13 journalistes au moins ont été tués au premier semestre 2025 selon RSF. La persécution des journalistes sur le continent latino-américain n’est pas une nouveauté. Ils étaient en effet les premiers à s’exiler sous les dictatures militaires du XIXe et XXe siècle.
Cependant, les nouvelles problématiques sociétales, notamment environnementales, féministes, sociales, pour n’en citer que quelques-unes, renouvellent ces vagues de persécutions qui s’étaient apaisées avec la démocratisation du continent. Des régimes de plus en plus radicaux s’imposent et adoptent des comportements de plus en plus répressifs vis-à-vis des journalistes. Faisons un point sur la situation dans certains pays-clés.
Contexte général
Il faut d’abord noter que les situations sont très variées selon les pays d’Amérique latine. On ne peut pas considérer le continent comme un unique bloc. De fait, les persécutions diffèrent selon les États. Dans certains, les journalistes sont les cibles de groupes criminels, dans d’autres, ils sont directement visés par le gouvernement. Les classements sont également très différents, allant du Costa Rica, classé 36e sur 180 au Nicaragua, classé 172e.
Néanmoins, la tendance globale est à la dégradation des conditions sécuritaires pour les journalistes. Ils sont de plus en plus la cible d’assassinats, d’actes d’intimidations et de harcèlement, d’autant plus lorsqu’il s’agit de femmes. La plupart des pays d’Amérique latine ont été déclassés ces dernières années par RSF. Cela peut notamment s’expliquer par une tendance à la radicalisation des régimes, qui basculent dans l’autoritarisme dans certains cas, à l’image du Salvador par exemple.
Le Costa Rica, un exemple ?
Un grand défenseur de la liberté de la presse
Si le Costa Rica est l’un des pays d’Amérique latine les mieux lotis en termes de liberté de la presse, la situation s’y est récemment dégradé. Il n’échappe donc pas à la tendance générale. Il a ainsi perdu une dizaine de place en un an dans le classement RSF.
Le Costa Rica s’affiche comme grand défenseur des libertés fondamentales et notamment de la liberté d’expression. Cette dernière est même inscrite dans la constitution Costa-Ricaine. Il est l’une des destinations principales d’exil des journalistes latino-américains. Ainsi, une dégradation de la sécurité des journalistes pourrait avoir des conséquences doubles. De fait, les journalistes Costa-Ricains ainsi que des journalistes de tout le continent en pâtiraient.
L’ère Chaves
Depuis l’arrivée au pouvoir de Rodrigo Chaves en 2022, RSF et d’autres organismes de défense de la liberté de la presse ont constaté des bavures répétées, et une recrudescence de situations d’harcèlement ou de violences à l’encontre des journalistes. Selon une étude de 2023, réalisée par le Programme pour la liberté d’expression et le Droit à l’Information de l’Université du Costa Rica, 63% des Costa-Ricains auraient constaté, entendu ou lu des propos attaquant le monde des médias ou du journalisme. En outre, le gouvernement de Rodrigo Chaves a plusieurs fois utilisé des propos violents pour qualifier les journalistes. La Cour Constitutionnelle aurait, elle aussi, agi à l’encontre des journalistes. En effet, elle aurait, à plusieurs reprises, refusé l’accès à l’information publique.

Le gouvernement de Chaves s’appuie sur cette délégitimation médiatique pour, au contraire, légitimer son régime. Il se trouve en effet dans un contexte de difficultés économiques aigues qui amenuisent sa légitimité. Les journalises sont donc les premiers boucs-émissaires d’un gouvernement en difficulté. La situation économique a aussi tendance à pousser à la concentration médiatique. Quelques groupes se partagent la propriété des principaux médias, limitant la pluralité informationnelle. Cela est cependant aggravé par des décisions politiques. De fait, en 2024, la cheffe du parti au pouvoir, Pilar Cisneros, a imposé la suspension des abonnements de l’Assemblée législative Costa-Ricaine à tout média d’opposition. Ne s’agit-il pas d’une forme de censure ?
