La Société des Nations (SDN) est une organisation internationale née du Traité de Versailles en 1919. Elle est fondée sur le multilatéralisme, la diplomatie et la promotion de la paix. Si l’existence même de la SDN est une révolution en soi, l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale est d’abord le signe de l’échec de cette organisation.
Contexte de création de la SDN
La Grande Guerre a causé la mort de près de 19 millions de personnes. Son déclenchement étant provoqué par la mécanique des alliances et l’exacerbation des nationalismes, l’idée d’une organisation qui puisse réunir le concert des nations paraît pertinente. Selon les dirigeants de l’époque (W. Wilson, G. Clemenceau, D. Lloyd George), les traités bilatéraux risquent de ne plus suffire pour éviter une nouvelle déflagration mondiale.
Déjà en 1815, le Congrès de Vienne ressemblait un peu à une tentative de multilatéralisme entre les grandes puissances. Le but, en effet, était de parvenir à un accord diplomatique et d’éviter la confrontation militaire. C’est le conciliabule des grandes puissances. On pourrait même remonter aux Lumières, avec E. Kant (Vers la paix perpétuelle, 1795) ou Rousseau et son Contrat social. Il y a toujours eu cette idée de l’importance d’une communauté internationale fondée sur le droit.
Parmi les pères spirituels de la SDN, on retrouve également un autre français : Léon Bourgeois (1851-1925). Ce dernier est un homme politique qui a marqué les premières décennies de la IVe République. Il était un grand défenseur de l’internationalisme et notamment de la justice internationale. Ses idées étaient très proches de celles de W. Wilson.
Parmi elles, on retrouve le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et la nécessité d’une société des nations. Lors de la Conférence de Paix (1919), Bourgeois insiste sur l’inclusion des principes de sécurité collective et la nécessité d’une Cour internationale de justice. Il est d’ailleurs celui qui préside la première AG de la SDN. En 1920, sa carrière est auréolée d’un prix Nobel de la paix, « pour son œuvre en faveur du droit international et de la coopération entre les nations ».
Les 14 points de Wilson
De nombreux dirigeants participent à la Conférence de la Paix à Paris. Parmi eux, le président américain est celui qui bouscule le plus le cours des choses. Dès le début de l’année 1918, Woodrow Wilson commence à élaborer son plan de paix : ce sont les 14 points de Wilson. C’est un programme de paix, qu’il présente au Congrès et aux dirigeants européens. Ces points sont non seulement la base du Traité de Versailles (1919) qui vient clore les quatre ans de guerre, mais aussi un idéal philosophique de paix pour l’après-guerre. Selon Wilson, ces 14 points sont indispensables pour mettre fin à l’impérialisme guerrier.
Les historiens qualifient ces 14 points d’avant-gardistes et Wilson de visionnaire. Parmi ses points, on trouve par exemple l’inclusion des peuples colonisés dans les négociations de paix, la liberté de navigation et de commerce, les règlements des différends frontaliers et surtout la création d’une organisation internationale – la Société des Nations.
La Charte de la SDN
La Charte cite explicitement les 14 points de Wilson, en insistant sur le libre-échange (commerce libre et équitable) et le principe de l’autodétermination des peuples. Le multilatéralisme est logiquement mis en avant, ainsi que les notions de sécurité collective et de justice internationale. Les objectifs fondamentaux sont la préservation de la paix, le désarmement, la sécurité collective et le développement socio-économique.
L’organisation prévoit même des instruments de sanctions, destinées aux pays qui enfreindraient les règles établies par la Charte. Parmi ces sanctions, on trouve des sanctions économiques (y compris un embargo), voire la possibilité d’une intervention militaire. Une notion d’assistance mutuelle est donc incluse dans l’esprit de la SDN. En parallèle, une Cour permanente de justice internationale (CIJ) est mise en place. Ce nouvel instrument est en soi une petite révolution.
Quant à l’organisation interne de la Société des Nations, elle est régie par une Assemblée générale où les membres ont une voix égale, un Conseil avec des membres permanents (France, Royaume-Uni, Italie, Japon) et un secrétariat général. Son siège est à Genève. Un choix logique, au vu de la neutralité historique de la Suisse.
