Quatrième épisode d’une série de six consacrés aux contres-cultures musicales et ce qu’elles nous enseignent en lien avec le thème de culture générale 2026 aux concours BCE et ECRICOME, Juger. Ce « pas de côté », comme les correcteurs des copies de CG savent les apprécier, vous est offert par Ludovic Groussard, professeur d’ESH en CPGE. Merci à lui !
Le Métal : un art incompris ?
Le Metal (heavy, black, death…) ne laisse jamais indifférent. Il est souvent source de jugements bien affirmés et peu nuancés à l’image de Ian Gillan de Deep Purple qui déclarait que cette musique le rendait fou et que c’était vraiment « un tas de dégueulis ». Le metal est souvent perçu comme une musique de bourrins. Dans les enquêtes, il ressort que c’est souvent la musique que les Français détestent le plus. Certains auditeurs sont allergiques aux voix. L’usage dans le Rock Métal et notamment dans le Death Metal du « growl », cri quasi animal symbolisant le rejet de la domestication, est pour l’oreille quasi similaire aux expériences de lacération en public du corps (on parle aussi du « grunt »). Au niveau de la perception, la violence apparaît généralement lorsqu’il y a détournement ou saturation du matériau. Le cri, qui surgit lorsque le mot est impossible – et qui caractérise l’animal – est la première marque d’une violence exacerbée que certains auditeurs ont du mal à accepter. Le cri inarticulé ou cri à l’état pur, comme celui qu’arrache la terreur ou la torture, est un « ensauvagement de la voix » (cf. Michel Leiris – « À Cor et à Cri »). Écouter du bruit, c’est un peu comme être menacé de mort. Écouter de la musique, c’est comme assister à un meurtre rituel, avec ce que cela a de dangereux. Le fait que la violence y fonctionne comme exutoire psychologique pour les fans de Metal ou catharsis, ne suffit pas à faire passer ce seuil de la violence sonore à de potentiels nouveaux publics. La violence s’insinue dans le rapport a priori rompu entre l’œuvre et le récepteur, et dans l’incompréhension, voire le rejet. Le bruit se définit comme un phénomène qui se superpose à un signal utile et en perturbe la réception. Le bruit est alors perçu comme parasitaire et nuisible. Il est l’antithèse de la musique, dont il trouble l’agrément. Certains critiquent aussi le fait que la plupart de ces groupes se conforment finalement à une même esthétique. Cet isomorphisme est alors critiqué, dénoncé. Le registre contre-culturel perdrait alors en authenticité en raison d’une forme de rébellion de masse normalisée et finalement mainstream. En effet, la rébellion véritable n’a jamais de formes prédéfinies. Les critiques dénoncent alors une forme de cynisme du courant néo-metal.
A l’opposé, on peut reconnaître le rapport du Metal avec la musique classique. Dans les opéras par exemple, la violence est omniprésente (cf. notamment ceux de Richard Wagner, qui était un maître de la brutalité). On peut considérer que le classique et le néo-classique sont les fondations de ce genre ; le Metal leur donne cependant plus de puissance. Les structures des morceaux sont solides et les solos, bien que joués avec des sons très saturés sont souvent très mélodieux et harmonieux. Je vous invite notamment à écouter la reprise du morceau « Nothing Else Matters » de Metallica par Apocalyptica ainsi que de nombreuses autres reprises sur l’album « Inquisition Symphony ». Ce morceau est utilisé dans la série « Wednesday » de Tim Burton. C’est d’ailleurs souvent lorsque des morceaux de Metal sont joués par une guitare acoustique ou un violoncelle que l’on découvre la beauté et la puissance de certaines mélodies. Il faut donc écouter, avant de juger…



Le Métal ou la mauvaise réputation
Inutile de rappeler que le Metal jouit souvent d’une mauvaise réputation. Il est parfois jugé comme une musique impure et transgressive s’appuyant sur des provocations violentes et des exhortations à la rébellion contre l’autorité (famille, Église, école, État). Il est vu comme le Diable incarné, une mode violente, une branche politique maléfique. Accusé de promouvoir la violence, le satanisme, l’obscurantisme, l’aliénation mentale ou d’inciter au suicide (cf. procès aux Etats-Unis contre Judas Priest, Ozzy Osbourne et Marilyn Manson), flirtant parfois avec l’occultisme (croyance aux sciences occultes touchant aux secrets de la nature, à ce qui est non-visible), il serait la source de nombreux maux et en ce sens à condamner (cf. les déclarations de Bruno Retailleau, Philippe de Villiers et de nombreux élus RN au sujet du festival Hellfest). Les conservateurs accusent les groupes de Metal de détruire la culture et les valeurs traditionnelles. Un fossé se creuse entre les « adeptes de » et les autres. Un reportage de la chaîne M6 de 2013 sur le Hellfest avait jugé que le métal était « dangereux », dénigrant fortement la communauté de métalleux. Les journalistes disaient que le festival rendait les gens « violents, irrespectueux et les convertissait au satanisme ». Il dénonçait l’apologie du mal dans les concerts.
