La surconsommation dans les pays arabes révèle les dérives d’un modèle économique et culturel dominé par la mondialisation et le culte du paraître, où la quête de luxe transforme les comportements et les valeurs. Cet article t’aidera à mieux comprendre ce phénomène en analysant ses causes, ses impacts sociaux et les moyens de promouvoir une consommation plus réfléchie et responsable.
Je consomme, donc je suis !
La mondialisation, dans ses dimensions économiques, politiques et culturelles, a réussi là où bien des idéologies ont échoué : elle a imposé un modèle de vie fondé sur la consommation. Elle a uniformisé les désirs et réduit l’individu à un simple agent économique, défini par ce qu’il acquiert plutôt que par ce qu’il est. Le monde entier semble désormais régi par une même logique : consommer pour exister.
Dans le monde arabe, cette logique s’exprime avec une intensité particulière. Selon la chaîne Al Jazeera, près de 30 % des dépenses mensuelles du consommateur arabe sont consacrées aux biens de luxe et aux biens superflus. En moyenne, il débourse 1 300 dollars par mois pour les vêtements et accessoires, contre 120 dollars seulement pour un Britannique. À cela s’ajoutent 300 dollars par mois en produits cosmétiques et 350 dollars par mois en parfums, des montants qui traduiraient une véritable culture du paraître.
Cette fièvre consumériste illustre la force du modèle économique dominant dans la région. Les marques internationales, parfaitement conscientes du pouvoir d’achat élevé et du goût du prestige, ciblent le consommateur arabe par des stratégies publicitaires manipulatrices. L’achat n’y est plus un besoin, mais un signe de réussite et d’appartenance sociale.
Peu à peu, la consommation devient un langage identitaire. Dans les grandes villes arabes, les centres commerciaux remplacent les espaces culturels et les influenceurs dictent les tendances plus que les intellectuels. Ce culte du paraître révèle un monde arabe en pleine mutation, partagé entre modernité et imitation, entre aspiration au progrès et dépendance au superflu.
N’hésite pas à lire cet article qui te permettra de comprendre comment la consommation, loin d’être un simple choix individuel, est à la fois déterminée par des facteurs économiques et structurée par des logiques sociales, culturelles et symboliques.
La publicité : instrument central de la société de consommation
Les producteurs dépensent des millions de dollars dans la recherche marketing, l’étude de la psychologie des consommateurs et l’analyse des modes de consommation pour créer et alimenter les besoins. Autrefois, on disait que la nécessité inspirait l’invention (الحاجة أم الاختراع). Aujourd’hui, ce sont les producteurs qui créent eux-mêmes de nouveaux besoins, imaginant des désirs artificiels pour inciter les consommateurs à acheter toujours davantage.
La publicité ne se limite plus à présenter les avantages d’un produit : elle agit sur les émotions, les sensations et les désirs, physiques ou psychologiques. Elle joue sur le prestige, le luxe et donc l’illusion qu’un produit augmente la valeur de celui qui le possède.
Le contenu publicitaire emploie souvent des termes comme « tout le monde » ou « tous », suggérant un produit que tout le monde utilise, exploitant ainsi la culture du mimétisme et de l’effet de groupe.
Parmi les outils les plus efficaces, figure la répétition. Le proverbe arabe dit : « ما تكرر فقد تقرر» – ce qui se répète s’impose. » Plus un message est répété, plus il s’ancre dans l’esprit du consommateur, qui finit par le considérer comme familier, nécessaire et désirable. Cette technique renforce la mémorisation et incite à l’achat, souvent sans réflexion rationnelle.
Crédits à la consommation : une tendance croissante dans les pays arabes
La croissance rapide des crédits à la consommation dans les pays arabes suscite de vives inquiétudes. Ces crédits, souvent présentés comme des facilités pratiques pour améliorer le niveau de vie, encouragent un comportement d’achat effréné et peuvent rapidement devenir un fardeau financier pour les ménages.
En 2024, les crédits bancaires à la consommation en Arabie saoudite ont atteint 321 milliards de riyals saoudiens (environ 80 milliards d’euros), dont 59 milliards (environ 15 milliards d’euros) pour les prêts automobiles. Les Émirats arabes unis ont également enregistré une augmentation de 13,6 % de ces crédits en 2025.