Il faut toutefois noter que les statistiques restent très rassurantes. Aucun emprisonnement ou assassinat de journaliste n’est à déplorer à l’heure actuelle. Les journalistes Costa-Ricains ou réfugiés peuvent aussi compter sur une législation très protectrice à leur égard, qui constitue un garde-fou, efficace jusqu’à maintenant.
L’amélioration brésilienne
La répression sous Bolsonaro
Après le mandat Bolsonaro, marqué par un recul en matière de liberté de la presse, la situation des journalistes s’est améliorée avec le retour de Lula. Alors que RSF classait le Brésil à la 110e place de son classement en 2022, il lui a décerné la 63e place en 2025. L’amélioration est donc tangible.
De fait, le mandat Bolsonaro fut marqué par de multiples insultes et attaques de l’État à l’encontre des journalistes. Le rapport de 2022 de RSF précisait ainsi : « Les relations entre le gouvernement et la presse se sont considérablement détériorées depuis l’arrivée au pouvoir du président Bolsonaro, qui s’en prend régulièrement aux journalistes et aux médias dans ses discours ». Bolsonaro a ainsi établi une relation de rapport de force, très défavorable aux journalistes brésiliens. Pour se faire, il s’est largement appuyé sur la désinformation, via une politique systématique de non-réponse aux demandes d’informations publiques.
Dès sa première campagne électorale, en 2018, il avait développé une stratégie de désinformation, sur le modèle Trump (pour + d’infos, tu peux lire cet article !), en inondant la sphère médiatique de fake-news. Cependant, cette haine anti-journalistes ne s’est pas cantonnée aux mandats Bolsonaro. Elle a en effet envahi la sphère publique. Les journalistes continuent ainsi d’être la cible d’attaques, notamment par le biais des réseaux sociaux, propices à la diffusion de désinformation. Ces attaques se sont aussi concrétisées, par des agressions physiques, presque devenues la norme au Brésil. Cette violence a atteint son apogée lors des émeutes de Brasilia, qui ont eu lieu en janvier 2023.
Une amélioration tangible depuis le retour de Lula
L’arrivée au pouvoir de Lula a toutefois permis de rétablir un équilibre sain dans les relations entre l’État brésilien et les journalistes. Lula a ainsi rétabli l’accès à l’information publique, la transparence, et des discours favorables aux journalistes.

Néanmoins, le Brésil demeure le 2e pays le plus dangereux du continent pour exercer la fonction de journaliste, sur la dernière décennie. La sécurité des journalistes continue d’être fragilisée par de multiples failles :
- Contrairement à la législation Costa-Ricaine, évoquée ci-dessus, le cadre légal brésilien ne garantit pas la protection des journalistes. Si la Constitution brésilienne établit le droit à la liberté de la presse, il manque une politique de protection des journalistes.
- Le système brésilien se caractérise par une forte concentration. La sphère médiatique n’échappe pas à cette tendance. Elle est un enchevêtrement d’influences politiques, économiques et religieuses. Pour faire simple, les médias brésiliens sont à la merci de dix grands groupes, parmi lesquels Globo, Bandeirantes ou SBT. Cette configuration menace directement le caractère démocratique des médias brésiliens.
- Si la condition sécuritaire des journalistes tend à s’améliorer au Brésil, demeure la question des femmes journalistes. Elles sont en effet d’autant plus sujettes à des agressions. Sous Bolsonaro, plusieurs journalistes femmes ont subi du harcèlement et de l’intimidation de la part du gouvernement brésilien. Patricia Campos Mello en est un triste exemple. Forcée de s’exiler aux États-Unis, elle avait mené une enquête sur l’usage de Whatsapp par Bolsonaro pour diffuser des fake-news durant sa campagne électorale. Ainsi, en janvier 2023, près de 70% des attaques de femmes journalistes proviennent des autorités brésiliennes. Ce n’est pas pour autant que les femmes journalistes brésiliennes se taisent : elles représentent aujourd’hui la moitié des journalistes au Brésil !