Cela correspond à un mécanisme de bouc émissaire comme l’exprime René Girard dans « La violence et le sacré ». Une victime (nommée la victime émissaire par l’anthropologue) est désignée pour expliquer tous les maux, la violence d’une société. Ce mécanisme vient ainsi dissimuler la vérité de la violence des hommes en apportant des solutions simples à un problème nécessitant des réponses plus complexes. Cela évite d’affronter son propre reflet. La stratégie est celle de prendre un bouc émissaire (le Metal et ses artistes) qui se faisant, rassemble le corps social, évite qu’il se délite et évite la remise en cause de la société elle-même. Par ce fait, on renforce la cohésion du groupe autour d’un mythe faisant oublier l’innocence du bouc émissaire alors responsable de tout. N’oublions pas que si « les chants ont une blessure » comme l’explique Joseph Delaplace, c’est qu’ils trouvent leur origine dans la violence liée aux hommes. Il faut donc essayer d’échapper aux jugements de valeur portés sur cette musique et sur les pratiques sociales qu’elle génère.
Le Métal : une musique qui ne s’interdit rien
Contrairement aux styles radio friendly qui cherchent l’harmonie, le métal ne s’interdit rien. En choisissant parfois la dissonance, il dénonce « l’harmonie » des apparences. Les morceaux relatent les vicissitudes de nos existences, les risques d’aliénation, un certain « désenchantement du monde » (cf. Max Weber / pour info Max Weber est un grand sociologue allemand et non un chanteur de Dark Metal ), une forme de nostalgie d’un passé révolu, la mort ☠️ (couleur noire privilégiée, thématiques sombres des textes). La musique incarne la promesse d’une résonnance unique avec le monde, qui, si elle est saisie ou captée, permet d’accéder à une expérience existentielle profonde et différente de celle offerte par la plupart des aspects de nos vies modernes. La partie provocatrice que revêt l’utilisation de la violence sonore en art véhicule des rêves de métamorphose du monde et d’utopies à construire. Il semble donc nécessaire de déconstruire certaines idées reçues sur le Metal. Il faut dépasser nos préférences immédiates pour accéder à une compréhension plus profonde.
Le rock’n’roll apparaît déjà dans les années 1960 comme une forme de transformation culturelle de sociétés conservatrices et socialement figées. Il est considéré comme une menace à l’ordre établi aussi bien pour la CIA que le KGB en raison de ses revendications d’émancipation, de libération de l’individu, de droits aux plaisirs alternatifs. Mais, paradoxalement, bien que né sur la critique des institutions, il n‘a pu lui-même échapper à une forme d’institutionnalisation et a en partie perdu sa dimension militante. Le hard Rock durcit le ton et s’éloigne de ses racines. Il marque une rupture avec le psychédélisme et le Flower power (cf. article précédent). Il revitalise par des symboles esthétiques l’idée de rébellion contre l’ordre en place. Les rythmes s’accélèrent et le son des guitares est de plus en plus saturé. Par définition le phénomène saturé est un excès de matière, d’énergie et de timbres.
