Keynes

Dans les années 1930, la microéconomie est enfin parvenue à s’imposer comme courant dominant en économie. Nous te proposons dans cet article d’étudier la façon dont cette décennie a été marquée par les conséquences de la crise de 1929 et par l’apparition de la macroéconomie, développée par Keynes.

Introduction : la microéconomie

La microéconomie, apparue dans les années 1870, étudie et modélise le comportement des agents individuels, avant de les agréger. On parle d’individualisme méthodologique. Les néoclassiques prennent pour objet d’étude l’homo œconomicus. C’est un individu abstrait, générique, au comportement rationnel en finalité. Leur raisonnement est mathématique, caractérisé en particulier par le calcul à la marge. Ce mode de raisonnement est même étendu à d’autres types de comportements humains, comme la délinquance, les études, etc. 

La conclusion de la théorie microéconomique est qu’il faut limiter les entraves au fonctionnement des marchés. En effet, quoique sous certaines hypothèses restrictives, les marchés allouent de façon optimale l’ensemble des ressources au sein de l’économie. Ce faisant, ils maximisent le bien-être individuel et collectif, tout en tenant compte des contraintes de chacun. Ainsi, la microéconomie justifie des politiques économiques libérales. L’État, s’il doit corriger les imperfections des marchés, doit autrement les laisser faire. 

La crise de 1929 : remise en question du libéralisme économique

Les années 1920 sont caractérisées par un certain faste. Les banques accordent de nombreux crédits à leurs clients, c’est-à-dire qu’elles créent un excès de monnaie. Sur les marchés, cela se traduit par un fort enthousiaste qui cause la formation d’une bulle spéculative. Lorsqu’elle éclate en 1929, elle déclenche un krach boursier et ruine les actionnaires qui ne peuvent rembourser leurs crédits : la crise se propage aux banques.

Les entreprises en difficulté licencient en masse et le chômage augmente. Par conséquent, la demande s’effondre et les entreprises connaissent également des problèmes de débouchés. Pour écouler leurs stocks, elles baissent leurs prix, ce qui donne lieu à une déflation. Les producteurs réduisent leur production, licencient et, de proche en proche, la croissance devient négative : c’est la récession. 

Cette récession est comme une spirale négative qui ne semble pas pouvoir s’arrêter d’elle-même. En effet, le problème persiste et s’aggrave malgré l’inaction des gouvernements, qui était jusqu’alors la règle en matière économique. Cette crise de surproduction remet en cause la capacité des marchés à s’autoréguler. La loi de Say n’est pas vérifiée, l’offre ne parvient pas à créer sa propre demande, qui reste insuffisante. 

Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie

Théorie générale (1936) est l’ouvrage majeur de Keynes et le fondement de sa pensée qui inspira une grande partie des politiques économiques des Trente Glorieuses. Avec Marx, il est le deuxième grand critique de l’économie classique. Comme lui, il critique la loi de Say, mais n’est en revanche pas communiste. Il considère que le laisser-faire conduit le capitalisme à ses limites et que l’intervention publique est nécessaire pour éviter l’avènement de la révolution prolétarienne. 

Remise en cause de la loi de Say et de la neutralité de la monnaie

Avec la crise de 1929, Keynes remarque que l’offre ne parvient pas à créer sa propre demande. C’est en raison du rôle néfaste de l’épargne. Cette partie du revenu sort du circuit économique pour un temps indéterminé, et elle peut être improductive, pas nécessairement transformée en investissement. C’est autant de consommation et de demande en moins. 

Il en découle que lorsqu’on thésaurise, on confère à la monnaie une valeur en elle-même. Contrairement à ce qu’affirment les néoclassiques, la monnaie ne serait pas neutre. Keynes identifie trois motifs qui justifient cette immobilisation de la monnaie :

  1. Un motif de transaction : il s’agit d’une immobilisation temporaire, la seule envisagée par les néoclassiques.
  2. Un motif de précaution : dans ce cas, l’immobilisation est prévue pour une durée nécessairement indéterminée. 
  3. Un motif de spéculation : l’immobilisation est réalisée dans l’espoir de réaliser un gain, on en revient au constat que la monnaie n’est pas neutre.

Une nouvelle méthodologie

Keynes rejette une mathématisation trop importante de l’économie qui l’éloigne du réel. L’économie doit être une science sociale et morale, pas une science physique. Bon nombre des modèles et graphiques développés par les néoclassiques sont le fruit d’une simplification abusive des comportements humains. Les grandes théories qu’ils fondent sont par conséquent caduques. 

En réponse à l’individualisme méthodologique, Keynes défend le holisme méthodologique. En effet, les comportements individuels rationnels peuvent produire des effets contradictoires à l’échelle de la société. Par exemple, si les individus décident tous rationnellement d’épargner afin d’augmenter leur consommation future, la demande présente baisse. En raison de l’interdépendance de l’économie, la production diminue, le chômage augmente, les salaires diminuent et les épargnants se retrouvent appauvris. 

Les deux projets alternatifs de Théorie générale

Projet circonscrit vs critique générale

Dans un article de 1985, « L’incertain dans la révolution keynésienne », Olivier Favereau distingue deux projets alternatifs de Théorie générale. 