Les dangers de ces crédits sont nombreux. L’endettement excessif absorbe une part importante des revenus mensuels des ménages, fragilisant leur situation financière et les rendant vulnérables aux imprévus. Les taux d’intérêt des crédits à la consommation, en particulier des crédits renouvelables, sont souvent beaucoup plus élevés que ceux des crédits immobiliers, augmentant considérablement le coût réel des emprunts. La facilité d’accès à ces fonds crée une dépendance au crédit et encourage la surconsommation, incitant les consommateurs à acheter des biens non essentiels et à vivre au-delà de leurs moyens.
Cette dynamique risque de provoquer une spirale d’endettement difficile à interrompre et de peser lourdement sur le pouvoir d’achat des citoyens.
La surconsommation : reflet d’un désir de reconnaissance aux yeux d’autrui
Le paraître dicte souvent les choix de consommation. Acheter des objets coûteux, des bijoux ou des vêtements de luxe devient moins une nécessité qu’un moyen de susciter l’admiration et la reconnaissance.
La surconsommation reflète alors un désir profond de validation sociale, montrant combien l’image que l’on projette peut primer sur l’essentiel. Cette logique peut même prendre des formes extravagantes : aux Émirats arabes unis, certains riches adoptent des animaux sauvages, comme des lions, des tigres ou des guépards, pour afficher leur statut. Plus l’animal est gros et dangereux, plus le prestige de son propriétaire est élevé.
Exemple
Voici l’exemple d’un roman arabe qui critique le désir de reconnaissance à travers les biens matériels : زقاق المدق (Le Passage des miracles) de Naguib Mahfouz.
Dans ce roman, la surconsommation est au cœur de la trajectoire d’Hamida, jeune femme issue d’un milieu pauvre mais animée par un désir intense de luxe et de reconnaissance sociale. Elle est fascinée par les objets précieux, les bijoux, l’or et les vêtements raffinés, qu’elle voit comme des symboles de statut et de beauté.
Cette obsession pour les biens matériels dépasse le simple désir d’avoir : elle cherche à exister aux yeux des autres, à briller dans une société obsédée par l’apparence. Hamida ne se satisfait pas de sa vie conjugale modeste avec son mari, Abbas, un coiffeur sans fortune. Son mécontentement la pousse à rêver d’un monde où l’argent et les objets précieux lui permettraient d’accéder à l’admiration et au prestige.
Lorsque Faraj, un homme élégant, lui promet une vie brillante, elle cède à l’illusion d’un bonheur facile. Mais ce rêve se transforme en cauchemar : l’homme n’est qu’un proxénète et Hamida devient prisonnière d’un monde de déchéance et d’exploitation.
À travers son destin tragique, Mahfouz dénonce une société égyptienne obsédée par les apparences et la consommation, où la quête du prestige et du luxe conduit à la perte de l’âme et de la dignité.
White Friday : le vendredi noir arabe où tout s’achète
L’histoire du Black Friday remonte au vendredi suivant Thanksgiving, traditionnellement le dernier vendredi de novembre. Son origine est souvent liée à la crise financière de 1869 aux États-Unis, lorsque la spéculation sur l’or et les monnaies provoqua un effondrement des marchés. Pour limiter les pertes, les commerçants réduisirent considérablement le prix de leurs produits, établissant ainsi une tradition de soldes importantes qui perdure jusqu’à aujourd’hui.
Dans le monde arabe, l’événement a été adopté sous le nom de White Friday (الجمعة البيضاء) pour respecter la symbolique religieuse et culturelle du vendredi. Bien que moins ancien et moins intense qu’en Occident, ce jour connaît désormais un fort engouement, avec des consommateurs se rendant dans les grands centres commerciaux ou naviguant sur les sites e-commerce pour profiter des promotions.
Des études indiquent que le consommateur américain dépense en moyenne 515 dollars lors du Black Friday. En Arabie saoudite, le phénomène connaît une croissance notable : le pays se situe désormais parmi les dix premiers au monde, avec une dépense moyenne de 24 dollars par personne, dépassant même certains pays occidentaux.