La saturation affecte le rythme, et, plus globalement, le remplissage du temps. Les phénomènes de répétition mécanisée en boucle, sur des timbres durs, délivrent des violences parfois écrasantes à l’image des machines industrielles. Le phénomène saturé est d’ailleurs lié au bruit, qui s’est opposé dans un premier temps au son musical, ne répondant plus aux critères de beauté qui prévalaient dans la musique. Le bruit surgissant dans la musique heurte les oreilles de l’auditeur. La densité du son, comme si la musique était surpeuplée, provoque le caractère violent. Il faudra du temps pour inclure le « bruit » dans la composition musicale, et faire accepter ce nouveau geste artistique, cette transgression esthétique. La saturation est telle une énergie indomptable . Elle est le refus total du contrôle absolu, un débordement. Le plaisir est ainsi transformé car en partie lié à la présence d’un danger. Dans sa quête de déviance, de paradoxe entre violence et plaisir, la dissonance est une réelle forme d’énergie. Parce que la dissonance résiste à l’écoute facile, elle est une forme de vérité en exprimant les conflits et les contradictions du réel. Le jugement musical doit donc être capable d’accueillir l’inconfort, de reconnaître la valeur dans ce qui dérange ou trouble. Le Metal défie ainsi les règles esthétiques et les convenances musicales.
Les lignes des guitares vont aussi être redessinées de façon plus agressives. Les pantalons en cuir vont se resserrer et les voix vont davantage se déchirer, s’écorcher (ces deux dernières caractéristiques étant elles-mêmes peut-être liées ). Les artistes Metal vont associer à leur art une nouvelle vision du monde, de nouveaux messages et pratiques culturelles souvent jugés provocants et provocateurs à l’image de théâtralisations scéniques qui prennent la forme de représentations sacrificielles ou de scarifications. Le métal porte une nouvelle contre-culture avec ses valeurs et ses codes : anarchisme libertaire, liberté de croyance, universalisme, solidarité et tolérance.
Si les emprunts s’apparentent parfois à une forme de rafistolage culturel et identitaire, les productions Hard Rock et Metal composent néanmoins un récit singulier et une image originale. Les mythologies Hard Rock et Metal (La mythologie désigne l’ensemble des récits mythiques liés à une civilisation, une religion ou un thème particulier) s’appuient sur une foule de reproductions et d’images parfois elles-mêmes issues de mythes existants (traditions antiques, nordiques et celtiques). Certaines de ces représentations sont ancrées dans l’imaginaire moyenâgeux ou l’obscurantisme. Le Metal offre des imaginaires et des récits. Les concerts se caractérisent par des mises en scène combinant fictionnalité et réalité.
Le Hard Rock prend forme en Grande-Bretagne, à la fin des années 1960, avec des groupes de « rock dur » comme les Yardbirds, Cream ou Led Zeppelin. Le hard rock vient du rock qui vient lui-même du blues (forme de blues amplifié). C’est avec l’album éponyme de Black Sabbath, publié en 1970 que s’opère la véritable rupture avec le blues et le rock. La musique de Black Sabbath est plus sombre. Les textes et l’imagerie sont teintés d’ésotérisme.
Black Sabbath représente l’essence du Hard Rock qui, suite à la diversification des styles s’opérant dans les années 1980, prend désormais le nom de Metal, le Hard Rock n’étant plus qu’un sous-genre parmi beaucoup d’autres. L’ensemble est en effet très hétérogène même si on peut le présenter comme une radicalisation du rock à la fois sur le plan musical et celui des pratiques sociales. Le heavy Metal (Iron Maiden) est par exemple différent du hard rock car il s’appuie sur des gammes mineures plus agressives et plus sombres (Dark). Le Trash métal (Big Four of Thrash : Megadeth, Metallica, Slayer, Anthrax) en tant qu’évolution du Heavy metal est plus rapide, plus énervé, avec une attaque à la main droite, plus fluide, plus resserrée. Le Thrash Metal s’oppose aux représentations et au succès du Glam Metal. Le Black Metal et le Death Metal (Metal extrême) sont aussi deux autres tendances qui s’inscrivent dans le prolongement de cette première étape de rupture avec le rock qui a été le fait de Black Sabbath. En effet, dans toute mythologie, il existe un acte fondateur. Dans le Metal au sens large (au vu de la diversité précédemment évoquée), c’est Black Sabbath qui le représente. Ozzy Osbourne, « Prince des ténèbres », était connu pour ses frasques. Il avait notamment sniffé une ligne de fourmis en tournée (voir la scène dans le film « The Dirt ») et croqué la tête d’une chauve-souris vivante en plein concert en croyant qu’elle était fausse…Il est décédé le 22 juillet 2025 et c’est toute la planète Metal qui lui a rendu hommage à Birmingham.