Dans ce sillage est également créée l’OIT – l’Organisation internationale du travail. Le but est alors d’assurer un traitement décent des travailleurs. L’OIT adopte notamment des conventions fondamentales sur la durée du travail (journée de huit heures dans les industries), l’interdiction du travail des enfants de moins de quatorze ans et le droit à la négociation collective.
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La SDN durant l’entre-deux-guerres
L’évolution des membres de la SDN
Le nombre de membres à ses débuts s’élève à 42. À peine un peu plus de la moitié ne sont pas Européens. À son pic, en 1934, le nombre de membres atteint 60. Les quatre membres permanents sont le Japon, la France, le Royaume-Uni et l’Italie. Durant tout l’entre-deux-guerres, de nombreux départs et arrivées marquent la SDN. La Yougoslavie quitte même la SDN, avant d’y revenir… La République de Weimar, grande absente européenne à cause du Traité de Versailles, devient membre en 1926. Les Allemands deviennent même le 5e membre permanent du Conseil. L’URSS, quant à elle, ne rejoint l’organisation qu’en 1934.
Certains territoires étaient sous mandat de la SDN. Les territoires sous mandat n’étaient pas membres à part entière, mais leurs populations étaient placées sous la surveillance de la SDN. Nombre de ces territoires se situaient au Moyen-Orient. C’est ainsi le cas de la Palestine, de la Syrie et du Liban. L’Irak, quant à lui, parvient à l’indépendance. Il rejoint alors la SDN en 1932.
Le Japon fut le premier à se retirer de la SDN, en 1933. L’Allemagne nazie lui emboîte rapidement le pas. L’Italie claque la porte en 1937, et l’URSS deux ans plus tard. À l’éclatement de la guerre en 1939, la Société ne compte plus que 23 membres actifs…
Les vulnérabilités originelles de la SDN
La Société des Nations, dès sa création, souffrait de plusieurs faiblesses structurelles qui en limitèrent l’efficacité . Son principe de sécurité collective était entravé par l’absence d’un pouvoir coercitif réel, chaque décision dépendant du consensus ou de la volonté des grandes puissances, dont les intérêts nationaux divergeaient souvent. La Société ne disposait pas d’armée. Elle ne pouvait donc faire respecter ses résolutions sur le terrain.
Une autre vulnérabilité majeure est l’absence des États‑Unis. Celle-ci fait suite au refus du Sénat américain de ratifier le Traité de Versailles. Cette absence privait l’organisation de l’une des plus grandes puissances économiques et militaires du monde. Surtout, elle affaiblissait sa légitimité et sa capacité à mobiliser des ressources. La raison du refus de ratifier réside notamment dans la tradition isolationniste du pays. Wilson était déjà critiqué et accusé de plus se préoccuper de l’Europe que de l’Amérique.
De plus, le mandat de désarmement était à la fois ambitieux et vague. Cela permit à plusieurs États de poursuivre une course aux armements sous couvert de légitimes besoins de défense. Enfin, la structure du Conseil, avec un nombre limité de membres permanents, rendait difficile la représentation des États plus petits, tandis que les rivalités politiques se traduisirent souvent par des blocages. Preuve que la SDN était vouée à l’échec dès ses débuts, ses pays fondateurs ne parvinrent même pas à se mettre d’accord sur un logo.
À cela s’ajoute bien évidemment le contenu du Traité de Versailles, que les Allemands traitent de « diktat ». Ce traité, imposé et non négocié, rend l’Allemagne responsable de « toutes les pertes, tous les dommages subis par les Gouvernements alliés et associés ». Le ressentiment qui en découle finit progressivement par se transformer en nationalisme ardent, compliquant grandement la tâche de la SDN.
Les avancées réalisées par la SDN
Dès sa création, la Société des Nations chercha à transformer les idéaux exprimés dans les 14 points de Wilson en un ordre mondial fondé sur la coopération, le droit et le bien‑être collectif. Certes, son mandat fut difficilement appliqué face aux tensions géopolitiques de l’entre‑deux‑guerres.
