifier » l’espace au nom des victimes du franquisme.

Perspectives actuelles de la mort de Franco

L’exhumation de 2019 : un acte politique, juridique… et métaphysique

En 2018, le gouvernement de Pedro Sánchez fait de l’exhumation de Franco une priorité. Il ne veut plus d’un lieu d’apologie du franquisme, notamment dans un contexte où la question de la mémoire de la dictature divise encore profondément la société espagnole.

Après un long bras de fer avec la famille, la Fondation Franco et certains secteurs de l’Église, et après validation par le Tribunal suprême, les restes du dictateur sont exhumés le 24 octobre 2019 et transférés au cimetière de Mingorrubio, près de Madrid, aux côtés de son épouse. La famille de Franco avait demandé que, si l’exhumation devait avoir lieu, le dictateur soit enterré dans le caveau familial de la cathédrale de l’Almudena, où gît sa fille. Cette solution a été rejetée par la Cour suprême, craignant que la cathédrale ne devienne un lieu de pèlerinage franquiste.

L’opération (avec hélicoptère, cercueil filmé en direct, chaînes d’info en continu) a une portée qui dépasse largement le juridique. Elle s’inscrit dans un tournant plus large de la politique mémorielle. La loi de mémoire démocratique, entrée en vigueur en 2022, organise la condamnation officielle de la dictature, le retrait des symboles franquistes et un programme massif d’exhumation des fosses communes. Le gouvernement a récemment publié une carte interactive de géolocalisation des quelque 6 000 fosses communes.

2025 : « 50 ans de liberté » et nouvelles fractures politiques

Pour les 50 ans de la mort de Franco, le gouvernement Sánchez lance la campagne « España en libertad. 50 años » : expositions, pièces de théâtre, colloques, programmes éducatifs, plus de 400 événements sont prévus pour 2025-2026 afin de « mettre en valeur la grande transformation réalisée durant ce demi-siècle de démocratie » et non pas, et c’est important de le noter, de glorifier Franco ni même d’en faire le cœur des commémorations.

La droite (Parti populaire) et l’extrême droite (Vox) boycottent largement ces commémorations, accusant le gouvernement de « rouvrir les blessures » ou de « manipuler l’histoire » pour des raisons électorales. L’une des accusations porte aussi sur une potentielle volonté du gouvernement de détourner l’attention des affaires de corruption éclaboussant le Parti socialiste.

Le gouvernement socialiste a décidé de ne pas faire de grande célébration sur les 50 ans de la mort de Franco, le 20 novembre 2025, mais a tout de même organisé un colloque le 21 novembre sur le retour de la monarchie. Pour autant, les absents sont légion : l’extrême droite n’est pas la seule à avoir boycotté, Sumar aussi, en argumentant que le régime né de la Constitution de 1978 était actuellement traversé par un « ADN franquiste ».

Il y a eu un autre grand absent : Juan Carlos, ancien roi d’Espagne, notamment dans un contexte où il vient de publier ses mémoires (Réconciliation, 2025) dans lesquelles il mentionne Francisco Franco dans des termes élogieux : « Je le respectais énormément, j’appréciais son intelligence et son sens politique. »

À cela, s’ajoute la montée de Vox, troisième force politique nationale, qui remet en cause la légitimité même des lois de mémoire et présente la Seconde République comme un régime chaotique, presque aussi condamnable que la dictature qui l’a renversée.

La dépouille de Franco comme champ de bataille politique

Messes, hommages et réactivation d’un culte franquiste

Chaque 20 novembre, malgré l’exhumation, des messes et rassemblements sont organisés à Madrid, Vitoria, Barcelone ou Séville par des réseaux ultracatholiques, monarchistes ou néofranquistes.

Dans un paysage partisan où nul n’ose revendiquer officiellement l’étiquette « franquiste », ces célébrations jouent un rôle politique implicite. Elles servent de substitut de parti pour les nostalgiques de la dictature, un lieu de sociabilité où se nouent des liens entre militants d’extrême droite, catholiques intégristes et anciens cadres du régime.

Rues, statues et bataille des symboles

Depuis la loi de mémoire historique de 2007, des milliers de rues, places et bâtiments ont été débaptisés ou débarrassés de leurs armes franquistes.

Mais les résistances sont fortes : des enquêtes locales montrent qu’en 2025, on compte encore plusieurs milliers de symboles franquistes dans l’espace public, parfois plus de mille dans certaines régions, comme la Galice. Pourtant, la nouvelle loi de 2022 impose un inventaire exhaustif et leur retrait progressif.