Le courant Metal est en effet né dans cette forteresse ouvrière de Birmingham. Ainsi, si le Metal a mauvaise réputation, c’est pour partie en raison de son origine ouvrière et donc plus populaire que d’autres genres musicaux représentés davantage par les classes moyennes à l’image du punk et/ou du jazz. Pour Theodor Adorno (Philosophie de la nouvelle musique), le capitalisme ne peut plus endiguer les dissonances, expression de la souffrance des exploités. La musique se doit d’être dissonante si elle veut rester exaltante : « Ce n’est que dans la dissonance, qui enlève leur foi à ceux qui croient en l’harmonie, que survit la puissance de séduction du caractère excitant de la musique ». Dans le sillage de Black Sabbath, les membres d’Iron Maiden, Judas Priest ou Slayer sont aussi issus d’un environnement défavorisé. Cela alimentera de nombreux jugements péjoratifs à l’encontre de cette mouvance musicale.
Si certains associent le qualificatif de stupide au public de « métalleux », une étude de 2021 conduite par le psychologue Nico Rose a au contraire montré que le niveau d’instruction des fans de Metal est très supérieur à la moyenne de la population. Les fans de Metal seraient aussi plus connaisseurs au sens d’amateurs éclairés (cf. premier article) que les auditeurs moyens. Ils sont relativement distants des playlists et restent attachés au format de l’album (cf. achat de vinyles et appréciation de leurs pochettes symbolisant leur univers). Ils ne sont pas fermés à d’autres courants (ouverture et tolérance, exemple du succès d’un groupe pourtant extérieur au genre comme Pink Floyd)) et se rapprochent davantage de l’omnivore à franges au sens de Van Eijik (2001) que de l’univore. Contrairement aux idées reçues, les femmes représentent 40% du public lors de concerts de groupes de Metal. On peut notamment évoquer la gendérisation du growl comme l’illustrent Angela Gossow, chanteuse d’Arch Enemy ou Corinne van der Brand du groupe Achrostichon.
C’est aussi un genre plus cosmopolite et international que les autres courants musicaux. Sepultura est brésilien, Opeth suédois, Loudness japonais, Gojira français, Rammstein allemand, Hu mongol. Hormis certains groupes marginaux, de nombreux textes véhiculent des valeurs d’universalité et de tolérance. La scène metal est antiraciste (Sepultura), anti-fasciste (Napalm Death), écologiste (Gojira), anarchiste (Rage Against the Machine), vegan (Refused), féministe (Svalbard). De nombreux spectateurs croient au Metal. Ils s’en réclament fidèles et prêts à transmettre à d’autres générations dans le cadre d’une filiation musicale une manière d’agir, de penser et de sentir (cf. E. Durkheim). Les publics et acteurs de la scène Métal forment ainsi une communauté de sens.
Le Métal : un courant mystique
Cependant, plus que la dimension politique, c’est surtout le caractère mystique qui l’emporte ce qui est en soi paradoxal pour un genre qui s’est fondé sur l’athéisme et le paganisme (terme associé à une population qui n’a pas été encore évangélisée).
En effet, La musique et la spiritualité ne peuvent être séparées dans le Metal et notamment le Black Metal. Le Metal, bien qu’étant une musique dépourvue d’intentions religieuses réelles s’appuient sur le spectre du croire et sur les codes de la religion pour provoquer une expérience de transcendance. Il s’apparente à une communication symbolique de rites et de croyances à partir d’un charisme fondateur (Willaime, 1995). Les artistes bénéficient d’une domination d’ordre charismatique, au sens de Max Weber, sur leur communauté. Le concert peut être perçu comme une expérience immersive, qui de façon authentique, génère une transe chez les « spectacteurs », une communion avec un invisible, un autre chose pour les fans. La musique génère une sociabilité communautaire (forme de sociabilité de dissidence), une filiation musicale et une socialisation visant à la transmission de codes, de pratiques et de comportements s’affichant autant dans l’espace privé que public.