Ramadan : mois de la consommation à outrance
Le mois de Ramadan est devenu dans de nombreux pays musulmans un moment de surconsommation et de gaspillage alimentaire. Les dépenses s’envolent. Au Sénégal, elles augmentent de 50 % par rapport au reste de l’année (selon la chaîne de distribution locale), au Maroc de 37 % (d’après le Haut Conseil du Plan), et en Tunisie, la consommation de sucre grimpe de 60 % et celle de thon de 420 % (selon l’Institut national de la consommation).
Cette consommation excessive entraîne un gaspillage massif. En Algérie, 500 000 quintaux de légumes sur 10 millions sont jetés, ainsi que 120 millions de baguettes sur 4,1 milliards, et 12 millions de litres de lait sur 150 millions (selon un rapport de France Nature Environnement). Au Bahreïn, plus de 40 % des aliments préparés finissent à la poubelle (selon le même rapport).
Les grandes enseignes commerciales profitent de cette tendance, avec des rayons « Spécial Ramadan » et des campagnes publicitaires ciblées, transformant le jeûne en facteur direct de surconsommation et renforçant des habitudes de dépenses disproportionnées.
Le pouvoir d’achat varie énormément entre les pays arabes
Des disparités entre les différents pays
Les disparités de consommation au sein du monde arabe sont frappantes, illustrant un contraste saisissant entre excès et privation. Selon un rapport de la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale, la région arabe est la plus inégalitaire au monde, avec des niveaux d’inégalité de revenus parmi les plus élevés globalement. Tandis que certains pays arabes, notamment ceux du Golfe, peuvent se permettre des niveaux élevés de consommation, d’autres manquent de ressources et peinent à couvrir leurs besoins essentiels.
En Libye, environ un tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté national. Alors qu’en Syrie, la crise alimentaire de 2025 est l’une des pires catastrophes humanitaires du pays, avec plus de 14,5 millions de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire, en raison d’une sécheresse sévère, de la guerre, du tremblement de terre de 2023 et du retour des réfugiés. En Irak, le taux de pauvreté est estimé à 56 %. Au Soudan, le pays figure en tête de la liste des crises humanitaires mondiales de l’International Rescue Committee, avec une crise majeure résultant du conflit entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide depuis avril 2023.
Ces chiffres illustrent les inégalités profondes au sein du monde arabe, où certains pays du Golfe connaissent une prospérité relative leur permettant la surconsommation, tandis que d’autres sont plongés dans la pauvreté et dans la privation.
Même au sein d’un pays arabe, le contraste entre excès et manque est parfois frappant
En Arabie saoudite, par exemple, les inégalités de consommation sont frappantes, malgré la richesse nationale. Selon les données de la Banque mondiale, les 10 % les plus riches du pays captent environ 56 % du revenu national, tandis que les 50 % les plus pauvres n’en perçoivent que 12 %.
Cette concentration des revenus se traduit par des différences importantes dans les modes de consommation. Les ménages les plus aisés dépensent massivement dans des biens de prestige, des voitures haut de gamme, des voyages internationaux et des produits importés de luxe, alors qu’une grande partie de la population, notamment les travailleurs migrants et les classes moyennes, se limite principalement aux besoins essentiels.
Se libérer de l’hubris consumériste : vers une consommation plus consciente
Se libérer de l’hubris consumériste implique de rompre avec la course au toujours plus et d’adopter une consommation réfléchie et consciente. Cela passe par des choix responsables : acheter moins mais mieux, privilégier la qualité et la durabilité, soutenir les artisans locaux et les productions locales, opter pour le recyclage et la réutilisation, et limiter les achats impulsifs en se concentrant sur les besoins essentiels.
Il s’agit également de valoriser les expériences personnelles, les savoir-faire et la culture, plutôt que l’accumulation matérielle. Développer un regard critique face aux messages publicitaires et aux standards imposés par la société est également crucial. Comme le rappelle le proverbe arabe : « القناعة هي الاكتفاء بالموجود وترك الشوق إلى المفقود » (« La satisfaction consiste à se contenter de ce que l’on a et à renoncer au désir de ce qui manque »), soulignant que le vrai bonheur ne réside finalement pas dans l’accumulation matérielle, mais dans la satisfaction de ce que l’on possède déjà.
Découvre l’ensemble de nos articles en langues rares ici !