La nostalgie franquiste en chiffres

Un baromètre du Centre de recherches sociologiques (CIS) publié en 2025 indique que 21,3 % des Espagnols jugent que la dictature a été « bonne » ou « très bonne » pour le pays, une proportion qui grimpe à plus de 60 % parmi les électeurs de Vox et dépasse 40 % parmi ceux du Parti populaire.

C’est ce que certains politistes qualifient de « franquisme sociologique » : non pas un véritable projet politique, mais un ensemble de dispositions (recherche d’ordre, méfiance envers les partis, nostalgie d’un État fort) qui trouvent aujourd’hui une traduction électorale.

Pourquoi la mort de Franco divise encore ?

Si Franco continue de diviser l’Espagne, c’est d’abord parce que la transition n’a jamais permis de transformer le passé en vérité. Il n’y a pas eu de « Nuremberg espagnol » : aucun grand procès, aucune reconnaissance officielle des crimes. La loi d’amnistie de 1977, conçue pour stabiliser la démocratie, a mis sur le même plan les opposants et les responsables de la répression. Elle a réussi politiquement, mais au prix d’un effacement symbolique qui empêche toute catharsis collective.

La transition elle-même, comme le rappelle Benoît Pellistrandi, repose sur un compromis entre les élites franquistes et l’opposition démocratique, avec l’armée comme arbitre silencieux. Ce choix a évité une explosion, mais il a figé un tabou : ne pas interroger la responsabilité de ceux qui avaient servi la dictature.

À cela s’ajoutent des mémoires familiales contradictoires qui n’ont jamais été mises en dialogue. Dans une même ville, certains transmettent l’histoire d’un parent fusillé, d’autres se souviennent d’une ascension sociale ou d’une stabilité retrouvée sous Franco. Ces récits circulent en parallèle, sans se confronter ni se corriger. Comme le rappelle Benoît Pellistrandi, la démocratie espagnole porte en elle un déficit symbolique né du pacte fondateur de 1977 : la transition a choisi la stabilité plutôt que la justice, l’amnistie plutôt que l’examen du passé. Ce compromis a permis d’éviter un nouveau conflit, mais il a installé un silence durable sur les responsabilités, empêchant toute véritable catharsis collective.

Le tout s’aggrave par un enseignement scolaire longtemps lacunaire. Beaucoup de jeunes connaissent la date de la mort de Franco, mais ignorent l’ampleur de la répression, le fonctionnement des tribunaux militaires ou les chiffres des fosses communes. Les réseaux sociaux comblent le vide laissé par l’école, où le révisionnisme algorithmique prospère.

Pourquoi la mémoire est-elle si importante aujourd’hui ?

D’après Andreas Huyssen, une des raisons pour lesquelles la mémoire semble d’autant plus importante pour les sociétés aujourd’hui est qu’on ne se projette plus vers l’avenir comme au XXe siècle : faute d’utopies émancipatrices encore capables de porter la société, une partie de celle-ci se tourne vers le passé pour combler ce vide, comme si l’on cherchait dans la mémoire ce que l’avenir ne garantit plus (sens, modèles, repères).

Javier Cercas, écrivain espagnol, rappelle que « même le politicien le plus borné sait que, pour contrôler le présent et l’avenir, il doit d’abord contrôler le passé. »

Conclusion

En définitive, la mort de Franco n’a pas clos la parenthèse franquiste : elle l’a déplacée. Cinquante ans après 1975, ce n’est plus le caudillo qui gouverne l’Espagne, mais son ombre continue de structurer le débat public : dans les pierres du Valle de los Caídos, dans les noms de rues, dans les chiffres de la nostalgie franquiste, dans les silences de la transition. Loin d’être un simple vestige du passé, le franquisme survit sous forme de « franquisme sociologique » et de batailles mémorielles qui révèlent les failles de la démocratie espagnole.

Derrière le cas espagnol se dessine un enjeu beaucoup plus large, au programme de toutes les copies de concours : dans un monde où les grandes utopies se sont effondrées, la mémoire devient un terrain central de lutte pour le sens. Contrôler le passé, comme le rappelle Javier Cercas, c’est aussi chercher à contrôler le présent et l’avenir. À l’heure où l’Espagne célèbre « 50 ans de liberté », le véritable test de sa maturité démocratique n’est peut-être pas dans la glorification de la transition, mais dans sa capacité à regarder en face ce qu’elle a trop longtemps préféré taire.