Portrait de Louis XIV en costume royal par Rigaud, illustration de la formule L'État c'est moi et du pouvoir absolu

Nous te proposons aujourd’hui de partager et commenter cette copie de philosophie tronc commun. Elle a obtenu la note de 18/20 au concours de l’ENS 2021 (voie A/L). Il s’agissait d’un sujet de philosophie politique. Cette année-là, les candidats avaient été quelque peu décontenancés par un sujet étonnant : “L’État, c’est moi.”

Nous te proposons de revenir sur quelques points de méthodologie afin d’accompagner ta lecture de la copie, pour que celle-ci puisse t’aider autant que possible.


Dissertation sur la mort, Qu’est-ce que mourir (ENS 2004)

 

L’introduction du sujet “L’État, c’est moi”

L’accroche

Le candidat utilise une citation afin d’introduire le sujet. Une bonne accroche est en effet une phrase ou un exemple illustrant d’ores et déjà le sujet et servant à montrer qu’il est légitime. C’est-à-dire qu’il est légitime, selon le type de sujet, de poser cette question, d’interroger cette notion ou de s’intéresser à cette citation. Ainsi, quel que soit le type de sujet (sujet question, sujet notion ou sujet citation), l’utilisation d’une citation ou d’un exemple en accroche est toujours un bon moyen d’entamer la problématisation.

La problématisation

Si l’accroche sert à légitimer le sujet (montrer qu’il est pertinent de le poser), la problématisation sert à montrer qu’il n’est pas si évident que cela. En quelque sorte, la problématisation revient sur ce que l’accroche présupposait. C’est d’ailleurs là que réside l’importance de cette accroche.

Pour problématiser, le candidat déroule un ensemble de questions qui se posent. Autrement dit, il montre pourquoi le sujet pose problème. Il y a donc deux temps.

Premier temps : comprendre à quel problème renvoie le sujet. “L’État, c’est moi” évoque l’incarnation du pouvoir, qui est un problème de philosophie politique crucial et classique. Pense à Platon, Rousseau, Hobbes. C’est en comprenant et en révisant ton cours que tu réussiras à cerner rapidement les grands problèmes de l’histoire de la philosophie qu’évoque chaque sujet. Il faut noter que chaque grand domaine de la philosophie (la politique, l’art, les sciences humaines, la métaphysique, l’épistémologie et la morale) a ses grandes questions phares. Assure-toi d’avoir en tête les grands axes de réflexion propres au programme de l’année d’ici l’épreuve.

Deuxième temps : faire le tour du problème. Une fois que tu as compris qu’il s’agit du problème classique de l’incarnation du pouvoir, il faut rappeler pourquoi c’en est un : en quoi l’idée d’incarner le pouvoir est-elle problématique ? En quoi y a-t-il tension entre, d’une part, l’exercice du pouvoir, et d’autre part, son incarnation ? S’il paraît évident qu’un pouvoir exige quelqu’un pour l’appliquer, il est également facile d’imaginer les dérives qu’une telle subjectivation du pouvoir peut poser (pense aux totalitarismes). Il s’agit donc de poser la question d’un pouvoir subjectif, ainsi que de sa légitimité et de sa pérennité.

L’annonce de plan

Dans cette copie, l’annonce de plan est claire, conceptualisée et efficace. Elle utilise les mots du sujet et reprend celui-ci pour montrer que le raisonnement avance au fur et à mesure des parties. Sa présentation s’opère par un retour à la ligne, distinguant bien l’annonce de plan du reste de l’introduction. Les parties sont clairement délimitées par des parenthèses. Chaque phrase énonce une thèse, celle défendue dans chaque partie. Cela permet au correcteur de comprendre d’emblée non seulement où tu l’emmènes, mais aussi comment tu le fais.

Le développement du sujet “L’État, c’est moi”

La structure des parties

Le candidat utilise le système d’étoiles pour différencier visuellement les grandes parties du développement entre elles. On peut également faire des retours à la ligne suffisamment spacieux. Dans tous les cas, veille à ce que le correcteur puisse, en un seul coup d’œil, savoir où commencent et finissent les I, II et III.

Chaque grande partie s’organise ainsi. D’abord, une phrase résumant la thèse défendue : dans le I.a), par exemple, le candidat pose que l’État doit nécessairement s’incarner en un sujet pour sortir l’Homme de l’état de nature et permettre la pérennité de la vie collective. Ensuite, trois sous-parties, différenciées par un retour à la ligne simple, apportent chacune un argument pour soutenir la thèse de la grande partie. Au sein de chaque sous-partie : un argument appuyant la thèse, l’utilisation d’un auteur ou d’un exemple pour l’approfondir, et une phrase de conclusion qui rappelle l’argument. Ceci pour que le correcteur puisse suivre et pour montrer que le raisonnement est logique, convaincant et dans le sujet.

L’utilisation des auteurs

Le candidat utilise les auteurs, les œuvres et les exemples historiques de manière pertinente. À chaque fois, l’exemple est relié au sujet, appuie l’argumentation et fait avancer la réflexion.

Il ne s’agit pas de plaquer une connaissance sur le sujet mécaniquement, mais d’aller chercher l’auteur de manière logique et organique. Prenons l’exemple du I.a) : le candidat évoque d’abord, de manière générale, la discorde présente à l’état de nature. Cela lui permet tout naturellement de convoquer Kant et Hobbes, qui pensent tous deux cet état de conflit. L’auteur n’est pas plaqué mécaniquement, mais convoqué naturellement.

