La musique engagée en Espagne et en Amérique latine est bien plus qu’un art : c’est un outil politique, social et identitaire. De Víctor Jara, symbole des luttes populaires, à Rosalía, qui réinvente le flamenco, en passant par Residente et sa critique du néocolonialisme, la musique devient un miroir des engagements et des contradictions du monde hispanique. Cet article te propose des exemples culturels forts et originaux pour enrichir ta copie d’espagnol et te démarquer sur le thème de la musique et de la société.
Musique et mémoire des luttes
Victor Jara : un artiste au service du peuple
Né en 1932 dans une famille paysanne du centre du Chili, Víctor Jara est d’abord comédien et metteur en scène avant de devenir l’un des visages emblématiques de la Nueva Canción chilena, ce mouvement qui mêle poésie, folklore andin et engagement politique. Ses chansons, Te Recuerdo Amanda, El derecho de vivir en paz, parlent du travail, de la tendresse et de la justice sociale.
Soutien fidèle de Salvador Allende, membre du Parti communiste, il conçoit la musique comme une arme pacifique au service du peuple. En 1970, il chante devant plus de 70 000 personnes à Santiago lors du grand meeting d’Unidad Popular : un moment où l’art et la politique se confondent dans un même espoir.
Le chant brisé par la dictature
Cependant, le 11 septembre 1973, le coup d’État du général Augusto Pinochet renverse le gouvernement d’Allende. Ce jour-là, Víctor Jara se trouve à l’Université technique d’État, où il enseigne, et devait chanter lors d’un rassemblement en soutien au président. Sauf que l’armée encercle le campus : près de 600 professeurs et étudiants sont arrêtés.
Reconnu par des soldats, Jara est conduit au Stade du Chili, transformé en centre de détention pour plus de 5 000 prisonniers politiques. Là, il chante Venceremos, l’hymne de l’Unité populaire, repris en chœur par les détenus. Ainsi, les militaires, humiliés, le battent, lui brisent les mains et finissent par l’exécuter le 16 septembre 1973. Les militaires abandonnent son corps, criblé de 44 balles.
L’héritage d’une voix indestructible
Un demi-siècle plus tard, la voix de Jara n’a toujours pas été réduite au silence. Récemment, en août 2023, la Cour suprême chilienne a condamné sept anciens militaires à des peines allant jusqu’à 25 ans de prison pour son assassinat, après cinquante ans d’impunité. L’un d’eux s’est suicidé au moment de son arrestation.
Parallèlement, El derecho de vivir en paz a de nouveau résonné lors des manifestations chiliennes de 2019, symbole d’une mémoire vivante et d’une musique engagée en Amérique latine et en Espagne qui résonne toujours dans l’actualité. Aujourd’hui, le Stade Víctor Jara et la Fondation Víctor Jara perpétuent son œuvre et son message : celui d’un homme pour qui chanter, c’était déjà résister.
Musique et affirmation identitaire
Rosalía : réinventer le flamenco pour affirmer une identité espagnole et féminine
Quelques décennies plus tard, c’est une autre voix qui s’élève, différente mais tout aussi puissante : celle de Rosalía. Avec El mal querer (2018), elle transforme le flamenco, cet art populaire andalou longtemps perçu comme traditionnel et masculin, en un véritable outil d’affirmation identitaire et féminine. En mêlant palmas et chants gitans, elle tisse un pont entre l’Espagne d’hier et d’aujourd’hui, entre héritage et modernité.
Inspiré du roman médiéval Flamenca, l’album raconte l’enfermement d’une femme victime de jalousie : une métaphore puissante de la violence patriarcale toujours présente dans la société contemporaine. Dans Maldición, la voix de Rosalía se fait cri de résistance : elle renverse le regard, reprend le contrôle du récit et transforme le flamenco en un espace d’émancipation. Ce projet audacieux, récompensé par plusieurs Latin Grammy Awards, redéfinit la place des femmes dans la musique espagnole et célèbre la diversité culturelle d’un pays aux identités multiples.
Musique contemporaine et critique sociale
Une Amérique latine arrachée aux stéréotypes
Sortie en 2022, la chanson This is Not America du rappeur portoricain Residente (René Pérez Joglar, ex-membre de Calle 13) est une réponse frontale au clip This is America de Childish Gambino (2018). Là où Gambino dénonçait la violence raciale et l’hypocrisie de la société états-unienne, Residente élargit le regard : l’Amérique, c’est aussi, et surtout, l’Amérique latine, une terre marquée par la colonisation, la répression et les résistances.