Mais la SDN réussit néanmoins à inscrire dans la durée un ensemble d’avancées concrètes. Celles-ci ont profondément marqué la gouvernance internationale. Ainsi, la Société permit d’institutionnaliser le principe de négociation collective et l’attachement à la diplomatie. Cela n’avait pourtant rien d’évident, à une époque où les négociations étaient secrètes et le multilatéralisme rare.
Domaine de la santé
Sur le plan de la santé publique, la Commission de la Santé publique, premier organe sanitaire international et ancêtre de l’OMS, a notamment coordonné des campagnes de vaccination massive contre la variole. Ainsi, en l’espace de quelques années, le nombre de cas mondiaux passe de dizaines de milliers à moins de dix mille.
La même commission lance des programmes de lutte contre le paludisme, la tuberculose et la lèpre. Lors de l’épidémie de choléra qui frappe la Grèce en 1927, la SDN organise une réponse coordonnée de quarantaine transfrontalière. Ces actions jetèrent les fondements de ce qui devint, après la Seconde Guerre mondiale, l’Organisation mondiale de la santé.
Plan humanitaire
Parallèlement, la Société ouvre la voie à la protection des réfugiés, notamment des centaines de milliers d’« apatrides », d’Arméniens, de Polonais et d’autres populations déplacées. Entre 1920 et 1935, le Haut‑commissariat organisa le rétablissement de plus de 300 000 personnes, tout en mettant en place des programmes d’éducation et de nutrition pour les enfants‑soldats et les orphelins.
Domaine diplomatique et juridique
La SDN joua un rôle crucial dans l’élaboration de normes qui restèrent une référence pendant des décennies. Le traité de Locarno (1925), négocié sous son auspice, fixa les frontières occidentales de l’Allemagne et introduisit la garantie mutuelle. Le pacte Briand-Kellogg (1928), bien qu’initié par les États‑Unis, fut largement promu par la SDN. Cet acte historique proclame la guerre comme un moyen illégal de résoudre les différends. De manière générale, au mitan des années 1920, la SDN intervient souvent pour régler des différends frontaliers ou fournir des aides économiques.
La Cour permanente de justice internationale, créée en 1922, permit quant à elle aux États de soumettre leurs différends à un tribunal impartial. Ainsi, entre 1922 et 1939, elle rendit plus de trente arrêts, allant de litiges frontaliers à des questions de responsabilité étatique. Les conférences de désarmement des années 1920, bien que limitées, imposèrent des plafonds à la production d’artillerie lourde, de chars d’assaut et de navires de guerre. Dans l’histoire militaire de l’Europe, il s’agissait tout de même d’une désescalade sans précédent.
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La SDN face à la multiplication des crises dans les années 1930
La perte de membres importants
L’absence des États-Unis suite à l’échec de Wilson de faire ratifier le Traité de Versailles est déjà un grand défi pour la SDN. En effet, elle ne peut pas compter sur la première puissance financière mondiale. Fragilisée dès ses débuts, la SDN se révèle inefficace face au retour des nationalismes et des impérialismes.
Ne disposant d’aucun rapport de force ni de pouvoir coercitif, elle ne peut stopper les départs de diverses puissances mondiales : le Japon et l’Allemagne en 1933, l’Italie en 1937 et l’URSS en 1939. Devenue aussi vide qu’une coquille, elle ne peut plus faire grand-chose et voit le monde se dérober sous ses pieds. L’esprit de Genève ne s’est pas propagé très loin.
L’incapacité d’enrayer la marche vers la guerre
Au sortir de la « décennie du jazz », la crise de 1929 frappe de plein fouet la SDN. Celle-ci provoque un protectionnisme accentué, allant à l’encontre des valeurs de la SDN. Rapidement, ce qui était d’abord une crise économique se mue en crise politique. La Société est incapable de faire obstacle à la montée des nationalismes et de mettre un terme à l’engrenage.