On théâtralise sur scène des représentations sacrificielles. On se prosterne devant des images faisant références à des êtres ou à des puissances surnaturelles (cf. iconographies Métal), à des imaginaires insaisissables, irrévérencieux ou occultes. On adopte des gestes symbolisant des démons ou des dieux à partir de codes prédéterminés. Les décalages fiction réalité, les récits imaginaires, tout comme certaines provocations, participent au rituel collectif qui prend parfois une démesure spectaculaire. On peut relever des pratiques rituelles comme le moshing pit (agitation violente des bras et des jambes), le pogo (se heurter et se repousser par les épaules), le stage diving (se jeter de la scène dans les bras du public), le crowd surfing, le headbanging (pratique individuelle de hochement de tête), le circle pit (ronde effectuée en courant), le slam (se faire soulever par le public jusqu’à la scène (à faire au moins une fois dans sa vie ), wall of death (deux lignes qui se jettent l’une sur l’autre) (cf. Corentin Charbonnier). C’est une forme de « violence sociable » au sens de la sociologue Katharina Inhetveen. Il faut provoquer une « résonnance profonde » dispositionnelle au sens du sociologue Hartmut Rosa.
Le Metal, sous ses aspects païens, présente à ses auditeurs une reconnexion existentielle résultant du sentiment de catharsis absolue que procure son intensité sonore. Il offre un exutoire à la violence en abordant les thèmes de la mort et de la souffrance. C’est une forme de thérapie telle celle préconisée par Arthur Janov dite du « cri primal », théorisée dans un livre du même nom en 1970. Les patients sont amenés à extérioriser leur insécurité et leur colère. Pour cela, ils doivent hurler afin de se rapprocher émotionnellement du premier cri de leur naissance. Ce qui est supposé insupportable est alors remodelé grâce à l’art. L’Art a l’aptitude de modifier profondément une chose, en lui apportant esthétisme, structure, beauté. La musique constitue alors un moyen salvateur pour les différents maux humains. Par ailleurs, les artistes savent jouer aussi sur les articulations entre des silences et des sons puissants. En effet, paradoxalement, certaines violences émanent du vide et du silence parfois synonyme de mort. Le silence – quelque part absurde – révèle une forme de violence du vide. Dans un bon nombre de morceaux, le silence, parfois préliminaire, avant l’apparition du son, parfois entre deux phrases, semble être une concentration d’énergie prête à exploser. Dans ces cas de figure, il est difficile d’évaluer si la violence contenue dans le silence est plutôt paradoxalement du côté du vide ou du saturé. L’objectif est de faire valoir cette ambiguïté entre souffrance et plaisir, entre forme de violence suivi d’un apaisement (dissonance-consonance), entre présence et absence de l’invisible. L’imprévisibilité du rythme de certains morceaux renvoie ainsi à la conception d’Yves Michaud. Pour lui, l’imprévisibilité définit la violence. Il l’assimile « à l’absence de forme, au dérèglement absolu ».
La violence n’est cependant que symbolique. Par la colère, voire la sauvagerie, il s’agit alors de retrouver – paradoxalement – une humanité. La musique est une stratégie parallèle à la religion : comme elle, elle relie ; comme elle, elle canalise la peur de la mort, et console. La scène devient un lieu sacré. Le concert prend une dimension quasi-religieuse, très cérémoniale.
De manière implicite, les artistes dénoncent les excès du christianisme. On parle également d’une sorte d’obsession eschatologique : un besoin de théâtraliser la fin des temps. De façon métaphorique, il y a une recherche de purification par le feu ou par le sang d’un certain terreau catholique afin de valoriser l’Enfer (multiplication des effets pyrotechniques sur scène). On trouve, en amont des pratiques associées au Black Metal, le satanisme, dont le zoroastrisme – religion fondée par Zarathoustra au septième siècle avant J.- C. – est une des bases. Les pratiquants reconnaissent Satan dans son acception païenne, c’est-à-dire comme une force de la nature.