Le Mexique, en chute libre ?
Malgré l’élection récente de C. Sheinbaum, porteuse de multiples espoirs (pour + d’infos, réfère-toi à cet article !), le Mexique continue de dégringoler dans les classements de RSF. Il demeure l’un des pays les plus dangereux au monde pour les journalistes. En 2025, il occupe la 124e place du classement, contre 121e en 2024.
L’espoir avec l’arrivée de Sheinbaum
Claudia Sheinbaum s’était pourtant engagée concrètement à améliorer la sécurité des journalistes dans son pays. Elle avait indiqué vouloir adopter une série de mesures visant à ancrer durablement le libre exercice du journalisme dans la société mexicaine. Si elle opte pour une approche plus pacifiste à l’égard des journalistes, elle n’en demeure pas moins critique dans certaines occasions, et son engagement reste léger.
Tout comme au Brésil, le Mexique souffre d’insuffisances en matière de protection juridique des journalistes. La Constitution mexicaine comprend toutefois la liberté de la presse et cette dernière est aussi garantie par une loi de 1917.
Pourtant, Mexico a créé, en 2012, le Mécanisme de protection des défenseurs des droits humains et des journalistes. Dans un contexte de violences récurrentes, cet organisme devait évaluer les risques, proposer des mesures de protection aux journalistes concernés, et établir la coordination avec l’État. Toutefois, des études menées par Amnesty et la CPJ montrent que les performances de cet organe restent très limitées. Ce dernier a aussi tendance à rejeter de plus en plus de demandes de protection. Il en a rejeté une cinquantaine en 2023, contre une seule en 2020. Plusieurs cas témoignent des failles de ce mécanisme. Par exemple, Gustavo Sanchez et Ruben Pat sont deux journalistes assassinés alors qu’ils étaient sous la protection du Mécanisme.

Un paysage médiatique très concentré
Tout comme au Brésil, un petit nombre de grands groupes dominent largement le paysage médiatique mexicain. La situation y est même pire : Telmex, Televisa et TV Azteca se partagent l’audio-visuel, et la presse écrite est à la merci de l’Organizacion Editorial Mexicana. Si les réseaux sociaux ont permis l’essor des journalistes indépendants, en freelance, le caractère démocratique des médias mexicains reste très limité.
Enfin, la « spécificité » mexicaine réside dans la forte influence des groupes criminels. Leur collusion avec les groupes privés, la corruption des autorités, ne favorisent pas la protection des journalistes. Nombreux sont les cas d’enlèvements ou de disparitions, jamais élucidés et impunis dans la plupart des cas par ailleurs ! En chiffres, ce sont près de 200 journalistes qui ont été tués ou sont portés disparus depuis le début du siècle.
La Colombie, en équilibre précaire
Tout comme au Brésil et au Mexique, le paysage médiatique colombien se caractérise par une forte concentration du pouvoir médiatique. En effet, seuls trois grands groupes se partagent l’information. En outre, seules les zones les plus peuplées sont véritablement couvertes par les médias colombiens. Ainsi, près de 60% du territoire colombien est privé de couverture médiatique locale.
Le développement d’un contre-journalisme colombien
Pour faire face à ces déserts d’information, certaines communautés colombiennes ont tenté de développer leurs propres réseaux. C’est ainsi qu’un contre-journaliste s’est développé dans les zones rurales colombiennes, plus libre. Pas moins de 750 radios communautaires ont émergé, partout en Colombie. Par exemple, Edgar Marino a créé la station indigène Renacer Kokonuko, basée dans la région du Cauca, en s’appuyant sur le soutien des fonds de coopération internationale du gouvernement espagnol.
Dans certaines régions, comme le Cauca, le développement des réseaux de communication est devenu une condition à la survie des populations largement touchées par les conflits qui persistent entre Farc, guérilleros, et groupes criminels variés. Le développement de ces canaux permet de tenir les populations informées en temps réel de la position des guérillas notamment. Radio Pa’Yumat, fondée au début des années 2000, est désormais l’un des canaux principaux d’informations locaux.
