En juin 2025, au Forum économique de Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine a prôné une « défense des valeurs traditionnelles » comme fer de lance de la souveraineté russe. De ce fait, il inscrit la Russie non seulement dans une bataille territoriale, mais aussi civilisationnelle où les mots prennent la valeur d’une arme. Il s’agit donc de traiter dans cet article les termes et les expressions russes qui permettent au pouvoir de Russie de poursuivre la guerre en Ukraine. Ce lexique soigneusement choisi est chargé d’histoire et possède une portée politique et idéologique importante.
Euphémisme et légitimation
L’opération militaire spéciale – CBO (Специальная Военная Операция)
L’emploi du terme opération n’est pas une affaire récente, puisque le Kremlin l’utilise pour désigner plusieurs actions coordonnées après l’éclatement de l’URSS (Afghanistan, Syrie, Tchétchénie). Éviter de parler de guerre implique d’éviter au mieux les conséquences au niveau international (sanctions économiques), juridique (mobilisation totale et non partielle, comme en 2022) et social (opposition grandissante) de ce que serait une guerre d’agression.
Le pouvoir russe utilise donc le terme СВО pour désigner l’offensive russe en Ukraine depuis son début le 24 février 2022. Il traduit la volonté d’atténuer la réalité d’une guerre aux yeux de la population russe en ce que « l’opération » serait ciblée, chirurgicale, légitime et de courte durée.
En effet, traditionnellement, le mot guerre renvoie à une notion de grandeur et de rayonnement en Russie. Le dernier conflit officiellement reconnu comme война est la Grande Guerre patriotique (Великая Отечественная Война), le nom donné à la Seconde Guerre mondiale à partir de l’invasion allemande de l’URSS le 22 juin 1941. C’est en cela que Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, commence à utiliser le mot guerre à partir de mars 2024, face à la réalité d’un affrontement prolongé.
Война a donc sa place dans les discours politique et stratégique, pour mobiliser le patriotisme, justifier le prolongement du conflit, ou intimider l’ennemi historique qu’est l’Occident. L’euphémisme СВО a sa place dans les communiqués officiels et dans les médias d’État pour maintenir la fiction juridique qu’il génère.
Démilitarisation (демилитаризация)
Pour justifier la СВО, Poutine présente plusieurs casus belli, dont la démilitarisation. L’objectif est de neutraliser la capacité militaire ukrainienne dans un contexte d’encerclement de la Russie par l’OTAN, dont l’élargissement potentiel à l’Ukraine est perçu comme une provocation. Il s’agit d’une mesure préventive et sécuritaire de la Russie faite pour légitimer son action sur le territoire.
Libération des territoires (освобождение территорий)
En septembre 2022, la Russie organise des référendums dans les régions ukrainiennes de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson pour déterminer si la population acquiesce leur « libération » et l’annexion par la Russie. Les résultats sont largement contestés, puisqu’ils s’avèrent élevés et les conditions d’organisation non optimales, en raison du contexte de guerre.
Cette expression est utilisée pour désigner l’occupation de zones ukrainiennes (Donetsk, Louhansk, Zaporijjia, Kherson) comme acte d’émancipation. Elle donne à la réalité militaire une dimension salvatrice. Elle renvoie à la rhétorique de « libération » de l’Europe de l’Est après 1945. Il s’agit donc de sauver les populations russophones de l’oppression ukrainienne et de présenter les annexions comme un retour légitime à la patrie russe.
Diaboliser l’adversaire
La dénazification (денацификация)
Selon une étude menée par la Task Force StratCom Est de l’UE, l’utilisation du mot nazis a augmenté de 290 % dans les médias pro-Kremlin russes, entre février et avril 2022.
Un autre casus belli présenté par Poutine est la dénazification. En effet, la Russie se serait investie de la mission de sauver l’Ukraine en y détruisant la prétendue idéologie nazie héritée de la Seconde Guerre mondiale (exemple de Stepan Bandera, chef de file de l’Organisation des Ukrainiens nationalistes dans les années 1950).
La victoire soviétique contre le nazisme en 1945 permet à Poutine à nouveau de placer la Russie en libératrice de l’Europe. La guerre est donc présentée comme légitime en ce qu’elle constitue une mission morale et civilisatrice. Poutine se réfère à certains bataillons nationalistes ukrainiens comme Azov, créé en 2014 à Marioupol, avant de rejoindre la Garde nationale et passer sous contrôle du gouvernement ukrainien.
Le régime de Kiev (Киевский режим)
Cette expression, créée à la suite de la révolution pro-européenne Euromaïdan entre novembre 2013 et février 2014, remplace les termes autorités ukrainiennes, gouvernement ukrainien, de façon quasi systématique dans les médias d’État ou dans les allocutions des figures de pouvoir russes.
La Russie présente ainsi la révolution ukrainienne comme un coup d’État et se sert de ce terme pour parler des gouvernements post-Ianoukovitch. On retrouve une idée d’éphémérité du pouvoir dans le terme régime, ce qui nie à l’Ukraine la qualité d’État indépendant et légitime.
Il ne s’agit donc pas d’une invasion d’un État souverain, mais d’une lutte contre une entité illégitime manipulée par l’Europe.
Ressusciter la logique de deux blocs opposés
Occident collectif (Коллективный Запад)
« Не мы агрессивны, а Запад этот как называемый коллективный агрессивен », Poutine qualifie l’Occident d’agressif dans son ensemble, lors d’une déclaration à Minsk, le 27 juin 2025.
Il s’agit d’une construction discursive géopolitique utilisée dans les médias d’État russes et dans les discours des figures dirigeantes russes. Elle propose une lecture en blocs des relations internationales héritée de la guerre froide et avance que l’ensemble des puissances occidentales (États-Unis, OTAN, UE) formerait une coalition contre la Russie. Elle la place comme résistante à un adversaire unifié et inverse la responsabilité du conflit : ce n’est pas la Russie qui attaque, mais l’Occident collectif via l’Ukraine.
Occident décadent (загнивающий запад)
Du concept « d’occident collectif » découle celui « d’occident décadent ». Employé d’abord dans la rhétorique soviétique, il redevient très présent dans le discours de Poutine, notamment dans ses interventions au Club Valdaï (think tank chargé de diffuser les idéologies du pouvoir de Russie).
Il a pour but de moraliser le conflit et de l’inscrire dans une lutte contre le déclin des valeurs traditionnelles, comme le modèle familial traditionnel, la natalité, la religion, le patriotisme, etc.
Vocabulaire
- спецоперация : abréviation de Специальная Военная Операция
- государственный СМИ : média d’État
- международный дискуссионный клуб « Валдай » : club international de discussion « Valdaï »
- Евромайдан : Euromaïdan
- вооружённый конфликт : conflit armé
- дискурсивное оружие : arme discursive
- традиционные ценности : valeurs traditionnelles
- фиктивный референдум : référendum fictif
- суверенитет : souveraineté
- вторжение : incursion, invasion
- вторгаться/вторгнуться : envahir
- вооружать/вооружить, разоружать/разоружить : armer, désarmer
- находиться в состоянии войны : se trouver en état de guerre
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