On distingue trois formes principales d’images du satanisme. La première forme est d’essence philosophique. Elle s’inspire de la vision de Friedrich Nietzsche utilisant Satan comme symbole de la vie, de la cruauté humaine et de la force de la nature. Il est aussi l’étendard ultime de la liberté. La deuxième forme de satanisme s’apparente à une rébellion contre la chrétienté. L’idéologie est utilisée pour rejeter la religion, considérée comme aliénante et asservissante. L’adoration de Satan dans l’art n’est pas nouvelle. Les artistes prennent souvent comme thèmes de leurs œuvres la sorcellerie. L’image de Satan dans le Black Metal peut s’interpréter comme une réaction face à l’Église. Les artistes se voient alors comme les nouveaux sorciers. La troisième forme est réduite à un rafistolage identitaire, un satanisme de pacotille détournant les symboles et l’imagerie dans un but uniquement provocateur. Dans l’imaginaire et l’esthétique du Metal, les thèmes de la guerre (forme de perception nihiliste de la société), de la mort, de l’horreur, de la destruction comme de la violence sont souvent abordés. On trouve certains éléments récurrents comme le chevalier, l’aigle, le dragon ou encore celui du guerrier vivant dans un univers fantastique. Leurs sources d’inspiration englobent le symbolisme, ainsi que la mythologie celtique et nordique, la littérature et le cinéma d’heroic fantasy, sans oublier les bandes dessinées (cf. comics). On retrouve parfois comme chez J.R.R. Tolkien (« Le seigneur des anneaux ») un univers de fantaisie à l’aspect christique. Les aspects fantastiques et magiques renvoient au désir d’outrepasser le monde de la raison pure qui serait celui du 20ème siècle occidental. L’échappatoire est ici imaginaire au travers de créations musicales Metal. A l’image de l’univers du poète Maurice Maeterlinck, les artistes sont des âmes qui cherchent dans le brouillard, dans l’obscurité du monde et dans l’insécurité de l’ignorance. Les mises en scène lors des concerts incorporent une symbolisation et une ritualisation organisée, des imaginaires et des symboliques se référant à une réalité méta-sociale et à des êtres suprahumains comme des dieux, des esprits maléfiques ou des monstres.
Ces images témoignent d’un rejet du contemporain. La musique devient un refuge, véhiculant la nostalgie d’un âge d’or via ses différents symboles. On trouve aussi souvent l’image de la mort, de la sorcière, des démons (cf. illustrations des couvertures de disques et l’esthétique visuelle des clips vidéo). Ces représentations tirent largement leur inspiration de la mythologie antique et associent des figures allégoriques chargées de mysticisme.
Le thème graphique de la mort (cf. imagerie morbide) était déjà évoqué dans le Hard Rock lors des années 1970. Alice Cooper (Hard Rock) avait développé une imagerie horrifique avec du maquillage et du sang (vaudeville). Le chanteur utilisait sur scène des instruments de torture comme la guillotine, la chaise électrique, ou la potence. Certains groupes usent de représentations plus violentes autour de cimetières, de squelettes et de crânes. Les artistes métal intègrent souvent une dimension humoristique qui peut échapper à leurs critiques. Ils adoptent souvent une approche transgressive et provocante à travers des costumes exagérés et des scènes théâtrales pour divertir leur public. Ceux qui jugent ces artistes en restant figés sur leurs tatouages, leurs chevons longs, les têtes de mort qu’ils arborent ou certaines références au satanisme occultent leur virtuosité et les qualités de leurs compositions.
L’influence des personnages de zombies, ainsi que du cinéma gore qui se développe dans les années 1970, est évidente. Les films gore sont des transcriptions symboliques de certains sentiments agressifs, violents qui habitent l’être humain. Les artistes font utilisation du gore dans leurs clips ou sur scène. Le gore est généralement ce qui sort du corps humain : sang, sperme, salive, excréments, sécrétions corporels…. Il est défini comme « abject », répugnant, impur par les religions monothéistes. Dans le Metal, l’image de la mort symbolise le rejet d’une société jugée superficielle. L’artiste Metal utilise la musique et l’art en général pour surmonter ses angoisses. Le Black Metal (Mayhem) est un genre très mystique reposant sur des accords monotones joués très rapidement. La voix est criée et les thèmes abordés sont sombres, comme le satanisme ou l’occultisme alors que dans le Death Métal (Morbid Angel), les voix sont plus graves et les thèmes lyriques gravitent davantage autour de la violence physique extrême, du désespoir et de la guerre.