Dès 1931, l’invasion japonaise de la Mandchourie la rappelle brutalement à la réalité. L’archipel nippon, insatisfait des mandats de la SDN qui le privent d’accès direct à des colonies, mène une guerre dévastatrice en Chine. La réaction de la SDN se limite à une maigre condamnation. Elle ne met en place aucune sanction ou mesure coercitive.
En 1935, la SDN est de nouveau prise en étau. L’agresseur, cette fois, se nomme Benito Mussolini. Le dictateur italien se lance à la conquête de l’Éthiopie, pourtant membre de la SDN. L’Éthiopie est conquise en 1936 et la SDN, sous les insistances françaises, n’intervient quasiment pas. Elle se contente de réclamer le départ des soldats italiens. En 1936, c’est Hitler qui remilitarise la Rhénanie et annexe l’Autriche. Il se moque des injonctions de la SDN, qu’il a quittée en 1933. Cela montre encore une fois les limites de l’organisation, puisqu’elle ne peut imposer ses règles à un pays qui ne les reconnaît plus.
En 1938, la crise des Sudètes scelle le sort de la SDN. La Conférence de Munich est une humiliation pour la SDN. Les puissances occidentales ne consultent même pas la SDN, ni d’ailleurs le pays découpé, la Tchécoslovaquie. C’est à cette occasion que Winston Churchill déclare ces mots entrés dans la postérité : « Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre. »
Les responsabilités
La Société des Nations est très efficace quand les moineaux crient, mais plus du tout quand les aigles attaquent.
Si cette citation de Mussolini est limpide et fondée, il n’est toutefois pas raisonnable de placer l’intégralité de la responsabilité sur le dos de la SDN. Pour le cas nippon, le Secrétaire général ne pouvant seul décréter une intervention militaire, il pâtit donc du refus des grandes puissances d’intervenir en Asie, surtout contre une puissance économique et militaire, et qui plus est, un partenaire commercial.
Ce sont donc en réalité les grandes puissances occidentales de l’époque qui décident de laisser faire, Royaume-Uni et France en tête. Cet épisode a ainsi révélé au grand jour les fragilités de la Société, notamment son incapacité à se faire respecter. De même, ce n’est pas de la faute de la SDN si les bourses s’écroulent en 1929 ou si Hitler arrive au pouvoir… À cela s’ajoute la guerre civile qui déchire l’Espagne entre 1936 et 1939.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que c’est la France qui crée un précédent en 1923. Bien que membre majeur de la SDN, elle envahit la Ruhr, suite aux difficultés de remboursement de la République de Weimar. La non-réaction de la SDN crée alors un précédent qui servira d’excuse supplémentaire.
Bilan
Les années 1930 dévoilent donc les vulnérabilités structurelles de la Société des Nations : l’absence d’un mécanisme coercitif efficace, la dépendance à l’unanimité du Conseil, les limites budgétaires, l’incapacité à faire respecter le principe de sécurité collective et la perte de légitimité causée par le retrait ou le non‑respect des résolutions.
Ces crises, qu’elles soient militaires (Mandchourie, Abyssinie, Rhénanie), diplomatiques (Munich) ou économiques (1929), se chevauchent et se renforcent mutuellement. Elles aboutissent à l’érosion progressive de l’autorité de la SDN et plus généralement du multilatéralisme.
La Société des Nations est officiellement dissoute en 1946. Plusieurs de ses agences passent sous la houlette des toutes nouvelles Nations unies.
Conclusion : le grand legs de la SDN
Le legs de la SDN se perçoit dans la manière dont ses structures furent reprises et perfectionnées par l’ONU. L’Assemblée, le Conseil, la Cour internationale et les nombreuses agences spécialisées (OMS, OIT, Unesco, etc.) sont ainsi la continuité directe des organes créés par la SDN.
Le concept même de sécurité collective, bien que limité à l’époque, a inspiré la Charte des Nations unies, tout comme les conventions du droit du travail, les normes sanitaires et les instruments de protection des réfugiés ont été intégrés dans les traités post‑1945. Mais il faudra attendre une seconde déflagration mondiale avant de saisir la nécessité d’une coopération internationale, y compris entre puissances rivales.
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