Le candidat ne se contente pas non plus de résumer une doctrine. Il cite précisément le texte en l’intégrant à son argumentation, tout en reliant ces éléments au sujet. Ainsi, il réutilise constamment le “moi” du sujet pour dialoguer avec l’auteur en fonction de la manière dont celui-ci considère ce “moi” : cette incarnation. Par exemple, dans le I.b) avec Foucault : “Le ‘moi’ juridique et moral de l’État serait [selon Foucault] dérivé du ‘moi’ patriarcal des Anciens.” La dissertation se construit non pas en plaquant les connaissances, mais en montrant pourquoi, naturellement, tel auteur est utile pour penser le sujet. La pensée vient avant l’auteur, et non l’inverse : l’argument vient avant l’exemple.

La conceptualisation

Les meilleures copies citent les auteurs, et il est en réalité tout à fait aisé de le faire : il suffit de retenir les différents concepts qu’ils utilisent. Tout comme le “moi” doit être travaillé tout au long de la dissertation, les auteurs servent à affiner conceptuellement le raisonnement. Tu peux te contenter de citer les distinctions qu’ils font, même si une ou deux citations plus longues utilisées à bon escient fonctionnent encore mieux.

Prenons l’exemple du III.a) : le candidat reprend le “moi” du sujet pour l’opposer à un “nous”, puisqu’il s’agit dans cette partie de travailler la notion de volonté collective (comme annoncé dans la phrase introductive). Partant de cette opposition, il va chercher le concept de philia chez Aristote, qui permet de travailler le rapport entre un sujet particulier et la communauté, et d’argumenter en faveur d’une incarnation de la volonté générale par l’État. Les auteurs servent ainsi non pas à réciter des doctrines, mais à conceptualiser en utilisant des distinctions précises. D’où l’importance de lire les auteurs directement, avec des passages précis.

La conclusion du sujet “L’État, c’est moi”

La conclusion s’organise en trois parties distinctes.

Rappel de la problématique, qui reprend les mots du sujet pour montrer qu’elle est bien conceptualisée : “Le ‘moi’ dans lequel s’incarne l’État est-il (…) compatible avec l’exigence démocratique du ‘nous’ souverain ?”

Rappel du fil argumentatif, c’est-à-dire de l’avancement entre les parties. Le candidat montre qu’il a bien pensé le pour et le contre : “si [thèse du I]… cette conception se heurte néanmoins à [thèse du II] (…) c’est pourquoi [thèse du III].”

Une dernière phrase qui rappelle la position singulière adoptée en III, montre que le problème initialement posé est résolu et laisse le correcteur sur une bonne note : “L’État c’est moi, crient à l’unisson les peuples libres.” La phrase est bien écrite, lyrique. Elle semble montrer un paradoxe, alors que toute la dissertation s’est affairée à démontrer que c’est au contraire cette position qui tient ensemble un “moi” et un “nous”. Elle résume donc la capacité du candidat à tenir les deux ensemble dans un moment hégélien.

La conclusion dépend beaucoup de la dernière partie, qui est somme toute la partie la plus importante de la copie. Elle montre que tu réussis à tenir ensemble ce que la problématique, le I et le II avaient initialement séparé, et que tu as trouvé une solution au problème posé en introduction. La conclusion n’est donc pas l’équivalent de l’annonce de plan : elle est la preuve qu’au contraire, tu as avancé depuis cette annonce, pour dépasser le paradoxe initialement posé.

Conseils à retenir de cette copie sur le sujet “L’État, c’est moi”

Pour l’introduction

L’introduction doit être efficace et conceptualisée. Elle doit faire le tour du sujet dans toutes ses acceptions, pour montrer sa portée. Le jeu entre l’accroche et l’analyse du sujet doit permettre de relever la ou les tensions propres au sujet, ce qui permet ensuite de construire une problématique. Tu relèveras d’autant mieux cette tension si tu maîtrises les grands problèmes du domaine au programme. Note au fur et à mesure de l’année les grandes problématiques qui reviennent régulièrement, et entraîne-toi sur chacune d’elles.

Pour le développement

Chaque sous-partie doit être correctement ordonnée et présentée. Les parties sont séparées par au moins quatre carreaux ou des étoiles, et chaque sous-partie commence à la ligne. La partie est introduite par une phrase qui résume la thèse, et chaque sous-partie apporte un argument à cette thèse. L’auteur s’utilise par les concepts qu’il invoque avant tout. Son insertion dans la dissertation est organique et non mécanique : l’auteur vient parce qu’il est utile et pas parce qu’il faut l’utiliser. Il faut sans cesse faire des allers-retours entre le développement et les notions clés du sujet (ici, “moi” et “État”), pour montrer qu’on les travaille, qu’on les interroge, et que dans la dernière partie, on les dépasse.

Pour la conclusion

Elle n’est pas l’annonce de plan, mais un rappel de la problématique, du cheminement (thèses défendues, sous la forme “si X, on a aussi Y ; finalement, Z”), puis de l’aboutissement de la dissertation à une idée qui dépasse l’opposition préalablement posée en problématique. Ici, l’opposition “moi” vs “nous” est dépassée par l’idée de volonté générale, qui exprime la volonté du peuple tout en s’incarnant dans un “moi”.

Nous félicitons et remercions cette personne pour cette copie. Retrouve d’autres copies pour t’aider à préparer le concours et nos articles dédiés à la prépa littéraire sur le site.


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