Les références visuelles à la guerre sont fréquentes dans le Metal. Ces images visent à réagir à la violence des sociétés largement relayée par les médias. Le Métal est aussi un vecteur culturel. Les références à des personnages historiques célèbres, à des exploits et batailles héroïques tout comme à des épisodes glorieux reviennent de manière récurrente dans le Métal. Il y a une forme d’hybridation, de combinaison de fiction et de réalité, de références à l’ordinaire et à des faits extraordinaires.
Les textes abordent des thèmes fantastiques en évoquant par exemple le fantôme de l’opéra, les dieux égyptiens, etc… Les grands récits mythiques et la dramaturgie, le lyrisme ou l’héroïsme qui les caractérisent sont source d’inspiration pour les artistes. A travers ses références, ils expriment la nostalgie d’un passé révolu par le biais de symboles forts. Cela illustre la volonté de diffuser, de manière symbolique, un message sur la liberté. Les grandes cités (Jérusalem, Babylone, Rome) représentant aussi l’intemporalité et l’immortalité sont autant de symboles d’une opulence, notamment artistique. Elles sont une évocation nostalgique du passé de sociétés magnifiées. Il y a parfois une vision pessimiste du futur à travers un possible effondrement de la civilisation humaine. Ainsi, le growl peut être dépeint comme l’expression d’une palette d’émotions, comme l’agression, le désespoir, le chagrin et la nostalgie.
Pour conclure, si ce choix d’influence peut brusquer, révolter, il faut garder en mémoire que la musique sert d’exutoire et permet de mettre à distance les violences commises (cf : l’ambivalence affective). Le Metal fascine par sa vision du monde très différente voire décalée par rapport à la « norme ». Il offre ainsi une véritable expérience métaphysique, surnaturelle et esthétique. La provocation constitue un élément omnipotent dans l’Art, en tant que moyen pour bousculer les idées préconçues. Le cri et le son saturé apparaissent alors comme des déclarations et manifestations de liberté, puissantes et incontrôlées, tels des éclats de violence originelle nécessaires dans la recherche de la délivrance. En conclusion, il ne faut jamais séparer le son et le sens.
Par Ludovic Groussard, professeur en CPGE
Sommaire des articles à venir
- [INTRODUCTION] Avant de juger, commencez par écouter…
- [ÉPISODE 1] Jazz et contre-culture
- [ÉPISODE 2] Rock psychédélique : quel jugement porter sur les Hippies ?
- [ÉPISODE 3] DIY or die ? Légitimité et authenticité du Punk
- [VOUS LISEZ ACTUELLEMENT] Metal as Hell : « 33 tours suffisent à l’homme pour donner des leçons à l’enfer »
- [ÉPISODE 5] Hip Hop & Rap, des genres musicaux fermés ?
- [ÉPISODE 6] La Techno, entre rejet et célébration
Bibliographie
- Adorno, Theodor W. Philosophie de la nouvelle musique. Gallimard, 1949.
- Burton, Tim. Wednesday [série télévisée]. Netflix, 2022.
- Charbonnier, Corentin (2015). Thèse : Approche anthropologique de la musique métal et les conséquences des nouvelles technologies sociales sur la reconfiguration des relations.
- Groussard Ludovic (2025), « Raconter le son par l’image ». Major prépa.
- Groussard Ludovic (2025), « Avant de juger, commencez par écouter… », Major prépa.
- Groussard L. (2023). Jazz & contre-culture. Major prépa.
- Groussard Ludovic (2025), « Punk is not dead ».
- Girard, René. La violence et le sacré. Grasset, 1972.
- Janov, Arthur. Le Cri primal. Robert Laffont, 1970.
- Leiris, Michel. À cor et à cri. Gallimard, 1948.
- Michaud, Yves. Violence et politique. Hachette, 1978.
- Nietzsche, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra. Gallimard, 1891.
- Rosa, Hartmut. Résonance : Une sociologie de la relation au monde. La Découverte, 2018.
- Van Eijck, Koen. « Social differentiation in musical taste patterns », Social Forces, 2001.
- Weber, Max. Sociologie de la religion. Gallimard, 1920.
- Willaime, Jean-Paul. Sociologie des religions. PUF, 1995.













