Depuis son élection en 2018, Pedro Sanchez semble instaurer en Espagne un modèle politique nouveau, un progressisme espagnol, fondé sur une large coalition de partis politiques aux intérêts éloignés. Pourtant, ses positionnements forts sur la géopolitique mondiale, les avancées féministes ou encore la bonne situation économique du pays place l’Espagne au-devant de la scène européenne. Ainsi, le nouveau progressisme incarné par Pedro Sanchez est-il un succès ?
Le progressisme espagnol permet des avancées majeures dans des domaines clés
En Europe, l’Espagne fait parler d’elle pour ses prises de position fortes et ses avancées importantes sur des sujets au centre du débat, que ce soit la question géopolitique, avec les conflits internationaux ou les tensions avec les Etats-Unis, ou bien encore la cause féministe, qui a été le fer de lance de Pedro Sanchez au début de son premier mandat.
La question géopolitique : la volonté d’une Espagne forte
Face au comportement imprévisible du président américain sur la scène géopolitique mondiale, Pedro Sanchez adopte une position plus ferme que ses homologues européens. En juin 2025, à l’issue d’un nouveau sommet de l’OTAN, Donald Trump annonce la nécessité d’augmenter les contributions des États membres. Il fixe cet objectif à 5 % du PIB national. Pedro Sanchez refuse alors de s’engager dans cette trajectoire. Selon lui, un tel effort imposerait trop de renoncements en matière de politique intérieure. Il affirme ainsi que « ce niveau de dépenses serait incompatible avec notre État social ».
L’Espagne adopte également une position très affirmée sur le conflit israélo-palestinien. Lors d’une allocution aux Nations Unies, Pedro Sanchez présente clairement les priorités espagnoles. Il demande l’adhésion pleine et entière de la Palestine à l’ONU, et appelle aussi à l’adoption de mesures pour mettre fin à ce qu’il qualifie de « massacre ». L’Espagne compte par ailleurs parmi les trois premiers pays européens à reconnaître l’État de Palestine, rejoignant ainsi l’Irlande et la Norvège. Cette posture s’explique par la proximité de l’Espagne avec les pays arabes. Elle repose aussi sur un large consensus interne : 82 % des Espagnols soutiennent la ligne défendue par Pedro Sanchez.
L’Espagne comme pays leader de la cause féministe
Par la création en 2020 d’un ministère indépendant dédié à la cause des femmes, le Ministère de l’Egalité, Pedro Sanchez a montré sa volonté de devenir un pays réellement précurseur en Europe sur ce sujet. La ministre de l’Egalité, Irene Montero, devient alors la figure du féminisme dans le pays, et instaure de nombreux projets ambitieux. Parmi les plus grandes avancées féministes, on peut retrouver l’instauration du congé menstruel (2023, l’Espagne est le premier pays européen à adopter cette mesure), la loi « trans », qui facilite le changement de genres à partir de 16 ans. Une autre loi majeure a été la ley del « Solo Si es Si », mais dont le résultat a été plus controversé, car elle a permis la libération ou des réductions de peine d’accusés pour agression sexuelle. Plus récemment encore, en 2025, le gouvernement a allongé la durée des congés maternité et paternité.
Ces nombreuses avancées féministes marquent fortement le progressisme espagnol et en font, sous cet angle, un véritable succès.
Un climat politique questionné et polarisé
La nécessité d’une coalition d’opposées
L’arrivée au pouvoir de Pedro Sanchez, en 2018, est marquée par le fait qu’il ne dispose pas de majorité absolue au Congrès. Il a donc eu besoin de pacter avec des parties aux intérêts parfois très divergents. En effet, cette grande coalition de gouvernement regroupe aussi bien des partis nationalistes de gauche, comme Sumar, voire d’extrême gauche comme l’ancien groupe Podemos, et des partis indépendantistes. La controverse a surtout été créée autour de son alliance avec Junts, le parti indépendantiste catalan à l’origine du réferendum illégal du 1e Octobre 2017, en échange d’une loi d’amnistie contre les principaux instigateurs de cet évènement, dont Carlos Puigdemont. Ce parti, qui ne dispose que de 7 voix au Congrès, devient pourtant le parti clé, indispensable au PSOE pour disposer d’une majorité, et a donc un réel pouvoir.
Si cette alliance des opposés peut être critiquée, il faut tout de même observer que l’Espagne reste, malgré une absence de majorité absolue au Congrès, un des gouvernements les plus stables d’Europe, dans un contexte d’instabilité politique en Allemagne ou en France notamment. Certains analystes politiques notent que cela peut s’expliquer par une volonté du peuple espagnol de voir cette coopération entre différents bords politiques. Beaucoup prêtent aussi à Pedro Sanchez de bonnes qualités de communication, qui lui permettent de conserver une forte popularité.