Scènes de violence et d’injustice
En effet, le clip, d’une intensité visuelle rare, juxtapose des images symboliques de l’histoire latino-américaine. On y voit notamment Jair Bolsonaro, caricaturé, manger un morceau de viande en s’essuyant la bouche avec le drapeau brésilien, une allusion directe à son mépris pour les peuples autochtones et pour l’Amazonie, qu’il a contribué à détruire : sous sa présidence (2019-2022), la déforestation a augmenté de 59 % et les assassinats de militants écologistes se sont multipliés.
Par ailleurs, une autre scène montre les maras, ces gangs ultra-violents du Salvador et du Honduras, fruits des inégalités sociales et des déportations massives d’Amérique centrale vers les États-Unis dans les années 1990. Leur présence renvoie à la violence systémique produite par la pauvreté et par les politiques sécuritaires héritées de la guerre froide.
Le clip montre aussi une pyramide maya de Chichén Itzá surgissant au cœur d’une mégapole moderne, image saisissante de la survie des civilisations précolombiennes au sein d’une modernité urbaine et mondialisée. Residente rappelle ainsi que la culture latino-américaine ne se réduit pas à un folklore figé : elle vit, elle résiste, elle s’adapte.
Enfin, des étudiants ensanglantés gisent à terre, en écho au massacre d’Ayotzinapa (2014), où 43 étudiants mexicains ont disparu après avoir été arrêtés par la police. Cette scène dénonce la collusion entre État, cartels et impunité – une réalité tragique qui traverse le continent.
Répercussions et portée politique
La chanson a suscité un immense écho sur les réseaux et dans la presse latino-américaine. De fait, en quelques jours, le clip a dépassé dix millions de vues et a été salué comme un acte de réhabilitation symbolique de la dignité latino-américaine. Residente y affirme que la musique engagée peut être mémoire, résistance et géopolitique à la fois, un cri contre l’amnésie et contre l’impérialisme culturel.
Ambiguïtés et limites de la musique engagée en Espagne et en Amérique latine
La musique : miroir déformant de la société
Cependant, si la musique engagée peut être un outil de résistance – comme chez Víctor Jara ou Residente –, elle peut aussi refléter, voire reproduire les dérives d’une société marquée par la violence, le machisme ou la banalisation du crime.
Le succès du chanteur mexicain Peso Pluma et de la vague des corridos tumbados en est un exemple frappant. Ces chansons, issues de la tradition des ballades nord-mexicaines, glorifient désormais les narcotrafiquants, l’argent facile et les armes. Dans les clips, les fusils d’assaut remplacent les guitares, les billets de banque pleuvent sur des corps hypersexualisés. Enfin, les paroles évoquent « los jefes », « los cuernos de chivo » (fusils AK-47) ou les voitures blindées, un imaginaire du cartel transformé en symbole de réussite.
En 2023, Peso Pluma a été retiré de la programmation du festival Viña del Mar au Chili après de vives polémiques. En effet, plusieurs associations l’accusaient de « promouvoir la culture narco » dans un pays en proie à une hausse de la criminalité. Ses chansons, comme PRC ou El Belicón, ont été vues plus de 500 millions de fois sur YouTube, preuve d’un engouement inquiétant pour une esthétique de la violence. Cette fascination pour le pouvoir armé et l’impunité révèle la crise morale d’une jeunesse désillusionnée, pour qui la figure du narco devient paradoxalement un modèle social.
Le reggaetón : rythme populaire, discours sexiste
Né à Porto Rico dans les années 1990, le reggaetón est devenu l’un des genres les plus écoutés au monde, plus de 40 % des chansons les plus streamées sur Spotify en 2024 appartiennent à cette catégorie. Derrière ses rythmes festifs, le reggaetón véhicule souvent une violence sexiste banalisée.
De fait, une étude de l’Université du Chili (2019) montre que sur 70 chansons analysées, seules 11 sont exemptes de références sexistes : 568 allusions au total, soit quasiment dix par titre. Par exemple, Cuatro Babys (Maluma) réduit les femmes à des objets sexuels, dans Safaera (Bad Bunny), il y a plus de 30 références sexuelles en quatre minutes. Les clips reprennent ces codes : corps féminins cadrés, hommes dominants. Le reggaetón devient ainsi un miroir des inégalités de genre, où la domination se chante et se danse.
Entre reflet et responsabilité
Ces musiques, nées dans des contextes populaires, traduisent des réalités sociales (pauvreté, inégalités, frustration), mais elles finissent parfois par légitimer les comportements mêmes qu’elles prétendent décrire. La musique, ici, ne libère plus : elle enferme dans le fantasme du pouvoir et du contrôle.
Conclusion
En somme, la musique engagée en Espagne et en Amérique latine incarne bien plus qu’un art. Elle est mémoire des luttes, affirmation des identités et miroir des sociétés. De Víctor Jara à Rosalía, elle rappelle que chanter peut encore être une forme de résistance.