D’une part, dans un projet pragmatique, plus circonscrit, Keynes adapte sa théorie au cadre classique. L’enjeu est surtout que les économistes de son temps puissent admettre l’existence d’un chômage involontaire massif, et par suite qu’ils reconnaissent la nécessité des politiques conjoncturelles. L’idée de l’incertitude issue des comportements humains complexes y joue un rôle mineur. L’objectif principal ici est de montrer les conséquences de l’absence de neutralité de la monnaie. 

Mais d’autre part, Keynes avait conçu un projet radical, une critique générale de l’économie. Il y propose un paradigme alternatif, qui repose sur l’incertitude des comportements des agents économiques. Cette théorie s’apparente alors à une forme d’hétérodoxie, en ce qu’il rejette l’individualisme méthodologique et les hypothèses de rationalité. 

L’incertitude radicale

L’hypothèse de rationalité optimisatrice considérée par les néoclassiques est irréaliste, selon Keynes. En situation d’incertitude, l’exercice de la rationalité ne dépend pas de la capacité à acquérir toutes les informations et à les traiter de manière rationnelle. Cela est tout simplement impossible. Être rationnel, c’est seulement parvenir à percevoir quelques informations pertinentes et à avoir une intuition sur la manière dont elles affecteront les états futurs de l’économie. 

Dans Traité sur les probabilités, publié en 1921, Keynes évoque la manière dont les agents prennent leurs décisions de manière rationnelle en situation d’incertitude. Dans ce cas, la rationalité est subjective. En effet, les connaissances empiriques qui nous permettent d’obtenir les informations pertinentes dépendent de la capacité, variable, à les percevoir. En outre, les décisions aussi ne s’évaluent qu’en fonction des informations dont on dispose. 

Keynes observe cependant une loi générale d’imitation qui facilite les décisions. En effet, malgré l’imprévisibilité des comportements des agents, l’investissement ou la production ne connaissent habituellement pas de trop fortes fluctuations. Keynes explique cela par l’émergence d’un jugement conventionnel : on considère que l’état des choses correspond à l’état futur. Plutôt que de réaliser des calculs complexes à partir de données pourtant empiriques, les producteurs imitent les autres, les pensant mieux informés. Cela produit une tendance générale, dont il est de toute façon peu intéressant de dévier.

Dans le cas où les actionnaires prennent les décisions d’investissement, alors même qu’ils sont encore moins bien informés, ils anticipent la psychologie du marché. La valeur fondamentale d’un titre, donnée par ses rendements escomptés, ne compte plus. Chacun priorise l’opinion moyenne que le marché se fera de la valeur du titre. In fine, suivant cette logique, c’est bien cela qui produit le cours du titre, puisque l’offre et la demande sont tacitement accordées autour d’une croyance communément partagée.

L’importance de parler dans le langage de l’orthodoxie

L’orthodoxie est le fait de parler dans un certain langage. Ainsi, malgré la présence de désaccords, il demeure entre néoclassiques une entente fondamentale : les débats se font dans le même langage. Or, quand il n’existe qu’un langage, il est difficile de se rendre compte de notre biais. Keynes le découvre pourtant en arrivant au constat que le chômage involontaire ne peut s’expliquer dans le langage de l’orthodoxie. 

Mais attaquer l’orthodoxie sur le manque de réalisme de l’individualisme méthodologique et de ses hypothèses de rationalité, cela ne fonctionne pas. Tout l’intérêt des modèles en microéconomie est de simplifier la réalité et de la rendre intelligible, pas de la décrire exactement. Selon Friedman, les meilleurs modèles sont parfois les plus irréalistes, car ils permettent de produire beaucoup de connaissances avec peu de postulats.

En outre, la microéconomie produit sans cesse de nouveaux modèles pour expliquer ce qu’elle ne pouvait autrefois pas expliquer. Ses faiblesses deviennent ses nouvelles forces. Par accumulation de modèles, la microéconomie protège toujours davantage son paradigme central.

La stratégie épistémologique de Keynes

Selon Favereau, jusqu’en 1933, Keynes avait seulement développé son projet radical, hétérodoxe. Mais deux évènements cette année réorientent la rédaction de son ouvrage, en l’adaptant à la théorie classique. 

C’est en 1933 que Keynes réédite son essai sur Malthus. Il replonge alors dans la controverse qui l’opposait à Ricardo, au sujet d’une crise de surproduction. Malgré son bon sens, Malthus n’a pas réussi à convaincre, face à Ricardo qui niait en bloc la possibilité même de la surproduction. Keynes réalise alors que l’incompréhension des classiques peut s’expliquer par le langage différent dans lequel s’exprimait Malthus. 

En 1933 paraît également Théorie du chômage de Pigou. Il justifie le chômage élevé dans les suites de la crise de 1929 par un salaire trop élevé également. En faisant un parallèle avec la controverse Ricardo-Malthus, Keynes réalise que s’il ne parlait pas dans le langage de l’orthodoxie, il ne ferait que conforter l’orthodoxie dans sa position. Il fallait l’attaquer de l’intérieur.