Une polarisation politique qui génère des difficultés croissantes pour gouverner
Malgré cette stabilité apparente, des tensions croissantes existent entre les différentes forces politiques. Un exemple de cela est le parti Podemos, qui a annoncé se retirer du groupe de partis SUMAR pour devenir un parti indépendant, critiquant le fait que la politique sociale de Pedro Sanchez n’était pas assez ambitieuse. Face à cette instabilité d’alliances, le gouvernement n’a pas présenté de budget depuis 2023 (et n’en a pas présenté non plus pour 2026). Il s’agit là d’un record européen.
Pourtant, cela pose moins de problèmes en Espagne que dans d’autres pays comme la France. En effet, l’Espagne dispose d’un système de dépenses publiques beaucoup plus décentralisé, puisque 2/3 de la dépense publique espagnole est destinée aux communautés autonomes et à la sécurité sociale. La gestion de nombreux sujets étant laissée aux communautés, le budget de l’Etat représente beaucoup moins d’enjeux que dans d’autres pays. Cette difficulté à voter un budget est d’ailleurs totalement assumée par Pedro Sanchez, bien conscient d’être incapable de réunir le vote de partis aux intérêts beaucoup trop opposés.
Le dynamisme économique espagnol : simple rattrapage ou progressisme efficace ?
Si le progressisme espagnol est aussi observé à l’échelle européenne, voire mondiale, c’est aussi grâce aux bonnes performances économiques de l’Espagne, dans une Europe en difficultés.
Le constat des très bonnes performances économiques espagnoles
En 2024, l’Espagne s’est imposée comme un des pays leaders de croissance en Europe, avec un taux de croissance de 3,5%. Pour l’année de 2025, les prévisions s’arrêtent à 2,7% de croissance, ce qui est bien supérieur aux prévisions des autres pays. Cette croissance s’accompagne également d’une forte progression du salaire minimum, qui augmente de 43 % en sept ans, passant d’environ 736 euros en 2019 à près de 1 200 euros aujourd’hui. Plus largement, on observe un net retour de la confiance économique, de l’investissement et de la consommation. Cette dynamique conduit les agences de notation à relever la note de l’Espagne, portée à A chez Fitch (à titre de comparaison, la France affiche actuellement une note de A+). L’État soutient également cette économie de l’investissement par une intervention active, notamment dans les secteurs de l’intelligence artificielle ou l’audiovisuel.
Pedro Sanchez a aussi mis en place une politique ambitieuse et assumée en matière d’immigration, et ce dès son arrivée au pouvoir en 2018. En effet, à peine élu, il a accepté l’arrivée sur le territoire espagnol d’un bateau de migrants à Valence. Il considère d’ailleurs que l’immigration est une nécessité pour l’économie espagnole face au manque de main d’œuvre dans le secteur du tourisme, secteur majeur de l’économie espagnole.
Cependant, il ne faut pas oublier que le chômage reste assez présent en Espagne (un peu plus de 10%), et touche surtout les plus jeunes. D’ailleurs, certains économistes ayant étudié l’économie espagnol et notent que l’enrichissement supposé par la croissance touche surtout les classes moyennes supérieures. En effet, « l’économie de la rue » reste encore délicate, et plus d’1/3 des espagnols ne partent toujours pas en vacances. Cet enjeu reste l’un des majeurs que le progressisme espagnol actuel semble avoir du mal à régler.
Quelle est la véritable origine de ces performances économiques ?
Ce dynamisme économique peut d’un côté s’expliquer par les mesures prises par les différents gouvernements menés par Pedro Sanchez : l’augmentation du salaire minimum a relancé la consommation, le soutien de l’Etat dans différents secteurs comme l’IA ou l’audiovisuel relancent les investissements…
Mais certains économistes notent aussi le fait qu’il peut s’agir là d’un rattrapage, plus que d’une réelle nouvelle dynamique. En effet, avant 2018, l’Espagne connaissait des politiques économiques d’austérité (avec des dévaluations internes), nécessaires pour retrouver un équilibre après la crise de 2008. Ainsi, cette période de prospérité économique relève peut-être davantage d’un simple rattrapage du retard accumulé par l’Espagne au cours des dix dernières années par rapport aux autres pays européens. Le même raisonnement s’applique au salaire minimum : si sa hausse de 43 % peut sembler particulièrement élevée, elle s’explique sans doute par un niveau initial très faible, de 700 euros, en comparaison avec les autres pays européens. D’ailleurs, le salaire minimum actuel reste bien actuel au français par exemple.
En conclusion, si le progressisme constitue un réel succès économique et social, il convient également d’en mesurer le coût en termes de compromis politiques.