Le Cauca s’est de même doté d’une agence de gestion de l’ensemble de ces réseaux de communication d’informations. De fait, l’Association des conseils indigènes du nord du Cauca (Acin) gère le paysage médiatique de la région. Cela passe par une stratégie dite du « tissu », dans la mesure où ses prérogatives ne se limitent pas à la radio, mais englobent aussi une page web et un pôle vidéo. Cet organisme permet le désenclavement de la région et surtout constitue une solution face aux discriminations vis-à-vis des populations indigènes, souvent moins bien informées.
Un faible soutien étatique
Les médias colombiens ont tendance à perdre progressivement le soutien du gouvernement, en dépit de l’élection d’un gouvernement de gauche en 2022. Ce dernier s’oppose directement aux médias qui le critiquent, via les réseaux sociaux notamment. Toutefois, le gouvernement de G. Petro s’est aussi engagé dans la voie de la protection des journalistes. Ainsi, il a lancé plusieurs initiatives de protection des journalistes, et en particulier la fondation de réseaux dits de « communication solidaire ». Ces derniers ont pour objectif de favoriser une information plus inclusive et diverse.
Nicaragua : vers la censure totale
Le Nicaragua continue sa dégringolade dans le classement RSF. En 2025, il a encore perdu 11 places par rapport à 2024. Il se situe désormais à la 172e place sur 180 pays classés. Il est ainsi le pays le plus mal noté d’Amérique latine, derrière Cuba. Concrètement, il est aujourd’hui impossible de trouver un journal imprimé au Nicaragua.
Le régime de D. Ortega et R. Murillo met en œuvre une politique de censure totale. Les journalistes font l’objet de politiques répressives. Ainsi, depuis 2018, le gouvernement nicaraguayen a forcé à l’exil près de 300 journalistes, tandis que d’autres ont été incarcérés. Il mène également une politique de retrait de nationalité et de confiscation de biens.
Si les journalistes exilés maintiennent leur activité à distance, le couple présidentiel a récemment décidé de bloquer l’accès, depuis le Nicaragua, aux sites Internet de ces journalistes, tels que 100% Noticias, Onda Local ou Confidencial. Le régime avait, par ailleurs, saisi les propriétés et investissements de ces médias. Les manifestations de 2018 ont été un tournant en matière de liberté de la presse. La répression n’a cessé de s’intensifier depuis. Le gouvernement nicaraguayen affirme son contrôle total des médias via diverses lois, telles que la « Special Cybercrimes Law », la « Foreign Agent Law » et la loi sur la Souveraineté.
Cette politique induit une auto-censure majeure au sein de la population, certains citoyens étant intimidés simplement pour avoir pris une capture d’écran. Les Nicaraguayens vivent dans la peur constante et n’osent plus prendre la parole, ni lire des sources dites dissidentes.
Quelques mots de vocabulaire à utiliser !
Un journaliste = un/a periodista
Un journal = un periódico
Un quotidien = un diario
Un hebdomadaire = un semanario
Un mensuel = una publicación mensual
Un magazine = una revista
La presse = la prensa
Un éditorial, un éditorialiste = un editorial, un editorialista
Une tribune = una tribuna, una plataforma
La rédaction = un equipo de redacción
Le directeur de la rédaction = el redactor jefe
Un reporter = un reportero
Les actualités = las noticias
Un scoop = una exclusiva
Une bulle médiatique = una burbuja mediática
La censure = la censura
Une fake-news = un bulo
Des potins = chismes
Conclusion
Finalement, bien que les situations soient variées selon les pays, l’Amérique latine connait une dégradation globale des conditions de sécurité des journalistes. Ces derniers sont la cible de groupes armés, de gouvernements autoritaires, de lobbies. La très forte concentration du panorama médiatique constitue également un frein à la démocratisation des médias latino-américains.



